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L’état-major à l’assaut de la révolution algérienne

Le chef d’état-major de l’armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, apparaît aujourd’hui comme l’homme fort du pouvoir. Après avoir été le fossoyeur d’Abdelaziz Bouteflika, il risque d’être celui du soulèvement populaire
Le chef de l’armée Ahmed Gaïd Salah, assiste aux obsèques du général-major Abdelmalek Guenaizia, ancien ministre délégué du ministre de la Défense, à Alger, le 6 février 2019 (AFP)

Le soulèvement populaire algérien pousse le pouvoir algérien à se révéler. Depuis quelques semaines, dans le cadre de son inconsistante stratégie contre-révolutionnaire, ce pouvoir affiche la faiblesse de chacune de ses couches : ses oligarques voraces, ses politiciens corrompus, ses diplomates serviles et… ses militaires.

Les oligarques et les hommes politiques du régime n’ayant rien d’intelligible à répondre à la contestation populaire, le pouvoir a tout de suite fait appel à ses diplomates surestimés (de Lakhdar Brahimi à Ramtane Lamamra).

Il s’est vite rendu compte que parler au reste du monde ne suffirait pas à calmer des Algériens plus déterminés que jamais. Il ne restait plus que l’armée.

L’hypothèse de la solution militaire

L’état-major de l’armée apparaît ainsi comme le noyau dur de ce pouvoir honni par les Algériens. En d’autres termes, le pouvoir divulgue sa nature foncièrement militaire au moins depuis l’indépendance du pays.

Seulement, si la diplomatie (au service d’un clan et non d’un pays) ne peut apporter de réponses sérieuses à une crise politique, on voit mal pourquoi l’armée le pourrait.

Le général de corps d'armée Gaïd Salah est aujourd’hui l’ultime gardien du pouvoir algérien. Il n’a pas lâché le clan Bouteflika pour embrasser la cause révolutionnaire mais pour sauver un régime dominé par l’armée.

Le pouvoir divulgue sa nature foncièrement militaire

Nous assistons actuellement à la réécriture la plus rapide de l’histoire : le vice-ministre de la Défense voudrait faire oublier des positions qu’il a défendues il y a quelques semaines à peine.

Quelques jours après la grande manifestation du 22 février, en visite à Tamanrasset, Gaïd Salah n’a pas applaudi les manifestants algériens. Bien au contraire, il les a mis en garde et a remis en cause l’authenticité du mouvement.

Dans ces conditions, il est très difficile de le prendre au sérieux quand il prétend soutenir le peuple algérien contre un clan qui aurait subrepticement occupé la présidence de la République algérienne.

Tout en prétendant ne pas faire de politique et tout en disant se plier au cadre constitutionnel, le général de corps d'armée Gaïd Salah est en train de refaçonner le pouvoir en Algérie autour de l’état-major et de mener une vaste opération de propagande. Le vice-ministre est en train de faire de l’armée algérienne un vaste parti politique destiné à anesthésier le mouvement populaire.

La révolution algérienne en danger 

Cette opération de détournement est très caractéristique de la cryptocratie algérienne : le pouvoir algérien a substitué l’armée au peuple comme source de légitimité depuis ses débuts (que connaît bien Gaïd Salah). De ce point de vue, ce que veut faire le chef d’état-major n’est pas très difficile à comprendre : il veut associer l’armée à ce processus révolutionnaire pour mieux le contrôler. 

L’action du chef d’état-major algérien est une menace pour le processus révolutionnaire en cours en Algérie. La mission officielle de l’armée (défendre le territoire national de toute menace extérieure) est tout à fait respectable, mais la relation ambiguë d’une partie de la société algérienne avec son armée – systématiquement perçue comme un recours politique malgré son bilan catastrophique dans le domaine – est l’un des pires dangers qui pèsent sur cette révolution algérienne.

Un manifestant tient une pancarte lors d’une manifestation contre le président Abdelaziz Bouteflika, à Alger, le 29 mars 2019 (AFP)

Pour réaliser sa propagande, le chef de l’armée peut compter sur ses propres oligarques (notamment certains patrons de chaînes de télévision privées), ses politiciens et ses diplomates. En d’autres termes, il dispose de tout ce dont il a besoin pour perpétuer un pouvoir honni simplement délesté du clan Bouteflika. 

C’est ainsi qu’il faut comprendre son recours à l’outil constitutionnel (avec une Constitution de dictature et un Conseil constitutionnel qui n’a jamais honoré sa mission). Malheureusement, les partisans de Gaïd Salah s’accommodent de plusieurs contradictions. 

D’abord, il fait de la Constitution un leitmotiv tout en outrepassant ses prérogatives constitutionnelles. Il est d’ailleurs l’un des acteurs d’un pouvoir qui a manipulé et contourné cette Constitution à sa guise.

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Ensuite, rappelons qu’il est vice-ministre depuis 2013 (année de l’AVC de Bouteflika) et il a eu besoin de plusieurs semaines de contestation en 2019 pour songer à l’empêchement. 

Enfin, quelle est la légitimité d’un gouvernement (auquel il appartient) nommé après la référence à l’article 102 (relatif à l’empêchement) ?

