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Avant/après : des images satellites montrent le Sinaï égyptien rasé et rendu stérile par la guerre

Maisons démolies, environnement dévasté, population déplacées, terres englouties par les bases militaires… le nord du Sinaï a été défiguré par les affrontements entre l’armée égyptienne et l’EI
Des dizaines de milliers d’arbres et des centaines d’habitations ont été endommagés ou détruits (Google Earth)

Les villes fantômes du nord du Sinaï égyptien apparaissent, vues du ciel, comme des grappes de lopins gris cendré qui vérolent le paysage. Autour d’elles, les oliveraies offrent un spectacle de désolation, elles sont aujourd’hui abandonnées par les habitants qu’elles faisaient vivre autrefois et marquées par les traces grossières des véhicules militaires.

Pendant plus de cinq ans de guerre entre l’armée égyptienne et des militants armés, la région a été en grande partie fermée aux étrangers, mais les images satellites montrent comment le nord du Sinaï a été dévasté par les combats incessants : maisons démolies, environnement détruit et terres englouties par l’installation de bases militaires et de check-points permanents. 

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À l’aide de ces images et d’entretiens avec des habitants de la région, Middle East Eye a observé comment, depuis 2013, le nord du Sinaï s’est militarisé et sa population raréfiée. Des milliers de personnes ont été chassées de Rafah, à la frontière avec la bande de Gaza, et des villes de Sheikh Zuweid et d’el-Arich 

L’armée égyptienne s’est principalement confrontée à des militants bédouins locaux alliés à l’État islamique (EI), mais ses opérations militaires ont pris les habitants du Sinaï entre deux feux. Depuis, ils vivent dans la peur et sous un couvre-feu permanent. Plus de 20 000 personnes se sont vues contraintes de quitter leur domicile et leurs terres, selon Human Rights Watch.

Alors que le nord du Sinaï a connu une présence militaire de plus en plus prégnante ces dernières années, la même période a été marquée par les pires violences à l’encontre des civils. Une attaque contre une mosquée d’obédience soufie a tué plus de 300 personnes et la population chrétienne de la région s’est enfuie en raison du manque de protection. 

Ce qui ressort de ces images, c’est que la vie a laissé place à la destruction. 

Guerre civile égyptienne

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En 2013, l’armée égyptienne a lancé une opération militaire contre des combattants locaux, lesquels ont ensuite fait allégeance à l’EI. Une opération qui se poursuit depuis. 

En dépit des offensives militaires, les militants ont poursuivi leurs attaques visant des cibles officielles et les populations locales, notamment la minorité chrétienne. 

L’armée a commencé à démolir des maisons en 2013, au prétexte de créer une zone tampon le long de la frontière avec Gaza pour mettre fin à la contrebande d’armes, mais Human Rights Watch (HRW) a signalé que les démolitions se poursuivaient encore en 2018. 

Tout au long de l’année 2018, les habitants ont été soumis à un véritable état d’urgence en raison d’une offensive militaire contre des combattants. Une situation qui s’est traduite, pour la population locale, par des restrictions de leurs déplacements et de leur accès à la nourriture, aux médicaments et au carburant

En 2013, l’armée égyptienne a lancé une opération militaire contre des combattants locaux, lesquels ont ensuite fait allégeance à l’EI. Une opération qui se poursuit depuis. 

En dépit des offensives militaires, les militants ont poursuivi leurs attaques visant des cibles officielles et les populations locales, notamment la minorité chrétienne. 

L’armée a commencé à démolir des maisons en 2013, au prétexte de créer une zone tampon le long de la frontière avec Gaza pour mettre fin à la contrebande d’armes, mais Human Rights Watch (HRW) a signalé que les démolitions se poursuivaient encore en 2018. 

