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Aman, un lieu sûr pour les réfugiés LGBT d’Istanbul

Amouna, Midou et Asmar n’ont pas fui la guerre mais les violences homophobes et transphobes. À Istanbul, ils ont trouvé refuge dans le seul abri pour réfugiés LGBT, Aman, où ils tentent de se reconstruire
« Ici, ils essaient de nous rendre la vie un peu normale, de nous faire sentir qu’on est vraiment chez nous », déclare Midou, qui a fui un oncle violent au Maroc (MEE/Claire Corrion)
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ISTANBUL, Turquie

En cette chaude matinée d’été stambouliote, Midou, mini-short rose et haut transparent, participe à un cours d’auto-défense proposé par Aman. Ses coups sont hésitants et l’idée de devoir se défendre lui fait peur. « Vous pourriez nous donner des bombes lacrymo ? », demande-t-elle à Giulia, bénévole au refuge.

Une fois l’activité terminée, cette passionnée de mode au physique de mannequin se jette sur les étagères pleines de vêtements à disposition de toutes et de tous. À la recherche de nouveaux t-shirts, Midou lance, sourire aux lèvres : « C’est la première fois que je mets des soutiens-gorge ».

Ouvert depuis un peu plus d’un an, Aman – « lieu sûr » en arabe, persan et turc – accueille une quinzaine de réfugiés LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), principalement du Moyen-Orient et du Maghreb, pour une durée de un à trois mois.

« Personne n’a fui le paradis en venant ici »

- Midou

« Ici, c’est un mélange de LGBT, un cocktail d’esprits perdus », décrit Midou. Au refuge depuis trois semaines, celle qui a passé huit années de sa vie dans un centre d’accueil pour enfants défavorisés au Maroc confie dans un français impeccable : « Personne n’a fui le paradis en venant ici ».

Midou, elle, a fui un oncle violent qui l’a menée à l’hôpital. Craignant la vengeance de ce dernier tout juste sorti de prison, elle a sauté dans le premier avion pour Istanbul. Après un mois à errer d’appartements en hôtels, elle a finalement atterri au refuge : « Je m’y sens en sécurité », assure la jeune femme de 22 ans.  

Un refuge dans un océan d’hostilité

Dans une chambre qu’elle partage avec deux autres personnes, Amouna, assise sur son lit, mains croisées et regard fuyant, souffle d’une voix hésitante : « Quand je suis arrivée ici, ça a été une libération ».

Amouna essaie des vêtements mis à la disposition des résidents du refuge (MEE/Claire Corrion)

Eye-liner plein les yeux et rouge à lèvres prononcé, à 38 ans, Amouna peut enfin se maquiller. Envahie par l’émotion, elle se souvient de son arrestation par la police irakienne pour avoir porté un peu de maquillage. Dissimulée derrière du fond de teint, une cicatrice longeant l’arrête de son nez témoigne des coups reçus ce jour-là.

« Ici, les gens sont libres d’être qui ils sont. Mais à l’extérieur, c’est autre chose… »

- Aws, manager d’Aman

Également rejetée par sa famille, Amouna quitte sa ville, Bassorah, et après un périple à travers plusieurs villes d’Irak, arrive à Istanbul. « Ici, je peux m’habiller comme je veux, aller au marché, faire des courses », dit-elle avant de nuancer : « Je fais tout de même attention en sortant dans la rue, ici aussi il y a du harcèlement. Mais ce n’est rien comparé à l’Irak ».

Aws, jeune Irakien et manager d’Aman, abonde dans ce sens : « Ici, les gens sont libres d’être qui ils sont. Mais à l’extérieur, c’est autre chose… ».

L’emplacement du refuge – gardé secret pour des raisons de sécurité – n’a pas été choisi au hasard : celui-ci se trouve dans un quartier où les personnes LGBT sont mieux tolérées, contrairement à d’autres endroits de la ville. Ainsi, quand elle se rend au bureau de l’immigration dans le quartier conservateur de Fatih, Amouna adopte une autre attitude : « J’y vais comme un homme, je mets une casquette, pas de maquillage. J’y suis vraiment mal à l’aise ».

