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Bledarte, un collectif féministe et décolonial en Belgique

À Bruxelles, un collectif de jeunes femmes issues de l’immigration déconstruit les stéréotypes racistes et sexistes à coup de militance et de pop culture. Rencontre
Les membres du collectif s’inspirent de la pensée décoloniale, laquelle met en lumière les rapports de pouvoir qui subsistent du colonialisme, avec pour objectif de les dépasser (avec l’aimable autorisation d’Imane Azizi)
Par
BRUXELLES, Belgique

Rojin Açilan et Maja-Ajmia Yde Zellama sont jeunes, cools et bien décidées à faire bouger les lignes. Avec d’autres jeunes femmes dites racisées, c’est-à-dire touchées par le racisme et les discriminations, elles ont créé le collectif Bledarte pour promouvoir, comme elles le disent, la « décolonisation des mentalités » par le biais de l’art et la culture au sein d’une société belge imprégnée d’histoire coloniale et de stéréotypes racistes. 

Au moyen de festivals, soirées, workshops ou ateliers, le collectif – dont le nom unit le terme « bledard » qui signifie, en argot, immigré originaire généralement d’Afrique du Nord ou du monde arabe, mis au féminin, et le mot « art » – met en avant des personnes racisées, LGBTQI+, des femmes ou toute personne se sentant victime du système de domination.

Libérer la parole

Bledarte est né du partage de récits et témoignages entre femmes aux identités métissées, « hybrides », issues d’unions mixtes. 

« On voulait avoir des espaces safe [sûrs] entre personnes qui connaissent les réalités du sexisme et du racisme. On a mis en place un groupe de parole entre femmes racisées », introduit Maja-Ajmia Yde Zellama, 26 ans, mi-tunisienne, mi-danoise.

En 2019, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes a reçu 2 349 signalements de discrimination liée au genre, trois fois plus qu’en 2018. De son côté, l’UNIA, institution publique pour l’égalité et contre la discrimination, a comptabilisé 8 478 signalements pour des faits de discrimination, messages et actes de haine, soit une hausse de 46,7 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années.

« Dans l’imaginaire, le racisme, c’est se faire traiter de sale bougnoule dans la rue. Ça existe encore très souvent, mais c’est aussi plus subtil, d’autant plus en tant que femme »

- Maja-Ajmia Yde Zellama, membre de Bledarte

Les membres du collectif s’inspirent de la pensée décoloniale, laquelle met en lumière les rapports de pouvoir qui subsistent du colonialisme, avec pour objectif de les dépasser. Elles dénoncent aussi le système « blantriarcal », le patriarcat blanc, comme il est appelé dans le milieu militant. 

« On n’en veut pas aux personnes blanches, on veut déconstruire au niveau du système pour avoir un vrai résultat », éclaire son amie Rojin Açilan, 24 ans, d’origine kurde.

Selon la recherche académique, la déconstruction des stéréotypes permet en effet d’identifier les constructions sociales qui influencent notre perception de l’environnement ainsi que nos actions. Un processus inévitable pour initier des changements structurels.

« Dans l’imaginaire, le racisme, c’est se faire traiter de sale bougnoule dans la rue. Ça existe encore très souvent, mais c’est aussi plus subtil, d’autant plus en tant que femme », continue Maja-Ajmia Yde Zellama.

« La fétichisation par exemple, c’est une forme de racisme », dit-elle en référence à la sexualisation et l’objectivation des femmes métisses, noires ou asiatiques. Selon un sondage d’Amnesty International Belgique, 23 % des hommes et 14 % des femmes pensent que les femmes noires ont une sexualité plus « libérée ».

Rôles modèles

Les cinq membres de Bledarte, métissées pour la plupart, ont souffert du manque de représentations de leur identité à tous les niveaux. Si la diversité pointe enfin son nez dans les médias, la pop culture, le cinéma ou encore la littérature, elle a longtemps été quasi inexistante. Sans oublier les mondes politique et académique, qui ont longtemps été (et sont encore en très grande majorité) des mondes blancs.

Pour y remédier, les jeunes femmes organisent des événements qui leur ressemblent pour que le public se sente enfin représenté et que la parole se libère.

Rojin Açilan
Le collectif tire son nom du terme « bledard » qui signifie, en argot, un immigré originaire généralement d’Afrique du Nord ou du monde arabe, couplé au mot « art » (Bledarte)

« Par exemple, on a organisé un festival [en 2018, dans différents lieux underground de la capitale] où on a invité des DJs noirs ou arabes qui font autre chose que du hip-hop. Pour nous, c’est de la décolonisation mais pas de manière académique », commente Maja-Ajmia Yde Zellama.

Cette année, le collectif s’est associé au centre culturel flamand Beursschouwburg. Mais évidement, la crise sanitaire est venue bousculée leurs programmes.

En faisant la promotion de la production artistique de personnes racisées, Bledarte met en avant toute une partie de la population la plupart du temps invisibilisée. Selon le rapport de Scivias, institution publique de lutte contre les discriminations à l’égard des femmes, ces dernières ne représentent en moyenne que 28 % du secteur musical, entre programmation de concerts en salle, festivals et emploi au sein de labels.

Des conférences sont également organisées par le collectif autour de différents thèmes comme les représentations des personnes racisées dans l’art et les médias ou les violences policières qui font régulièrement la une des médias et qui se multiplient en Belgique.

Les membres de Bledarte mettent aussi en place des ateliers de DJing et de théâtre. « C’est un beau sentiment quand tu vois des plus jeunes que toi qui se disent : ‘’Ah ouais, il y a moyen d’être comme on veut être’’ », confie Maja-Ajmia Yde Zellama.

Femme et racisée, « la double peine »

« Les féministes blanches et les féministes racisées ont des agendas différents », déclare Maja-Ajmia Yde Zellama en évoquant la multiplication des violences et discriminations sexistes et raciales.

« Être une femme racisée, c’est la double peine et encore plus si tu es une femme noire musulmane qui porte le voile. Avec ce qui se passe à Bruxelles pour empêcher les jeunes filles qui portent le voile d’aller à l’université, on est en train de se battre juste pour pouvoir étudier… », ajoute Rojin Açilan, faisant référence à un arrêt de la Cour constitutionnelle belge qui a autorisé en juin dernier l’interdiction du port de signes convictionnels dans les hautes écoles.

Cependant, les membres du collectif ont bon espoir pour les jeunes générations.

« Les réseaux sociaux, ça a été un coup d’accélérateur pour le monde militant, mais attention, aussi pour les militants d’extrême droite. Aujourd’hui, on voit des jeunes de 16 ans hyper déconstruits, nous, à leur âge, on n’était pas déconstruites comme ça, on était problématiques », rigolent-elles.

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