En effet, monsieur Gaïd Salah a invoqué cet article en indiquant que le président Bouteflika ne pouvait exercer lui-même le pouvoir. Implicitement, cela veut dire que le gouvernement actuel (inamovible avant la prochaine élection, selon la Constitution) a été nommé dans des conditions irrégulières (par ces fameuses forces « extraconstitutionnelles »). Mais il faudrait tout de même lui faire confiance pour organiser une élection.

Gaïd Salah agit comme un fossoyeur de la révolution algérienne. Il veut imposer aux Algériens une transition gérée par les hommes de l’ancien régime (le président du Conseil de la nation, le président du Conseil constitutionnel, le chef du gouvernement) et surveillée par l’état-major.

C’est le pire qui pouvait arriver à ce soulèvement populaire. 

Le général et ses alliés, ultimes gardiens du pouvoir algérien

Ces contradictions ne sont hélas pas les seules. Le général de corps d'armée Gaïd Salah a couvert l’élection de 2014 et s’apprêtait à couvrir l’élection de 2019. Il est non seulement l’un des gardiens de la crypte (de ce pouvoir clandestin), mais précisément le gardien du clan Bouteflika. Lui faire confiance semble donc impossible. 

Au-delà même de la personne de Gaïd Salah, l’armée algérienne est la pire solution à la crise politique que traverse le pays. Il faut rappeler à ceux qui aiment faire peur aux manifestants en insistant sur un passé sanglant que c’est sous un régime militaire que le pays a sombré dans la guerre « civile ». 

Il faut aussi rappeler à ceux qui considèrent que l’état-major de l’armée est un rempart crédible contre le pouvoir mafieux des Bouteflika que c’est bien le pouvoir militaire qui a fait d’Abdelaziz Bouteflika un président en 1999.

C’est bien le pouvoir militaire qui a fait d’Abdelaziz Bouteflika un président en 1999

Les Algériens ne peuvent décemment pas faire confiance à des hommes de l’ancien régime (proches ou non de Bouteflika) pour construire un nouveau régime, et ils ne peuvent certainement pas confier les clés du changement à une institution dont le bilan politique est désastreux.

Cette révolution est authentiquement populaire. Ce sont les classes populaires qui ont libéré les élites le 22 février dernier. Ces élites (opposants, journalistes, juristes …) ont un devoir vis-à-vis du peuple algérien qui se révolte.

Malheureusement, on voit se former – notamment au sein de l’opposition conservatrice qui a collaboré dans le passé avec Abdelaziz Bouteflika – des partisans de Gaïd Salah : des hommes qui pensent assurément à leur propre élection. 

Le peuple algérien qui s’est soulevé n’a pas les mêmes intérêts que l’état-major. Le peuple algérien a besoin de l’unité aujourd’hui (face au pouvoir) et de la division demain (nécessaire à tout exercice politique sérieux).

L’état-major a besoin de la division aujourd’hui (pour affaiblir la révolution) et de l’unité demain (pour empêcher tout exercice politique sérieux, comme le pouvoir l’a fait jusque-là).

L’armée devrait s’écarter de la politique

Dans ce contexte, la vigilance est de mise face à la répression (intimidations, arrestations) et à la propagande (arrestations arbitraires et mises en scènes d’oligarques véreux).

La solution ne peut être ni constitutionnelle ni militaire. La chose la plus saine à faire pour l’état-major de l’armée algérienne serait d’écarter Ahmed Gaïd Salah (l’un des principaux responsables de la situation rejetée par les Algériens) et de s’écarter définitivement de la politique. 

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Seule une instance de transition indépendante (qui ne soit pas encadrée par cette Constitution faite par et pour le pouvoir algérien) peut sortir le pays de l’impasse actuelle.

Toute cette énergie perdue à nommer des innommables et à jaser indéfiniment des articles sans intérêt d’une Constitution caduque devrait être consacrée à la recherche de mécanismes pertinents susceptibles de faire émerger cette instance qui aurait la confiance du peuple algérien. 

Beaucoup d’Algériens qui ont tendance à surestimer la singularité de leur pays refusent certaines comparaisons. Or il faut résister à la reproduction du modèle égyptien et ne pas se contenter de répéter que la situation algérienne est différente. Par exemple, au lieu d’associer naïvement l’armée à la révolution populaire, il faudrait exiger de l’armée qu’elle empêche toute intrusion. 

La contre-révolution dans le monde arabe, soutenue par des pays comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pourrait pousser à la multiplication de pouvoirs militaires (sur le modèle de l’Égyptien Sissi) au nom de la sacro-sainte stabilité. C’est d’ailleurs ce que tente d’imposer le maréchal Haftar en Libye. 

Les Algériens attendent de leur armée qu’elle les protège de ces influences, pas qu’elle en soit le vecteur.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Adlene Mohammedi
Adlene Mohammedi est docteur en géographie politique et spécialiste de la politique arabe de la Russie et des équilibres géopolitiques dans le monde arabe. Il dirige Araprism, site et association consacrés au monde arabe. Il travaille, par ailleurs, sur la notion de souveraineté et sur les usages actuels du droit international