Aller au contenu principal

Un désastre à venir : l’expansion de la guerre américaine contre Daech

La coalition contre Daech dirigée par les Etats-Unis envisage d’élargir le conflit, mais les seuls gagnants en seraient les producteurs d’armes et non la paix

D’après un reportage publié par le New York Times le 29 avril dernier, les dirigeants de la coalition menée par les Etats-Unis contre Daech se réuniront dans les semaines à venir afin d’évaluer un élargissement de la mission à d’autres pays.

A présent, l’administration Obama cherche à s’assurer du soutien du Congrès pour un projet de loi qui autoriserait un élargissement du conflit à des pays tels que l’Algérie, l’Egypte, le Liban, la Tunisie et le Yémen. Cette amplification des opérations militaires dirigées par les Etats-Unis serait un désastre et doit être contestée.

L’intervention militaire des pays occidentaux n’est pas la solution à la crise provoquée par Daech. Jusqu’à présent, celle-ci n’a donné que très peu de résultats contre le groupe islamiste, preuve en est que Daech est encore puissant même si la coalition est en guerre depuis août dernier lorsque les bombardements américains ont commencé. La coalition a effectué plus de 3 700 raids aériens en Irak et en Syrie, mais Daech est encore au contrôle de zones importantes comme Mossoul en Irak et Deir ez-Zor en Syrie.

Daech a récemment avancé vers Damas et attaqué Ramadi, la capitale de la province irakienne d’al-Anbar, et Baïji, la plus grande raffinerie de pétrole de l’Irak. Par ailleurs, il semble que le nombre de personnes vivant en Europe qui ont rejoint Daech ait effectivement augmenté au cours de ces derniers mois. Entre-temps, certains indices montrent que Daech et le Front al-Nosra mènent des actions conjointes à Yarmouk, le camp de réfugiés palestiniens en Syrie. Donc les bombardements de la coalition sont en train de faciliter la coopération entre Daech et al-Nosra, comme suggéré par des reportages précédents.

Il est possible que tout cela puisse changer et que la coalition occidentale puisse finalement réussir à chasser Daech des territoires qu’il contrôle. Mais si les conditions profondes qui permettent à un groupe comme Daech de prospérer ne sont pas résolues, il y aura tout simplement une autre organisation aussi implacable qui en prendra la place.

Par ailleurs, il est paradoxal d’espérer arrêter le massacre et l’oppression exercés par Daech ou par d’autres acteurs par le biais d’une action militaire conduite par les Américains, puisque la fin de la tyrannie et de la violence n’est manifestement pas l’objectif de la stratégie pour le Moyen-Orient des Etats-Unis et de leurs alliés.

Les objectifs de la politique américaine : suivez l’argent

Les chercheurs canadiens Greg Albo et Jérôme Klassen ont écrit dans Empire’s Ally (L’allié de l’Empire) que la stratégie américaine dans la région a longtemps poursuivi trois objectifs : « (1) libéraliser l’espace économique du Moyen-Orient à travers le Conseil de coopération du Golfe et la ”normalisation” d’Israël ; (2) avoir accès et réglementer la distribution des approvisionnements pétroliers face à la compétition accrue de l’Europe et de l’Asie ; (3) installer des bases militaires américaines dans le but de stabiliser la région sous l’hégémonie des Etats-Unis ». Ces objectifs ne sont pas compatibles avec la paix et la justice et au contraire ils minent l’espoir d’y parvenir.

Il n’y a aucune raison de penser que les responsables politiques américains se soient éloignés de ces objectifs depuis la montée en puissance de Daech. Tous les éléments montrent en effet une continuité dans les priorités américaines. L’enrichissement des producteurs d’armes américains sur les marchés du Moyen-Orient est un aspect qui s’inscrit dans la durée des relations entre les Etats-Unis et la région.

