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Pourquoi l’affaire Hajar Raissouni nous concerne tous

L’affaire Hajar Raissouni concerne tous les individus attachés aux libertés individuelles. Femmes ou hommes, au Maroc ou en Algérie, le combat pour disposer de son corps ne doit pas avoir de frontières
Le 16 octobre 2019, la journaliste marocaine Hajar Raissouni est accueillie avec des fleurs en sortant de la prison de Salé, près de Rabat (AFP)

Hajar Raissouni a été arrêtée, emprisonnée et condamnée fin septembre à un an de prison par le tribunal de Rabat pour « avortement illégal » et « relations sexuelles hors mariage ». La grâce royale accordée deux semaines plus tard à la journaliste marocaine ne change rien quant au fond. 

Les arguments avancés par les autorités chérifiennes témoignent du chemin qui reste à parcourir pour les individus désireux de voir respectés leurs choix de vie

En effet, le ministère de la Justice précise dans un communiqué que le geste du roi Mohammed VI exprime sa volonté de « préserver l’avenir des deux fiancés qui comptaient fonder une famille conformément aux préceptes religieux et à la loi, malgré l’erreur qu’ils auraient commise et qui a conduits à cette poursuite judiciaire ».

Les arguments avancés par les autorités chérifiennes – qui convoquent dans leur rhétorique conservatrice la famille, la religion et la morale – témoignent du chemin qui reste à parcourir pour les individus désireux de voir respectés leurs choix de vie dans ce royaume dont la Constitution stipule que « l’islam est la religion de l’État ». 

Par conséquent, la libération de Hajar Raissouni ne doit pas porter un coup d’arrêt au débat sur la liberté sexuelle et l’interruption volontaire de grossesse (IVG) au Maroc mais doit plutôt constituer une nouvelle étape de son approfondissement, sans pour autant se cantonner à l’université.

Où sont les courants féministes de l’espace euromaghrébin ?

Dans cette perspective, le manifeste lancé le 23 septembre à l’initiative des écrivaines Leïla Slimani et Sonia Terrab, publié par l’hebdomadaire marocain TelQuel et le quotidien français Le Monde, constitue un jalon significatif en réaffirmant un principe fondamental : « Mon corps m’appartient, il n’appartient ni à mon père, ni à mon mari, ni à mon entourage, ni aux yeux des hommes dans la rue, et encore moins à l’État. »

Si les signataires ont fait preuve d’une audace qu’il convient de saluer, l’appel adressé aux gouvernants, décideurs et législateurs a de quoi laisser dubitatif.

Dans une tribune publiée par Jeune Afrique, l’islamologue Rachid Benzine a justement souligné le fait que « les partis censés porter haut les valeurs de liberté sont enfermés dans un mutisme qui laisse songeur, quand il ne révolte pas ».

Des militants marocains brandissent des photos de la journaliste Hajar Raissouni devant le tribunal de Rabat, le 9 septembre 2019 (Reuters)

Mais il serait tentant de pointer l’hésitation ou le silence de courants actifs dans l’espace euromaghrébin qui, par opposition au féminisme universaliste, se réclament de déclinaisons (décolonial, intersectionnel, islamique, etc.), en vogue dans certains milieux. De plus, il apparaîtrait vain d’opposer la dénonciation de l’autoritarisme à la conquête des libertés individuelles.

L’affaire Hajar Raissouni concerne toutes les femmes, qu’elles partagent sa croyance religieuse ou non

L’affaire Hajar Raissouni concerne toutes les femmes, qu’elles partagent sa croyance religieuse ou non, qu’elles exercent une profession intellectuelle ou non, qu’elles assument un engagement politique ou non, car les lois liberticides qui ont été appliquées à la journaliste marocaine peuvent les frapper indistinctement, à chaque instant. Elles sont autant d’épées de Damoclès qu’il convient d’abroger par l’éducation, l’organisation et la mobilisation du plus grand nombre. 

De sorte qu’en dépit des restrictions, la Tunisie et la Turquie ne soient plus des exceptions en matière d’IVG parmi les pays à majorité musulmane. 

Cette problématique n’est donc pas circonscrite aux frontières du royaume du Maroc. La journée internationale pour le droit à l’avortement, célébrée le 28 septembre, a permis une nouvelle fois de mettre en lumière les avancées ou reculs dans ce domaine, après la dépénalisation en Irlande qui a sonné comme un désaveu de l’Église catholique et les menaces pesant sur son accès aux États-unis en raison de l’activisme de la droite religieuse. 

Dispositif répressif

Or, l’affaire Hajar Raissouni fait-elle écho aux luttes menées au Maghreb après l’échec de la loi sur l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage en Tunisie ? Quid de l’Algérie post-22 février ?

Un rapport d’Amnesty International paru en 2014 dressait pour l’Algérie – dont la Constitution stipule aussi que « l’islam est la religion de l’État » – un inventaire tant des « lois restrictives sur l’avortement » que de celles portant sur la « criminalisation des relations sexuelles librement consenties en dehors du mariage ». Deux axes au sujet desquels la lecture du code pénal est édifiante. 

