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Incendies de forêt en Algérie : d’Aïn El Hammam à Barbacha, la désolation qui rend plus fort

Les derniers feux de forêt qui ont fait au moins 90 morts en Algérie ont été éteints, a annoncé mercredi 18 août la Protection civile. Au plus fort des incendies, MEE s’est rendu en Kabylie
« Nous avons l’habitude des feux de forêts, mais ces feux sont différents et surprenants », témoignent les habitants des zones sinistrées (AFP/Ryad Kramdi)
« Nous avons l’habitude des feux de forêts, mais ces feux sont différents et surprenants », témoignent les habitants des zones sinistrées (AFP/Ryad Kramdi)
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TIZI OUZOU, BÉJAÏA, Algérie

Sur la route qui mène d’Alger à Tizi Ouzou (à 100 km à l’est d’Alger), les caravanes de solidarité vers les régions touchées par les gigantesques feux de forêt se succèdent.

Leurs plaques d’immatriculation indiquent qu’elles proviennent de six wilayas (préfectures) différentes. Elles sont reconnaissables aux bâches qui couvrent l’arrière des camions et aux volontaires agrippés aux fourgons, camions et semi-remorques, qui agitent le drapeau national.

Les caravanes se saluent entre elles à coup de klaxons. Les automobilistes, en plus des klaxons, les encouragent par des clameurs et des applaudissements.

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Au milieu de cette matinée du 13 août, la chaleur dans l’air augmente à mesure que nous nous approchons de la partie kabyle de l’Atlas.

Sur le bord de la route, une caravane de solidarité fait une pause sur la bande d’arrêt d’urgence. « Nous sommes venus de Sétif [nord-est], nous représentons l’association Nes El Khir [les gens de bien]. Notre caravane, composée de douze fourgons et d’un semi-remorque, contient tous types de dons : vêtements, eau, nourriture, matelas, médicaments, produits détergents… », explique à Middle East Eye Fouad, 25 ans, bénévole.

Les membres de cette association savent que leur présence au surlendemain de l’assassinat d’un bénévole dans un village de la grande kabylie, lynché et brûlé, dépasse le simple acte de solidarité. Le crime, qui a traumatisé l’Algérie, est dans tous les esprits et toutes les conversations…

Des villageois en Kabylie reçoivent des dons envoyés d’autres régions (AFP/Ryad Kramdi)
Des villageois en Kabylie reçoivent des dons envoyés d’autres régions (AFP/Ryad Kramdi)

« Nous voulons montrer aux gens qu’après cet acte barbare isolé, nous n’arrêterons pas d’apporter soutien et assistance à nos frères en Kabylie », insiste Toufik, commerçant de 34 ans, membre de cette même association. « Nous connaissons notre pays, cette tentative de fitna [discorde] ne nous divisera pas. »

S’il y a des endroits en Kabylie qui ont conservé leur végétation, comme la forêt de Yakouren, où la vie poursuit son cours en dépit de la tristesse perçue sur tous les visages, à Aïn El Hammam, commune de 20 000 habitants située à 45 km au sud de Tizi Ouzou, connue pour sa source thermale aux bienfaits thérapeutiques, l’heure est au recensement des pertes humaines et matérielles. Selon les villageois, encore sous le choc, huit personnes ont été tuées dans les incendies.

Coincé au milieu des flammes 

Rachid Laib regarde, dévasté, sa maison et son garage ravagés par les flammes. « C’est l’investissement de toute une vie qui est parti en fumée », témoigne-t-il à MEE. « J’ai travaillé pendant dix ans à l’étranger pour construire cette maison pour mes enfants. Aujourd’hui, il ne me reste plus rien… »

Ce sexagénaire est persuadé que les incendies ont une origine criminelle. Aujourd’hui chauffeur de taxi, Rachid sait que ses revenus, ni réguliers ni très conséquents, ne lui permettent plus de rebâtir sa maison. Alors ce père de trois enfants s’en remet à Dieu. « Newakel Alihoum Rabi [nous laissons Dieu les châtier] », lâche-t-il devant les briques rescapées de sa maison et les carcasses de voitures sans vitres.

