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Bataille de Mossoul : les milices irakiennes « ne chercheraient pas à se venger »

« Nous ne cherchons pas à nous venger, mais nous voulons être assurés que notre peuple existera encore demain et qu’il ne sera pas de nouveau attaqué par des extrémistes »
Des membres des Unités de mobilisation populaire soutenant les forces gouvernementales font le signe de la victoire en périphérie de la ville sainte de Nadjaf en Irak (AFP)

Des membres des milices irakiennes qui participent à l’offensive visant à arracher Mossoul à l’État islamique (EI) ont indiqué à Middle East Eye qu’ils ne se vengeraient pas des sunnites de leur ville pour les atrocités perpétrées par les militants du groupe.

L’une des questions les plus controversées de l’offensive est le rôle attribué aux Unités de mobilisation populaire (UMP), un groupe d’organisations paramilitaires opérant officiellement sous les ordres du gouvernement irakien.

Les UMP sont majoritairement dominées par les chiites, mais certaines unités sont également composées de combattants sunnites ou chrétiens, tandis que d’autres sont pluriconfessionnelles.

Le gouvernement irakien, qui est toujours tributaire des UMP dans une certaine mesure, a choisi de ne pas autoriser ces milices à pénétrer dans le centre-ville de Mossoul et a limité leur participation à la périphérie de la ville, une situation que certains combattants trouvent frustrante.

« Cette décision ne m’appartient pas, mais je suis originaire de Mossoul et on ne m’envoie pas dans ma propre ville pour la libérer ? », s’est interrogé Salem, membre des Brigades de l’imam Ali, auprès de Middle East Eye.

Ce soldat, qui a refusé de communiquer son véritable nom par crainte des représailles potentielles de l’EI, fait partie de la minorité shabak, un groupe ethno-religieux monothéiste originaire de la province de Ninive, au nord de l’Irak, qui a été persécuté par l’EI et d’autres groupes militants.

Il parle durement de ses expériences à Mossoul après sa prise par l’EI en 2014 et affirme que les militants ont kidnappé ses sœurs et exigé une rançon.

« Nous avons payé la rançon et nous avons récupéré leurs corps. Puis nous avons quitté Mossoul », explique-t-il.

« Lors de la chute de Mossoul, de nombreux soldats irakiens sunnites ont rejoint l’EI en changeant leurs vêtements et en tenant les postes de contrôle. Nous ne nous sommes pas arrêtés car nous ne voulions pas être questionnés sur la présence des corps de mes sœurs dans notre voiture. Nous nous sommes échappés et nous nous sommes rendus à Bagdad après avoir enterré mes sœurs dans la ville sainte de Nadjaf. »

« Si j’ai rejoint les UMP, c’est pour qu’aucun fils, frère ou père n’ait à endurer ce que j’ai enduré. »

Ce qu’il a vécu à Mossoul lui a laissé un goût amer vis-à-vis de ceux qui étaient autrefois ses voisins.

« Nos familles ont été massacrées par nos voisins sunnites qui ont oublié 200 ans de cohabitation lorsque l’EI est arrivé et qu’ils se sont ralliés à sa cause », a-t-il déclaré.

« Nous ne cherchons pas à nous venger, mais nous voulons être assurés que notre peuple existera encore demain et qu’il ne sera pas de nouveau attaqué par des extrémistes qui veulent faire de Mossoul une ville exclusivement sunnite. »

Allégations de mauvais traitement

La peur que les UMP cherchent à punir collectivement les habitants de Mossoul à qui ils reprochent d’abriter et de soutenir l’EI est l’un des principaux facteurs de la marginalisation des milices dans les opérations visant à reconquérir la ville.

De nombreux organismes de défense des droits de l’homme ont accusé les UMP de mauvais traitement, affirmant que les combattants paramilitaires appliquent un programme sectaire.

Mardi, un nouveau rapport publié par Amnesty International indiquait que les UMP s’étaient rendues coupables d’actes de torture et d’exécutions extrajudiciaires.

D’autres ont exprimé leurs craintes quant à l’influence exercée par l’Iran sur un certain nombre de milices, certains commandants ayant été accusés de se montrer plus loyaux envers la République islamique qu’envers l’État irakien.

En novembre, Akram al-Kaabi, chef de la puissante milice Harakat Hezbollah al-Nujaba, a déclaré qu’il renverserait le gouvernement irakien si le guide suprême iranien, Ali Khamenei, le lui ordonnait.

Des tentatives de remodelage de l’image des UMP ont récemment eu lieu – des milliers de recrues sunnites venant de zones libérées de l’emprise de l’EI ont été enrôlées dans les milices tandis que des vidéos vantant leur engagement en faveur du pluralisme étaient publiées sur leurs profils médiatiques en ligne :


Néanmoins, les observateurs continuent de faire part de leurs préoccupations vis-à-vis de l’opération à Mossoul : une vidéo montrant Qais al-Khazali, chef de la milice Asaïb Ahl al-Haq, jurant que le combat à venir serait « la vengeance d’Hussein » – un parallèle historique dont le symbolisme serait considéré comme inquiétant par de nombreux sunnites – a été dévoilée pas plus tard que la semaine dernière.

Ahmed, capitaine sunnite d’une UMP à Tikrit participant actuellement à l’établissement de lignes défensives autour de Mossoul, indique qu’il était initialement préoccupé par le sectarisme de la milice.