La police anti-émeute disperse des activistes des droits LGBT tentant de se rassembler pour la Marche des fiertés dans le centre d’Istanbul à l'été 2017 (Reuters)

Les réfugiés LGBT ont fui les violences homophobes et transphobes de leurs pays et y sont de nouveau confrontés en Turquie. En juin dernier, Ayda, une réfugiée transgenre, a ainsi passé trois jours à l’hôpital après avoir été attaquée par une dizaine d’homme dans la ville de Yalova, non loin d’Istanbul. Selon l’association de soutien aux personnes LGBT Kaos GL, cinq personnes ont été victimes d’agressions à Yalova au début du mois de juin, parmi elles, trois avaient séjourné à Aman.

Constatant un durcissement du gouvernement à l’égard des personnes LGBT en Turquie, de plus en plus d’associations leur venant en aide voient leurs subventions étatiques disparaître et ferment leurs portes.

« On sent qu’ils ont de la considération pour nous, ça donne le sentiment d’exister réellement »

- Amouna

Les actes d’intimidation envers ces associations seraient également en hausse. En juillet, SPOD, l’Association d’étude des politiques sociales de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle, a d’ailleurs été la cible d’une attaque haineuse dans ses locaux à Istanbul. L’association n’a pas voulu répondre aux questions de MEE, invoquant « la situation et les problèmes politiques et publics de la Turquie ».  

Et alors que le 1er juillet dernier, les résidents d’Aman attendaient avec excitation la Marche des fiertés d’Istanbul, ils n’ont pu y participer par peur d’être arrêtés et déportés. Interdite pour la quatrième année consécutive, la manifestation a été sévèrement réprimée et onze personnes ont été arrêtées.

« C’est comme une famille »

Mais l’interdiction de la Marche des fiertés n’a pas empêché l’équipe d’Aman de célébrer les résidents du refuge : une exposition mêlant portraits et témoignages a été organisée en leur honneur dans un café collaboratif de la ville.

La Gay Pride a également été l’occasion de fêter le coming out transgenre d’Alina. Perruque noire sur la tête, maquillée et habillée d’une robe noire pour l’occasion, cette jeune Moldave, qui s’identifiait jusqu’alors comme gay, n’a pas voulu quitter sa nouvelle tenue. Avec trois volontaires du refuge, ils ont fêté ça ensemble dans un club d’Istanbul.

« Elle s’est sentie à l’aise et a pu parler avec des gens sans être jugée », assure Andrea, un volontaire italien. Aujourd’hui, grâce au soutien de l’équipe d’Aman, Alina a trouvé refuge aux Pays-Bas.

Alina se fait maquiller par Asmar (MEE/Claire Corrion)

« C’est comme une famille ici », affirme Amouna. « On sait qu’il y aura toujours quelqu’un pour prendre soin de nous », poursuit-t-elle en regardant Andrea. Elle le remercie pour son soutien et ajoute : « On sent qu’ils ont de la considération pour nous, ça donne le sentiment d’exister réellement ».

Inquiet du comportement autodestructeur de Midou, Andrea l’a invitée à aller voir une psychologue. Elle s’y est rendue deux fois, sans succès. « Je préfère parler à Andrea, j’ai l’impression que je le connais depuis des années, alors que ça ne fait que trois semaines qu’on se connaît ».

Sachant qu’elle aime lire, le jeune bénévole lui a d’ailleurs prêté un recueil de poésies. « Ici, ils essaient de nous rendre la vie un peu normale, de nous faire sentir qu’on est vraiment chez nous », explique Midou. « Mais je sais que c’est temporaire, c’est un rêve qui finira par se terminer », ajoute-t-elle, le regard ailleurs.

Pour Asmar*, jeune Syrien de 26 ans, quitter sa nouvelle famille n’a pas été facile après trois mois passés au refuge. « Tout le monde est sympa ici. Je les aime beaucoup et j’espère qu’ils m’aiment aussi », confie-t-il.

Après avoir habité en périphérie d’Istanbul avec treize Syriens d’Idleb, « tous hétéro », précise-t-il, puis avec sa sœur qui, comme toute sa famille, ne sait pas qu’il est homosexuel, Asmar a enfin trouvé à Aman un endroit où vivre son homosexualité sans se cacher.

Discriminations dans l’accès à l’emploi

Allongé sur son lit, Asmar, téléphone à la main, profite de sa pause du midi pour se reposer avant de retourner travailler dans un atelier de fabrication de sacs situé à quelques pas de là. C’est un ami d’Alep, « hétéro », précise-t-il de nouveau, qui lui a trouvé ce boulot.

