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Vingtième commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub : humain, trop humain !

« Pouvoir assassin » est le slogan par excellence de chaque commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. En l’absence de « vérité » judiciaire crédible, une bonne partie des fans du chanteur désigne chaque année son coupable

Le 25 juin 1998, l’auteur-compositeur-interprète kabyle Lounès Matoub faisait face aux rafales d’un groupe armé au détour d’une route sinueuse menant à son village, Taourirt Moussa, sur les hauteurs de Kabylie. Il ne mourra pas les mains vides puisqu’il aura vidé deux chargeurs de kalachnikov sur des assassins invisibles, embusqués derrière des arbres.

La suite, on la connaît : la Kabylie s’embrase, douleur et colère se disputent des milliers de jeunes montagnards déferlant sur les villes aux cris de « Pouvoir assassin ».

Chanteur engagé, ennemi déclaré du régime politique algérien et des islamistes, voix très écoutée en Kabylie, cette région inflammable et tout aussi hostile aux gouvernants, la parole de Matoub fusait souvent comme une menace à l’ordre établi.

Le rebelle éclipse le créateur

Vingt ans après son assassinat, ses chansons n’ont pas pris une ride, véritable manuel d’insoumission mais aussi œuvre inaltérée où le génie musical rencontre le tranchant du verbe et façonne une histoire. Celle d’un homme complexe et atypique, transcendant les discours glorificateurs et les épithètes simplistes qu’on lui accole, souvent de bonne foi.

Il n’est donc pas qu’un chantre, un porte-drapeau ou une icône, mais un créateur accompli, un compositeur perfectionniste et un poète démesuré qui vivait l’écriture comme un instant suprême de liberté

Si l’on s’incline en effet devant l’amour, l’admiration, voire l’attachement filial que lui vouent des milliers de personnes en Kabylie et ailleurs, on ne peut occulter cette tendance générale à sanctuariser l’artiste jusqu’à, parfois, l’amputer de son humanité et, pis encore, de son legs le plus important : son art.

Une littérature domine en effet quand on évoque Lounès Matoub : celle qui fait la part belle à ses engagements politiques et identitaires avec l’inévitable et désormais galvaudé « rebelle » souvent collé à son nom, le remplaçant même parfois, et qui n’accorde que peu d’intérêt à l’esthétique et l’immense exigence de son œuvre. Celle-ci devenant une simple « boîte à messages » politiques où la parole révoltée et subversive compte plus que le reste.

Or, ce qui a fait de Matoub un artiste exceptionnel, c’est justement cette jonction entre un texte au vitriol et une forme poétique et musicale des plus élaborées. Il n’est donc pas qu’un chantre, un porte-drapeau ou une icône, mais un créateur accompli, un compositeur perfectionniste et un poète démesuré qui vivait l’écriture comme un instant suprême de liberté.

Sans jamais verser dans l’élitisme, encore moins dans la facilité, il a réussi à rassembler autour de lui des publics différents, voire diamétralement opposés. Allant du pamphlet à la chanson d’amour, Matoub sculptait son verbe et affinait ses notes dans la quête ininterrompue d’une satisfaction que l’on devine inaccessible.

Lounès Matoub était aussi un être multiple dont l’œuvre fut souvent le miroir. Son évolution et sa recherche de lui-même et de l’Autre nous parlent et nous révèlent l’homme au fil des albums.

Loin du moralisateur barricadé dans ses certitudes, il apparaît à travers ses chansons comme un artiste empli de doutes et de questionnements. Au-delà de son attachement viscéral à la langue et à la culture berbères, son hostilité indécrottable aux gouvernants, aux religions et aux lâches de tous bords, le poète interrogeait la vie et les Hommes sur ce qu’ils ont de plus indicible. L’amour, la fraternité, la camaraderie, le courage, la solitude, la mélancolie, la bassesse, l’insignifiance et, enfin, la mort rôdent dans son œuvre comme autant d’esprits furtifs, malheureusement éclipsés par la tonitruance du versant engagé et politique.

Ainsi, avec tout l’amour et la tendresse sincères que nous vouons à l’artiste, il est rare que l’on prenne le temps de l’écouter, lui, l’homme écorché et l’âme souffrante. Emportés par un processus d’identification et un besoin d’entendre nos propres révoltes en strophes et en refrains, la plupart d’entre nous ratent les confessions intimes d’un être exceptionnel qui nous fait pourtant le privilège de se raconter à nous !

Rendre à Matoub son humanité ?