« Au début, nous avions peur des UMP car à Tikrit, l’EI nous disait qu’ils nous tueraient car nous sommes sunnites », a-t-il indiqué à MEE via les réseaux sociaux de l’UMP.

Cependant, après le succès de la campagne de libération de Tikrit en mars 2015, il a lui-même fini par rejoindre les UMP au sein de la Brigade Salâh ad-Dîn (qui tient son nom du gouvernorat dans lequel se situe Tikrit), une milice chiite.

« Ma ville est redevenue normale, tout le monde est revenu, l’université aussi ; nous avons des carnavals, des fêtes, des centres commerciaux et, surtout, nous sommes en sécurité », raconte-t-il à propos de Tikrit.

« Personne ne dicte aux membres de ma famille ce qu’ils peuvent porter, quelle longueur doit faire leur barbe ou quelle religion est bonne ou doit être éradiquée. »

Tout en suggérant qu’il n’est pas « judicieux » d’empêcher les UMP de participer aux principaux combats, il affirme que son unité a fait ce qui lui avait été ordonné par le Premier ministre Haïder al-Abadi et que si on avait besoin d’elle ultérieurement pour combattre, elle le ferait volontiers.

« Actuellement, nous renforçons les positions et les nouvelles lignes de défense en raison de la progression de notre armée héroïque », a-t-il expliqué.

« Nous continuerons jusqu’aux abords de la ville et nous nous assurerons de mettre en place de nombreuses contre-mesures solides aux attaques de l’EI. Ils aiment venir nous attaquer avec des camions piégés, mais ils ne peuvent pas traverser la boue ; ils restent coincés et nous les faisons sauter. »

Tensions

Les tensions sont déjà fortes entre les différentes forces impliquées dans la reconquête de Mossoul et de nombreux Arabes irakiens font part de leur inquiétude quant aux objectifs potentiellement expansionnistes des peshmergas kurdes. Bon nombre d’entre eux sont également mécontents de l’implication de l’Iran et des États-Unis et certains Irakiens perçoivent des ambitions impérialistes chez ceux que l’on peut sans doute considérer comme les deux principaux bienfaiteurs de leur pays.

Ces dernières semaines, les représentants turcs ont indiqué à plusieurs reprises qu’ils devraient participer à la reconquête de Mossoul et ont de nouveau affirmé mardi que leurs avions poursuivraient leurs frappes aériennes sur les positions de l’EI dans la ville. Bien que les forces terrestres turques ne soient pas impliquées pour le moment, cette possibilité n’a pas été exclue et les esprits se sont échauffés en raison de la présence de troupes turques sur la base de Bashiqa, près de Mossoul.


Les commentaires émis par le président turc Recep Tayyip Erdoğan début octobre, dans lesquels il semblait suggérer que les non-sunnites ne devraient pas être autorisés à rester à Mossoul, sont peut-être encore plus sujets à controverse.

Selon le journal Daily Sabah, favorable au gouvernement, Erdoğan aurait affirmé que « lorsque Mossoul sera libérée de Daech [l’EI], seuls les Arabes sunnites, les Turkmènes et les Kurdes sunnites devraient y rester ».

Ainsi, une intervention turque sans l’accord de Bagdad engendrerait probablement une forte opposition, particulièrement de la part des UMP, dont bon nombre accusent la Turquie d’avoir soutenu l’EI par le passé.

« Si notre parlement et notre Premier ministre n’autorisent pas cette intervention, nous suivrons l’ordre de notre Premier ministre de considérer les forces turques comme des combattants ennemis », a affirmé Ali Tamimi, sergent au sein de la division de combat al-Abbas, qui participe actuellement au déminage et approvisionne les forces progressant à Mossoul en artillerie.

« Nous voulons uniquement des forces terrestres irakiennes. La Turquie ne nous a pas aidés pendant deux ans et demi et maintenant elle voudrait venir à Mossoul ? »

Ahmed ajoute que si la Turquie intervient sans y avoir été invitée, il sera contraint de « la combattre de toutes ses forces ».

« J’espère... que je n’aurai pas à le faire », ajoute-t-il.

Le président Erdoğan a plusieurs fois fait part de son inquiétude quant à la participation des UMP, affirmant qu’elles ne devraient pas participer à la reconquête de Mossoul. Lundi, il a indiqué que les forces irakiennes ne devaient pas tenter de « modifier l’équilibre démographique confessionnel à Mossoul » et a prévenu mardi que « 30 000 militants chiites arrivaient » à Mossoul.

Salem, combattant shabak au sein des UMP, dénonce les insinuations de la Turquie.

« La Turquie attise le débat sur le sectarisme en étiquetant les UMP comme une force chiite », explique-t-il. « Les UMP abritent une plus grande diversité que toute l’armée turque ! »

La composition de la ville à la fin du combat sera un motif de discorde majeur pour tous les acteurs impliqués, mais la plupart s’accordent toutefois sur une chose : lorsque Mossoul tombera, la base du pouvoir de l’EI en Irak disparaîtra pour de bon. Même si les militants de l’EI contrôlent encore de plus petites villes et villages tels qu’Hawija et al-Qa’im, la chute de Mossoul sera le coup le plus décisif jamais porté au groupe et lui coupera l’accès à ses bastions en Syrie.

Les projets à court terme d’Ahmed suite à l’opération sont plutôt simples.

« Je vais prendre dix jours de repos chez moi avec ma mère et mon père, puis je retournerai me battre », indique-t-il.

« Il reste encore Hawija et al-Qa’im ! »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.