Autour de lui, quatre membres d’une même famille ont péri. Son cousin, Chérif Laib, a survécu miraculeusement aux flammes au milieu desquelles il s’était trouvé coincé.

Un habitants du village d’Aït Daoud inspecte sa maison après le sinistre, le 13 août 2021 (AFP/Ryad Kramdi)
Un habitants du village d’Aït Daoud inspecte sa maison après le sinistre, le 13 août 2021 (AFP/Ryad Kramdi)

« La situation était maîtrisée et je suis habitué aux feux de forêts. Alors je me suis senti en confiance pour aller m’enquérir de la situation à l’hôpital du village », raconte, encore sidéré, ce journaliste de 26 ans.

« Mais d’un seul coup, de nouveaux feux se sont déclarés. J’ai pris ma voiture pour secourir quelques familles et en l’espace de deux, trois minutes, les feux sont arrivés à notre hauteur. Nous étions encerclés. Je n’ai jamais vu des feux aussi hauts, aussi intenses et aussi rapides. Ils dépassaient en hauteur des immeubles de six étages ! »

Ayant vu deux de ses voisins brûler en tentant de sauver leur âne, Chérif, qui a réussi à s’extirper du brasier, se sent comme un miraculé.

« J’ai pensé mourir. Je pleurais, je hurlais [...] Je sauvais les gens sans savoir si mes proches étaient encore en vie ou pas »

- Chérif Laib, rescapé

« J’ai pensé mourir. Je pleurais, je hurlais. On a finalement pu passer entre les flammes et fuir vers une autre dechra [village], où l'incendie avait déjà tout détruit. Je sauvais les gens sans savoir si mes proches étaient encore en vie ou pas. J’ai su par la suite qu’heureusement, les membres de ma famille étaient sains et saufs », témoigne-t-il à MEE, abasourdi.

Dans cette commune composée de 27 villages, les maisons, garages, supérettes, foyers pour les animaux et paysages calcinés offrent des scènes apocalyptiques.

Sur le chemin qui conduit d’Adekar à Fenaïa Ilmathen, dans la wilaya de Béjaïa, deux canadairs dépêchés par la France se relaient à basse altitude après s’être rechargés en eau de mer.

Un grand élan de solidarité

On annonce des feux à Barbacha, dans la vallée de la Soummam, où l’on déplore déjà trois morts selon les habitants.

Mais avant d’y arriver, halte à Toudja, située à 16 km de Béjaïa. À perte de vue, la couleur noire des reliefs d’arbres et des maquis calcinés domine sans nuance.

Collecte de dons au collège Émir Abdelkader, à Toudja (MEE/Selma Kasmi)
Collecte de dons au collège Émir Abdelkader, à Toudja (MEE/Selma Kasmi)

Dans le centre du village, le collège de l’émir Abdelkader s’est transformé en centre d’hébergement pour les familles et de collecte de dons.

« Nous avons pris en charge une soixantaine de familles », souligne Rachid, 45 ans, enseignant à Tipaza (ouest d’Alger), encore surpris par l’afflux de « dons en tous genres ».

« Les dons en médicaments que nous ne savons pas utiliser ont été livrés aux polycliniques », affirme-t-il.

« On aimerait aussi recevoir de la nourriture pour les animaux. Les terres étant brûlées, les animaux ne trouvent plus rien à manger »

- Saadi, bénévole

À l’image de Toudja, Aïn El Hammam a été submergée de dons. « Jamais de ma vie je n’ai assisté à un tel élan de solidarité en provenance de toutes les wilayas du pays », relève, ému, Chérif Laib. « Chaque village a pris plus que ce dont il avait besoin, et on a même commencé à transférer les produits vers d’autres villages. »

Depuis le collège de l’émir Abdelakader, certains dons sont aiguillés vers le village voisin de Barbacha, et plus à l’est, vers Skikda, El Kala, El Tarf, où les feux ont aussi ravagé des centaines d’hectares.