« Je suis gay, pas trans, pour moi, c’est plus facile de trouver du travail »

- Asmar

Dans l’atelier, écouteurs sur les oreilles, ce jeune diplômé en géographie confectionne à un rythme soutenu des sacs contrefaits. Il ne parle pas turc et ne discute pas avec ses deux collègues. « Un jour, l’un d’entre eux m’a traité de gay, dit-il, je l’ai ignoré ».

Tous les mois, il envoie une partie de son maigre salaire à sa famille restée en Syrie. « Ils m’ont payé l’université et j’ai des frères et sœurs plus jeunes que moi qui vont à l’école. Je leur dois bien ça », raconte-t-il avant de s’arrêter, sentant les larmes lui monter aux yeux.

Travaillant toute la journée, Asmar regrette de ne pas pouvoir participer aux activités proposées par le refuge.

À demi-mot, il avoue aussi que ce n’est pas toujours facile de vivre avec les autres : « Je travaille tous les jours de 9 heures à 20 heures pendant que d’autres passent leurs journées à dormir ». Puis il ajoute rapidement : « Je suis gay, pas trans, pour moi, c’est plus facile de trouver du travail ».

Asmar, dans l’atelier de fabrication de sacs où il travaille (MEE/Claire Corrion)

« On ne veut pas créer de dépendance », explique le manager du refuge, Aws. « On essaie de les aider à trouver du travail mais s’ils sont visibles, il leur est difficile d’être accepté et d’en trouver. »

Midou semble en faire les frais : « Au Maroc, je pouvais travailler, mais ici, sans parler turc et avec ma tête, ce n’est pas facile de trouver un job normal ». Des amies prostituées marocaines à Istanbul lui ont proposé de travailler dans un salon de coiffure pour prostituées, mais loin de son rêve de travailler dans la mode, elle a refusé.

« J’aimerais pouvoir rester ici plus longtemps. J’aimerais que cet endroit soit plus grand et puisse accueillir plus de monde »

- Amouna

La prostitution est une réalité pour les personnes transsexuelles en Turquie, elle est donc tolérée au sein du refuge. En revanche, le manager impose un couvre-feu fixé à minuit : « Il y a souvent des agressions, des violences envers les trans », explique-t-il avant d’ajouter : « Récemment, certaines prostituées trans ont été agressées, elles sont allées voir la police qui les a mises dehors ! Nous, on veut leur montrer qu’elles ont d’autres possibilités ».

Avenirs incertains

Il y a peu, Midou s’est rendue à Ankara pour faire une demande de protection internationale auprès de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Aman lui a payé le billet pour la capitale turque et l’hôtel. Elle se trouve depuis dans la ville d’Eskişehir, à 300 kilomètres d’Istanbul, où elle a déposé sa demande d’asile auprès de la Direction générale de l’administration de la migration (DGAM), autorité turque chargée d’examiner et de statuer sur sa demande.

Elle devra y rester jusqu’à ce que le statut de réfugié lui soit éventuellement accordé et qu’elle soit réinstallée dans un autre pays. En attendant, elle vivra avec les 750 livres turques (une centaine d’euros) versées tous les mois par le HCR aux réfugiés transsexuels. 

Une militante LGBT assiste à une manifestation en Turquie pour protester contre les violences transphobes suite au viol et à l’assassinat de Hande Kader, une jeune transsexuelle, le 21 août 2017 (AFP)

Asmar bénéficie pour sa part d’une protection temporaire en Turquie – un statut réservé aux personnes ayant fui la Syrie. « I will go to Great Bridge ! », s’exclame le jeune homme dans un anglais approximatif en souhaitant évoquer la « Great Britain ». Asmar a effectué sa demande il y a plusieurs mois et, une fois en Grande-Bretagne, il espère pouvoir reprendre ses études en master de géographie, ou, il en rêve, étudier la comédie.

Mais la présence en Turquie de plus de 3,5 millions de réfugiés syriens et d’environ 365 000 réfugiés d’autres pays ralentit les démarches. Inquiète de l’avancée de sa demande, Amouna sait que cela peut prendre du temps : « J’ai une amie qui a attendu sa réponse pendant quatre ans avant de finalement partir au Canada ».

Alors que l’incertitude fait partie du quotidien d’Amouna, Midou et Asmar, le refuge, véritable parenthèse dans une vie de galères, leur offre pendant quelques semaines une certaine stabilité. « J’aimerais pouvoir rester ici plus longtemps », confie Amouna. « J’aimerais que cet endroit soit plus grand et puisse accueillir plus de monde ». 

* Le prénom a été changé à la demande de la personne interviewée