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Les articles 304 à 313 consacrés à l’avortement précisent les peines d’emprisonnement encourues pour « la femme qui s’est intentionnellement fait avorter ou a tenté de le faire » (de six mois à deux ans), pour quiconque « a procuré ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte » (d’un an à cinq ans) mais aussi pour quiconque « par des discours proférés dans des lieux ou réunions publics a provoqué l’avortement » (de deux mois à trois ans).

La seule exception à ce dispositif répressif réside dans l’article 308 qui tolère l’avortement seulement s’il « constitue une mesure indispensable pour sauver la vie de la mère en danger et qu’il est ouvertement pratiqué par un médecin ou chirurgien, après avis donné par lui à l’autorité administrative ».

La femme mariée ou l’homme marié convaincus d’adultère peuvent encourir une peine d’emprisonnement d’un à deux ans si le « conjoint offensé » dépose plainte (art. 339). Dans ces circonstances, « le meurtre, les blessures et les coups sont excusables, s’ils sont commis par l’un des époux sur son conjoint ainsi que sur le complice » surpris en flagrant délit (art. 279).

De plus, « l’acte d’homosexualité » est puni d’une peine de deux mois à deux ans d’emprisonnement (art. 338).

Malgré l’irruption populaire du 22 février, aucune avancée concrète n’a pu être enregistrée concernant la liberté de disposer de son corps en Algérie

Cependant, force est de constater que malgré l’irruption populaire du 22 février, aucune avancée concrète n’a pu être enregistrée concernant la liberté de disposer de son corps en Algérie. Sans doute à cause de l’absence de débat ou mobilisation portant spécifiquement sur cette problématique, et ceci pour plusieurs raisons.

D’une part, malgré la persistance d’un mouvement essentiellement rythmé par les manifestations du vendredi, les autorités ont repris la main en accentuant la répression et en limitant l’accès à l’espace public, en particulier dans la capitale. 

D’autre part, le populisme ambiant a imposé ses vues hostiles aux expressions catégorielles au nom d’une conception unanimiste de la protestation contre un « système », « régime » ou « pouvoir », sans forme ni contenu définis.

Ce qui découle de la faiblesse structurelle des oppositions progressistes ou révolutionnaires, faute d’ancrage dans la société, au détriment des thèses islamistes, longtemps hégémoniques. Sans parler du fait que ce qui tient lieu de gauche demeure façonné par les schémas autoritaires, étatistes et patriarcaux.

Tandis que le nationalisme, tout aussi palpable, y compris dans ce qui reste de l’extrême gauche, semble interdire toute forme de solidarité avec une cause étrangère, de surcroît en provenance du voisin occidental – comme cela aurait pu être le cas avec l’affaire Hajar Raissouni –, à l’exception toutefois du drame palestinien.

Un courant féministe algérien actif

Outre l’agression du carré féministe survenue le 29 mars, cette situation s’illustre encore par l’intitulé du débat organisé par Radio M un mois plus tard : « Comment se battre pour l’égalité sans faire peur au hirak ? »

La conquête des libertés individuelles, à commencer par celle de disposer de son corps, ne peut être dissociée du combat pour l’égalité et contre l’exploitation

La possibilité de surmonter ces blocages dépendra de la capacité des partisans de la liberté et de l’égalité, femmes et hommes, à faire entendre leurs voix au sein du mouvement populaire sans céder aux injonctions des islamo-conservateurs ou aux considérations politiciennes. Car trop de temps a été perdu dans un processus qu’il faut néanmoins penser sur la durée.

Des signes, quoique modestes, prêtent néanmoins à un certain optimisme, comme la constitution de collectifs femmes dans le sillage du mouvement populaire ou encore les réunions tenues à Tighremt en juin et à Oran en octobre, au cours desquelles les féministes ont réitéré avec clarté leur « rejet du code de la famille qui consacre la permanence de l’oppression des femmes ».

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Avec cette revendication, ces militantes s’inscrivent dans la longue histoire des luttes portées par les générations précédentes dont des protagonistes situés à la « gauche de la gauche » ont affirmé des positions audacieuses dès les années 1970, malgré quelques points aveugles, depuis le groupe femmes algériennes, en passant par le journal marxiste Et-Thaoura, les militants de Travailleurs immigrés en lutte ou les bordiguistes d’el-Oumami.

La conquête des libertés individuelles, à commencer par celle de disposer de son corps, ne peut être dissociée du combat pour l’égalité et contre l’exploitation, au risque de faire apparaître ces objectifs comme autant de marqueurs propres à la bourgeoisie minoritaire.

En effet, ainsi que le rappelait le mensuel Alternative libertaire, « le droit à l’avortement n’est pas qu’une question féministe, c’est aussi une question de classe ». 

Enfin, ignorer la dimension économique ou « s’abstenir de toucher à la question religieuse » comme le notait l’historien Mohammed Harbi, conduirait à perpétuer le statu quo en refusant d’affronter les causes matérielles et idéologiques qui entravent la marche vers l’émancipation dans nos sociétés pourtant en pleine effervescence.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Nedjib Sidi Moussa
Nedjib Sidi Moussa est docteur en science politique (Université Panthéon-Sorbonne). Il est l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et de La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017). Il a enseigné dans plusieurs universités et a publié des textes littéraires, politiques et scientifiques. Vous pouvez le suivre sur son site personnel : sinedjib.com