Cette tendance à héroïser et mythifier le poète assassiné conduit souvent à le déshumaniser. Il n’est plus cet homme fait de chair et de sang, de larmes et de cris, de tourments et de colères, mais un totem indestructible sur lequel nous nous consolons de nos propres lâchetés puisqu’il y a cet autre poncif associé à Lounès : « Il disait tout haut ce que tout le monde pensait tout bas ».

Déshumaniser mais aussi sacraliser, à travers une espèce d’hagiographie sans relief où l’homme est décrit comme un être céleste et infaillible. Bref, tout l’arsenal liturgique que les pires ennemis de Matoub avaient déjà exploité pour nous vendre d’autres totems : les révolutionnaires de la guerre de libération en ce qui concerne le régime, les symboles religieux pour ce qui est des islamistes.

Vingt années après son assassinat, Lounès Matoub ne cesse de nous questionner, aujourd’hui plus que jamais, sur notre rapport au monde et notre capacité à assumer des valeurs lourdes à porter

Pourtant, le respect et l’amour que l’on doit à cet artiste hors pair devraient justement nous mener à une perpétuelle remise en question du mythe, puisqu’il s’y adonnait lui-même dans ses textes ! Comment ne pas frémir en effet quand, dans l’une de ses chansons, on l’entend demander à sa mère d’égorger son fils si ce dernier venait à renier ses origines ?

Comment oublier que dans certains de ses titres, l’amoureux blessé n’hésitait pas parfois (rarement certes) à verser dans la misogynie ordinaire ou quand le berbériste indigné tombait dans un discours haineux envers les « Arabes », qu’il appelait avec mépris « les enfants de Bekhta » ? Comment occulter ces accès de conservatisme « montagnard » jurant avec ses penchants libertaires, notamment lorsqu’il défendait « l’honneur » des villages kabyles contre l’arrivée des cabarets ?

Il n’est nullement question ici de dresser un tribunal d’éthique pour l’artiste qui ne manquera pas, d’ailleurs, de se rattraper sur ces différents glissements dans des albums ultérieurs. Souvenons-nous en effet de sa mémorable chanson « Yehwayam » (C’est ton désir) aux accents clairement autobiographiques où il déclarait à son épouse qu’il n’accordait aucune importance à son passé, critiquant au passage la dimension misogyne des traditions kabyles.

Malika Matoub, sœur du chanteur kabyle Lounès Matoub assassiné le 25 juin 1998, tient le discours d’ouverture lors d’un concert organisé la même année au Zénith à Paris en hommage au chanteur disparu avec pour thème « l’Algérie de Matoub vaincra » (AFP)

N’oublions pas non plus que la plus cinglante de ses estocades anti-Arabes, décriée comme du racisme pur (« l’Arabe bâtard »), il l’avait écrite dans la foulée d’un album littéralement post-traumatique puisqu’il se remettait difficilement d’une rafale tirée par un gendarme durant le soulèvement d’octobre 1988 pendant que le chanteur distribuait des tracts appelant la population kabyle au calme et à la solidarité avec les Algérois…

À moins d’être mu par une franche animosité envers l’artiste et tout ce qu’il représente, on pardonnerait donc facilement cette boutade regrettable à un homme amoindri par des mois d’hospitalisation et marqué dans sa chair par un vrai racisme, meurtrier celui-là !  

Vingt années après son assassinat, Lounès Matoub ne cesse de nous questionner, aujourd’hui plus que jamais, sur notre rapport au monde et notre capacité à assumer des valeurs lourdes à porter dans un contexte où la dignité, le courage, la libre-pensée et le refus de la compromission sont criminalisés par un régime de plus en plus autoritariste d’une part, et d’autre part stigmatisés et décriés par une société hostile au changement. Ces valeurs, il les avait pourtant chevillées au corps, telle une seconde peau qui, en ce jeudi 25 juin 1998, lui a servi de gilet pare-balles, celui-là même qui l’empêcha de mourir…

- Sarah Haidar est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine et traductrice algérienne. Elle a publié, depuis 2004, trois romans en arabe et deux autres en français (Virgules en trombe, paru chez les Éditions Apic en 2013 ; La morsure du coquelicot, sorti chez le même éditeur en 2016 en Algérie et réédité en 2018 aux Éditions Métagraphes en France).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : des manifestants montrent un dessin du chanteur assassiné Lounès Matoub lors d’une manifestation à Bouira, à 140 km au sud-est d’Alger, le 19 juillet 2001 (AFP).