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Un nouvel ordre mondial est-il en train d’émerger pour remplacer l’hégémonie américaine ?

Un ordre mondial de plus en plus multipolaire et culturellement diversifié, libéré des entraves du leadership de Washington, semble finalement émerger
Des étudiants iraniens brûlent un drapeau américain devant l’ancienne ambassade des États-Unis à Téhéran, en novembre 2004 (AFP)

L’ascension mondiale de la Chine et le regain d’assurance de la Russie suscitent un débat animé quant à la persistance du prétendu ordre mondial libéral, dirigé par les États-Unis. 

Cette confrontation mondiale présente de nombreuses facettes : les affrontements au Moyen-Orient, en Ukraine et en mer de Chine méridionale, les sanctions américaines et européennes contre la Russie, la guerre commerciale contre la Chine, la cyberguerre, les tensions sécuritaires sur les réseaux 5G et de télécommunications, la crise vénézuélienne, l’initiative chinoise de nouvelle route de la soie et, enfin et surtout, la recherche d’un système financier alternatif au système occidental et détaché du dollar. 

Un débat fait rage quant aux règles internationales en vigueur – doivent-elles être modifiées, comment et par qui ? Après l’ordre mondial bipolaire de 1945 à 1991, suivi de l’unité américaine unipolaire, un ordre mondial de plus en plus multipolaire et diversifié culturellement, libéré des entraves du leadership de Washington, est-il finalement en train d’émerger ? 

La révolution iranienne

Le discours du président russe Vladimir Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité de 2007, la crise financière de 2008, l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en Chine en 2013 suivie du lancement de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et du projet de nouvelle route de la soie, ainsi que la vague populiste européenne, sont considérés comme des étapes cruciales vers une telle transition.

Mais bien avant l’émergence de ces nouvelles forces multipolaires, c’est l’Iran qui, à travers sa révolution de 1979, a lancé un défi systématique à l’ordre mondial libéral occidental.

La révolution a initié un modèle religieux, politique et social qui était un affront au modèle politique occidental et laïc. Elle a combiné deux éléments en apparence irréconciliables : la théocratie et la démocratie. 

L’Occident ne s’est jamais réconcilié avec l’idée qu’une révolution populaire ait pu produire un gouvernement religieux conservateur

L’ayatollah Khomeini a conçu un gouvernement légitimé à la fois par Dieu et par la souveraineté populaire à travers un système républicain. L’histoire ultérieure de l’Iran, notamment ses relations troubles avec l’Occident, a tourné autour des tensions générées par ces deux pôles opposés en interaction pour engendrer finalement une incompréhension insurmontable. 

L’Occident ne s’est jamais réconcilié avec l’idée qu’une révolution populaire dans notre monde contemporain et laïc ait pu produire un gouvernement religieux conservateur.

Tout à coup, l’Iran s’est mis à défier plusieurs siècles de pensée héritée des Lumières. Alors même que l’Union soviétique agonisait avant de s’effondrer dix ans plus tard, l’Iran a opposé un nouveau défi au capitalisme libéral et à la laïcité vantés par l’Occident. 

Le problème de l’« occidentalite »

La société et l’establishment religieux iraniens ont toujours nourri un sentiment d’opposition aux modèles imposés par l’étranger. Tout au long du XXe siècle, son développement indépendant a été contrecarré et compromis par l’Occident et ses alliés, ce qui a ainsi renforcé le point de vue selon lequel les relations de l’Iran avec l’Occident étaient fondées sur une logique de confrontation et d’oppression hégémonique.

Cela a évolué en une identité nationale fondée sur la résistance contre les étrangers, en particulier occidentaux, désignés sous le nom de gharbzadegi (terme farsi signifiant « occidentalite »), une identité qui accuse la fascination et la dépendance vis-à-vis de l’Occident de nuire aux liens traditionnels, historiques et culturels avec l’islam.

Elle s’oppose à l’idée d’imiter aveuglément l’Occident, citant les dangers présumés du laxisme moral, de l’injustice sociale, de la laïcité, de la dévaluation de la religion et de l’obsession de l’argent. 

Quarante ans plus tard, certains segments de l’électorat américain, les populistes européens et, surtout, les dirigeants russes et chinois, partagent désormais dans une certaine mesure le même point de vue sur les faiblesses du système libéral occidental.

Un Iranien brandit un portrait du guide suprême Ali Khamenei accompagné d’un plus petit portrait de l’ayatollah Khomeini, le 11 février à Téhéran (AFP)

En fin de compte, le crépuscule du XXe siècle et l’aube du XXIe siècle ont été marqués de manière indélébile par le terrorisme et ses conséquences. « Après 1979, nous ne pouvons plus travailler sur l’hypothèse que l’histoire et la culture du Moyen-Orient sont sans importance », a ainsi brillamment soutenu l’éminent historien britannique Michael Axworthy, qui nous a récemment quittés prématurément.

Un impératif moral

Au cours des quatre dernières décennies, l’Iran est devenu l’un des principaux adversaires du leadership américain en s’opposant systématiquement aux politiques et aux intérêts de Washington au Moyen-Orient.

Ce que l’Occident prétend savoir sur l’Iran est souvent trompeur ou tout simplement faux, mais les politiques de Téhéran doivent être évaluées dans le cadre approprié pour éviter les stéréotypes hâtifs ou inexacts. 

Les ambitions nucléaires et l’ingérence régionale de l’Iran ont été une source de préoccupation constante pour les États-Unis et leurs alliés européens et arabes, tandis que pour les dirigeants révolutionnaires de Téhéran, il s’agit d’une forme de défense avancée contre les projets de changement de régime présumés, prétendument entretenus à Washington, Jérusalem et Riyad. 

L’accord sur le nucléaire iranien en bref
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Les experts occidentaux ont ignoré ou sous-estimé le fait que les politiques de l’Iran étaient également déterminées par des devoirs religieux découlant de la réinterprétation du martyre de l’imam Hussein à Kerbala en 680 de notre ère et de la politisation ultérieure du chiisme duodécimain prônée par Ali Shariati et l’ayatollah Khomeini.

Dans ce cadre, la question palestinienne et la situation historiquement difficile des communautés chiites dans de nombreux pays arabes et islamiques (Liban, Irak, Arabie Saoudite, Koweït, Bahreïn, Yémen et Pakistan) ont été présentées comme des formes d’oppression et d’injustice méritant une mobilisation révolutionnaire.

Pour l’Iran, l’opposition au modèle occidental dirigé par les États-Unis et à ses politiques connexes – considérés comme les principaux moteurs de l’oppression et de l’injustice dans le monde – est devenue une sorte d’impératif moral.

Jusqu’à présent, l’Iran est étonnamment parvenu à alimenter la perception du déclin de Washington en s’opposant sans relâche et avec succès à ses desseins au Moyen-Orient.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

- Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos
Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He has served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East Peace Process Coordinator Special Envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, ambassador of Italy to Iraq.