Tout au long de l’année 2018, les habitants ont été soumis à un véritable état d’urgence en raison d’une offensive militaire contre des combattants. Une situation qui s’est traduite, pour la population locale, par des restrictions de leurs déplacements et de leur accès à la nourriture, aux médicaments et au carburant

« Ailleurs, les gens se réveillent avec le chant des oiseaux ou le bruit des klaxons, mais dans le Sinaï, nous nous réveillons avec des bombardements et des sirènes d’alerte », commente un habitant de Sheikh Zuweid, âgé de 28 ans. 

« Depuis la frontière de Rafah vers l’ouest, il y a beaucoup de maisons démolies, de champs incendiés et de bâtiments vides. »

« Rafah n’existe plus »

Human Rights Watch a décrit Rafah comme « complètement démolie » par l’opération militaire égyptienne (Google Earth)

Autrefois nichée à la frontière avec Gaza, Rafah est aujourd’hui une ville qui a quasiment disparu. 

Ses maisons ont cédé la place à une zone tampon créée par les autorités égyptiennes à côté de l’enclave palestinienne. Des images satellites montrent un changement spectaculaire. 

Intact en 2012, l’environnement urbain de Rafah s’est clairsemé au cours de l’opération militaire égyptienne. En 2016, il ne restait plus grand-chose de la ville qui existait autrefois, hormis des stigmates crayeuses et stériles consécutives à sa destruction. 

« On peut dire que Rafah n’existe plus. La ville a été complètement rasée et, sur les 70 000 à 80 000 personnes qui y vivaient, il ne reste plus que quelques centaines de personnes disséminées par-ci par-là », déclare à MEE Amr Magdi, chercheur à Human Rights Watch. 

L’ONG a commencé à enquêter sur les destructions en 2015 après que le gouvernement égyptien a annoncé son intention d’évacuer Rafah. 

« L’ensemble du processus a été très violent dès le début », précise Amr Magdi. 

Un croisement sur la route reliant Rafah à Sheikh Zuweid transformé par des barrages routiers (Google Earth)

Selon les recherches de HRW, les familles n’ont été prévenues que peu de temps avant les démolitions et les déplacés ne se sont vu proposer aucune alternative, outre des dédommagements souvent insuffisants.

« Nous avons quitté notre maison en 2016. Notre vie a été bouleversée. Nous ne pouvons pas nous projeter six mois dans l’avenir car nous ne savons pas si les maisons dans lesquelles nous vivons seront démolies ou pas », raconte à MEE un chauffeur routier de Rafah. 

« Tout le monde a été déplacé. Il ne reste aucune maison. C’est devenu une ville fantôme. Mais les combattants se cachent toujours là-bas », ajoute-t-il. 

Check-points et bases militaires

Les voyageurs du Sinaï ont comparé le croisement et le poste de contrôle de Sheikh Zuweid à une zone de guerre (Google Earth)

Plus aucun véhicule ne circule sur la route allant de Rafah à el-Arich et les villes de la région sont maintenant dans un état désolation totale. Les voyageurs traversant le nord du Sinaï évoquent la présence de dizaines de postes de contrôle sur la route, bien visibles avec leurs talus de sable creusés sur les bas-côtés. À cause d’eux, des déplacements autrefois faisables en quelques heures durent désormais des jours entiers. 

Dans des villes comme Sheikh Zuweid – au cœur des combats – le centre a été transformé. Le principal parc de la ville est complètement sec et sa principale intersection semble être désertée, avec deux barrières en terre bloquant tout, à l’exception d’un passage étroit pour les véhicules en provenance de Rafah. Dans la plupart des images-satellites depuis 2016, on peut voir un obstacle de grande taille, sans doute un véhicule militaire, bloquer ce passage. 

Un spectacle identique se répète à d’autres intersections le long de la route entre Sheikh Zuweid et Rafah, où toute la végétation a été arrachée et rasée pour laisser place à des bases militaires. Des postes de contrôle et des obstacles destinés aux véhicules arrivant en sens inverse ont été construits avec du sable placé sur la chaussée. 