Il s’agit d’un élément qui caractérise également la guerre de la coalition occidentale contre Daech. Le New York Times signale que les ventes d’armes américaines sont en train d’alimenter le conflit « avec une montée en flèche pour les fournisseurs de la défense américaine qui sont à la recherche de marchés étrangers », comme par exemple l’Arabie saoudite qui a dépensé 80 milliards de dollars en armements en 2014 et le Qatar qui a signé un contrat de 11 milliards de dollars avec les Etats-Unis la même année.   

Les Emirats arabes unis utilisent les F16 américains pour bombarder le Yémen et la Syrie et programment d’acheter les drones Predator fabriqués par les Etats-Unis ; en même temps, les représentants de l’industrie de la défense ont communiqué au Congrès qu’ils attendent une demande d’armes de la part d’autres « alliés arabes engagés dans la lutte contre Daech » tels que Bahreïn, l’Egypte et la Jordanie.   

S’attaquer aux causes profondes

Comme l’article du NYT l’indique, les producteurs d’armes américains « suivent l’argent » : depuis 2011, Boeing et Lockheed Martin ont des bureaux à Doha, au Qatar. En décembre dernier, d’ailleurs, l’Agence pour la coopération en matière de sécurité du département de la défense américain a informé le Congrès qu’elle avait programmé une vente d’armes au gouvernement irakien pour une valeur de près de 3 milliards de dollars. Le choix d’inonder la région d’armes et de fournir les tyrannies montre que les responsables politiques américains s’intéressent plus aux profits générés par la guerre et la répression qu’à la lutte contre celles-ci.

En définitive, la seule manière d’arrêter le viol, l’exploitation, le sectarisme, la torture et le meurtre, consiste à traiter les causes profondes. Au centre de celles-ci, la politique occidentale à l’égard du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, comme clairement montré dans le cas de la Libye, qui a été détruite pour des raisons politiques et économiques, créant ainsi les conditions qui ont permis à Daech d’émerger dans ce pays. En Irak aussi, les Etats-Unis et leurs alliés ont eux-mêmes tué plus de personnes que Daech lors de la brutale invasion et occupation qui a donné naissance au groupe.

On peut s’attendre à des conséquences terribles si la guerre contre Daech était élargie à d’autres pays par les mêmes forces dirigées par l’Occident, celles qui ont perpétré de manière continue des massacres au nom du profit et ont créé les conditions pour que les acteurs locaux puissent réduire les populations à l’esclavage, tuer, terroriser et procéder au nettoyage ethnique. Si l’on considère que les intérêts américains au Moyen-Orient sont loin d’être des intérêts humanitaires, et que le pouvoir de Daech persiste, il faut être vraiment naïf pour croire que les nombreux civils tués par la coalition dirigée par les Etats-Unis en Irak et en Syrie représentent le prix nécessaire à payer pour vaincre Daech.

Comme l’écrit la journaliste indépendante Sarah Lazare : pour que les peuples du Moyen-Orient puissent avoir un avenir meilleur, « le gouvernement américain doit se retirer et démilitariser sa guerre contre le terrorisme qui a désormais échoué, non seulement avec le retrait de ses forces du Moyen-Orient, mais aussi en éteignant les feux qu’il a allumés à travers ses guerres par procuration et des politiques étrangères hypocrites – y compris ses alliances avec des gouvernements qui soutiennent directement et indirectement Daech, allant de l’Arabie saoudite à la Turquie ». Pour arriver à cela, il faudra revitaliser les mouvements sociaux aux Etats-Unis et dans les pays alliés qui se battent contre la guerre et pour l’égalité socio-économique.

Gregory Shupak est un écrivain et activiste qui enseigne les études médiatiques à l’université de Guelph, au Canada.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le secrétaire d’Etat américain John Kerry (à gauche), lors de sa rencontre avec le nouveau ministre des Affaires étrangères saoudien, Adel al-Jubeir, dans la capitale de l’Arabie saoudite Riyad, le 7 mai 2015.


Traduction de l'anglais (original) par Pietro Romano.