Saadi, commercial dans une entreprise industrielle et bénévole, s’affaire à classer les dons et en profite pour lancer un appel pour les animaux.

« On aimerait aussi recevoir de la nourriture pour les animaux. Les terres étant brûlées, les animaux ne trouvent plus rien à manger », remarque-t-il. « Ils sont affamés et ne font que boire de l’eau. Les petits bergers et les petits éleveurs se retrouvent dans une grande détresse. »

Au moment où le soleil se retire derrière les falaises escarpées de Toudja, les points de feu de Barbacha illuminent l’horizon. Sur place, certains habitants forment des boucliers autour de leurs maisons. Des bénévoles venus d’autres régions assistent les pompiers en première ligne.

La vigilance est au maximum, car, en face, l’ennemi est retors.

« Nous avons l’habitude des feux de forêts, mais ces feux sont différents et surprenants. Ils sautent et se propagent à une vitesse incroyable ! Ce sont des feux ‘’ninjas’’, en l’espace de quelques secondes, ils sautent du sol à ma terrasse ! », témoigne, étonné, un habitant de la région.

Patrouilles des villageois 

Devant la vitesse de propagation des incendies, des bénévoles à pied, sur des motos, des fourgons ou des camions amènent des citernes de 1 000 litres. D’autres courent vers les feux avec des branches d’arbres, des pelles ou des tuyaux.

Pendant que le combat contre le feu est à son comble, une pluie de cendres s’abat sur nos têtes. La respiration devient difficile. On a l’impression d’inhaler la braise.

Les visages se ferment. Les habitants et les bénévoles restent concentrés. Les gyrophares et les sirènes hurlantes des ambulances qui se suivent ajoutent de la tension à cette scène de panique. À cet instant, l’expression « la peur au ventre » prend tout son sens.   

Les incendies se déplaçaient à grande vitesse, surprenant tout le temps les habitants (AFP/Ryad Kramdi)
Les incendies se déplaçaient à grande vitesse, surprenant tout le temps les habitants (AFP/Ryad Kramdi)

« Mais ça, ce n’est rien ! C’est une colonie de vacances. À Tizi Ouzou, j’ai marché sur des cadavres », tente de relativiser un confrère téméraire, avant de s’élancer pour filmer les flammes qui s’élèvent.

La vitesse de l’exécution des gestes et techniques contre les incendies par les bénévoles laisse transparaître un savoir-faire collectif.

C’est ce qu’affirme Sayad Hacene, président de l’association humanitaire Tafrara Talsa, du village de Chemini.

« L’organisation spontanée dont nous sommes capables est d’un grand apport dans cette bataille contre l’horreur. Des groupes de jeunes encadrés par les sages du village sont mobilisés depuis le début des incendies le 9 août pour surveiller les feux », souligne-t-il.

« Ils font des patrouilles sur les montagnes environnantes pour détecter la moindre menace d’embrasement. »

« Mais ça, ce n’est rien ! C’est une colonie de vacances. À Tizi Ouzou, j’ai marché sur des cadavres »

- Un journaliste

Il est 22 h passées. Sur le chemin qui relie Akbou à Alger, des camions klaxonnent pour annoncer leur victoire sur le feu. Perchés sur ces camions, des bénévoles brandissant leur rudimentaire matériel saluent fièrement ceux qu’ils croisent.

Mais derrière les sourires retrouvés et le soulagement, le préjudice psychologique est important. Sur les réseaux sociaux, des psychologues et psychothérapeutes se mobilisent pour une prise en charge d’urgence, notamment dans les hôpitaux et les villages les plus touchés.

« Lorsque nous revenons de la mort, nous comprenons que rien ni personne ne pourra désormais nous abattre ! », assure Chérif Laib. « Impossible d’avoir peur d’une autre chose. Ce que nous avons vécu nous a rendus plus forts ! »