Mahmoud, un Palestinien dont le nom a été changé par mesure de sécurité, a déclaré à Middle East Eye qu’il avait été arrêté à une trentaine de postes de contrôle lors de son transit de Gaza au Caire, en prenant une route empruntée par des milliers de personnes après l’ouverture de la frontière avec Gaza, sous blocus, en avril 2018. 

« Tout le monde a été déplacé. Il ne reste aucune maison. C’est devenu une ville fantôme. Mais les combattants se cachent toujours là-bas »

- Un chauffeur routier de Rafah

Leur bus a d’abord été arrêté pendant quatre heures et ses passagers ont dû s’asseoir sur le trottoir en plein soleil. « C’était comme une zone de guerre, avec des soldats partout [et] des chars », décrit-il.  

Pour lui, le poste de contrôle à l’entrée de Sheikh Zuweid est « le pire de tous ». « Nous avons dû nous arrêter parce que de nombreux camions transportant de la nourriture et des marchandises, de l’essence et du pétrole se rendaient à Gaza. Peut-être plus de 200. Nous avons attendu environ trois heures », rapporte-t-il.

Loin des grands carrefours, l’accroissement des bases militaires semble avoir eu un impact sur l’environnement. Non seulement les terrains qu’elles occupent ont été rasés, mais des pistes de terre se sont formées à cause du passage très fréquent des véhicules militaires.

Dans une zone élargie, les mêmes ruines gris cendré de maisons démolies apparaissent, de manière plus disséminée qu’à Rafah, mais le déplacement est clairement visible. 

De nouvelles structures apparaissent pendant l’opération militaire alors que des terres sont endommagées et des maisons démolies (Google Earth)

Human Rights Watch a qualifié les stratégies militaires de « violentes » et « contre-productives ». Amr Magdi, de Human Rights Watch, a déclaré à MEE que de nombreux déplacés avaient dû s’installer dans des constructions provisoires bâties sur des terrains agricoles mais pouvant être attaquées par l’armée si elles étaient prises par erreur pour des cachettes de combattants. 

« L’armée a créé le problème et le complique davantage », affirme Amr Magdi. « Cela montre le peu de respect de l’armée pour la dignité des habitants de la région. »

Un autre ancien résident de Rafah, chauffeur routier, déclare à MEE qu’il a de « la chance » d’avoir une famille capable de l’héberger. 

« Certaines personnes du sud de Rafah vivent dans des pièces en briques d’argile ou en paille. Imaginez qu’ils vivent encore dans ces conditions, avec ce froid. Le gouvernement a dit qu’il les indemniserait, mais nous pourrions mourir avant d’obtenir quoi que ce soit. »

Un environnement dévasté

Le nord du Sinaï était autrefois réputé pour ses champs d’oliviers et son huile d’olive de première qualité, mais la guerre a ravagé la production. 

Le gouvernorat du Sinaï Nord prévoit d’indemniser les agriculteurs de la région pour au moins 40 000 arbres auxquels ils n’ont plus accès ou qui ont été endommagés, selon des listes publiées sur Facebook, ce qui donne une indication de l’ampleur des ravages environnementaux causés à la région. 

Les bédouins du Sinaï dépendent de leurs terres, qui leur ont été extorquées par l’opération militaire

« L’agriculture a besoin de stabilité et d’une main-d’œuvre constante. On ne dispose [aujourd’hui] d’aucune des deux », estime le chauffeur routier. « Après l’Opération Sinaï 2018, beaucoup de terres se sont dégradées. Ensuite, aucune activité agricole n’a été autorisée car l’armée craignait que ces récoltes ne fussent livrées aux combattants. »

Les dommages causés aux terres de la région constituent le changement le plus dramatique et le plus évident dont témoignent les images fournies par les satellites. Quand on les observe, on constate que de vastes étendues de terres sont devenues stériles. En zoomant, l’image révèle une terre fertile qui semble être morte et l’absence de végétation.

« La plupart des gens que je connais ont vendu leurs terres. Pour les bédouins, c’est la pire chose qui puisse arriver. Vendre votre terre affecte votre honneur. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.