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« Arabe et non-voyant, je suis doublement discriminé en Israël »

Abbass Abbass a un rêve : que les non-voyants arabophones du monde entier aient accès à la littérature. Alors ce Palestinien citoyen d'Israël a créé une audio-librairie en ligne. La première du genre
Elizabeth Nassar (au micro) et Laren Sakhnini (au mixage) en train d'enregistrer une œuvre dans le studio de l'association al-Manarah (MEE/Julie Deimon)

NAZARETH, Israël – C'est depuis les locaux de son association, situés à quelques minutes de la basilique de l'Annonciation, à Nazareth, qu'Abbass Abbass lance les ambitieux projets qui fourmillent dans son cerveau. Ce matin-là, installé dans son modeste bureau, devant une assiette de baklavas, il demande un café et se met à raconter avec enthousiasme ses dernières idées. Atteint d'une maladie dégénérative depuis son enfance, Abbass, 39 ans, repère ses interlocuteurs à leur voix. Ses yeux ne fonctionnent presque plus mais ils brillent d'excitation.

« Je suis issu d'une famille de réfugiés palestiniens, expulsés de leur village en 1948, privés de leurs droits fondamentaux. Cette discrimination s'ajoute à mon handicap. Arabe et non-voyant, je suis doublement discriminé en Israël. À cause du mépris et des humiliations que j'ai subis, ce double défi identitaire a grandi en moi et m'a donné la force de tout faire pour changer les choses des deux côtés : inciter les juifs à plus de compréhension envers les Arabes, et inciter les Arabes à mieux traiter les personnes porteuses de handicap. »

Dans la pièce d'à côté, silence exigé : Hamlet, de Shakespeare, est en train d'être enregistré en arabe par deux membres de l'association. Elizabeth Nassar au micro, Laren Sakhnini à la table de mixage. Construit il y a six ans par une équipe de bénévoles, le studio d'enregistrement permet d'ajouter une quarantaine de livres audio par mois au catalogue virtuel. Le système est bien rodé : un livre pour enfant met entre vingt et trente minutes pour être enregistré ; un roman, plusieurs jours.

Un programme similaire avait déjà été lancé en Cisjordanie par l'Université de Beir Zeit, sous l'égide de l'UNESCO. Des livres audio étaient diffusés dans les salles de classe ou à la radio palestinienne. Mais Abbass voit plus grand. Le site, décliné en application mobile, est entièrement accessible aux non-voyants arabophones du monde entier. L'association dit proposer gratuitement plus de 3 000 titres via sa bibliothèque en ligne, majoritairement en arabe, mais certains sont aussi disponibles en hébreu ou en anglais. Le spectre proposé est large : manuels de développement personnel, contes pour enfants, romans d'aventures... On y trouve même les Fables de La Fontaine.

Bientôt, le catalogue comprendra également des courts-métrages animés, avec des audiodescriptions assurées par les élèves de deux écoles de la région de Nazarath, l'une arabe, l'autre juive.

Pour accéder à tous les titres, l'internaute doit envoyer un certificat médical attestant de son handicap. Selon le dernier rapport d'activité de l'association, plus de 10 000 malvoyants ou non-voyants ont déjà fait la démarche. En septembre, le célèbre écrivain israélien Amos Oz est venu enregistrer lui-même des extraits de son dernier livre, Judas.

Abbass Abbass dans les locaux de l'association al-Manarah à Nazareth (MEE/Julie Deimon)

« La société nous considère comme des moins-que-rien »

L'objectif de l'association al-Manarah [« maison de lumière » ou « phare », en arabe] est d'améliorer la perception du handicap dans la société arabe. Abbass l'a fondée il y a onze ans, après avoir été recalé à un entretien d'embauche. « Malgré mes deux masters obtenus à l'Université hébraïque de Jérusalem, le recruteur s'est arrêté à mon handicap. Je me suis senti complètement méprisé. La société nous considère comme des moins-que-rien. Je me bats contre ça. »

La principale activité de l'association consiste à organiser des ateliers de sensibilisation dans les écoles arabes. Dans tout le pays, du Golan au Néguev, une trentaine d'établissements israéliens bénéficient de ces programmes. Sept intervenants non-voyants, rémunérés par l'association, apprennent aux élèves les notions d'égalité et de dignité humaine, et leur font réfléchir sur l'importance de la terminologie.

« Si vous me qualifiez d'handicapé, toute mon identité est enfermée dans mon handicap, explique Abbass. Mais si vous me qualifiez de personne porteuse de handicap, ça change tout : vous me voyez d'abord comme un être humain. Mon handicap ne vient qu'au second plan. »

Ces cours théoriques s’accompagnent d'ateliers pratiques destinés à développer l'empathie chez les élèves valides vis-à-vis de leurs petits camarades porteurs de handicap. L'un de ces ateliers consiste à avancer les yeux bandés dans la salle de classe, équipé d'une canne. Un exercice qui ravive de douloureux souvenirs chez Abbass. « J'étais le seul non-voyant de mon école. Certains élèves se moquaient de moi, m'insultaient, essayaient de me faire trébucher. »

Pourtant, il se considère comme privilégié. Ses parents (père avocat, mère au foyer) l'ont toujours soutenu. Ce qui n'est pas le cas dans tous les foyers arabes, selon lui.

« Dans la société arabe, les parents d'enfant porteur de handicap le perçoivent comme un fardeau, voire comme un péché. Ils en ont honte et sont souvent incapables de l'aider à développer son potentiel. C'est encore plus dur pour les filles. Elles n'ont aucune chance de trouver un mari. Personne ne les sent capables de fonder une famille. »

Les familles ne sont pas armées pour agir seules, explique Abbass. Il estime à 7 000 le nombre de non-voyants palestiniens citoyens d'Israël. À l'entendre, leur vie relève du parcours du combattant. Et pas seulement lorsqu'ils circulent sur les trottoirs défoncés de Nazareth, la plus importante ville arabe d'Israël, délaissée par les autorités israéliennes.

« Il y a une énorme différence entre les services publics des villes juives et ce que nous recevons. Par exemple, Nazareth dispose d'un budget trois fois inférieur à la ville voisine [juive] de Nazareth Illit, malgré une population deux fois plus importante. Cela se répercute sur les moyens alloués à la prise en charge du handicap. Même constat pour les associations juives, bien mieux financées que les nôtres. D'autant qu'il est difficile de mobiliser les politiques sur la question du handicap. Ils ne nous prennent pas au sérieux, ils nous infantilisent, nous croient incapables de prendre notre vie en main. »

En parallèle des autres programmes sociaux assurés par l'association (cours pour adultes, aide juridique), Abbass continue inlassablement de chercher de nouveaux lecteurs susceptibles d'enrichir la bibliothèque virtuelle de l'association.

« Nous avons maintenant des lecteurs de Gaza, d’Égypte et de Libye qui enregistrent pour nous. Un Algérien et un Jordanien sont candidats. J'aimerais créer un modèle de crowd-reading, sur le modèle du crowd-funding. Al-Manarah est comme un cœur, les lecteurs du monde entier sont ses veines. C'est une mission de longue haleine, peut-être que je n'en verrai pas les fruits. »

Elizabeth Nassar lisant un extrait d’Hamlet (MEE/Julie Deimon)