Bouchons de bouteilles et emballages de chocolat : la mode palestinienne passe au vert

Bouchons de bouteilles et emballages de chocolat : la mode palestinienne passe au vert

#Mode

Une poignée de créateurs de mode palestiniens sortent des sentiers battus et se lancent dans la mode durable

Hussam Omari a assemblé de vieux magazines de mode Vogue pour créer une robe de soirée pour le défilé (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)
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12 novembre 2018
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Monday 12 November 2018 13:57 UTC
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12 novembre 2018

CISJORDANIE, Territoires palestiniens occupés – Au lieu de voir leurs créations apparaître dans les pages de magazines de mode haut de gamme tels que Vogue, certains créateurs de mode palestiniens incorporent ces mêmes pages dans leurs créations.

Les podiums palestiniens accueillent désormais des robes multicolores faites de matériaux recyclés, comme du plastique usagé, des pages de magazines de mode de luxe enroulées et même des centaines d’allumettes peintes en cascade aux couleurs d’un arc-en-ciel.

Maen A’llewy, créateur de mode pour hommes depuis quatre ans, a commencé il y a deux ans à utiliser tout un ensemble de matériaux recyclés pour créer des vêtements.

Le jeune homme de 22 ans, originaire de la ville cisjordanienne de Naplouse, tente de modifier les perceptions locales de l’usage de la broderie en transformant et en recyclant des matériaux de seconde main et en confectionnant des vêtements pour hommes et pour femmes, en particulier des vestes.

« Traditionnellement, la broderie est destinée aux femmes. Il n’est pas courant que des hommes portent des broderies, explique A’llewy à Middle East Eye. J’essaie donc de faire quelque chose de différent et de faire comprendre aux gens que ce n’est pas que pour les femmes. »

En utilisant des matériaux recyclés dans ses conceptions, A’llewy espère contribuer à la réduction des déchets et encourager les gens à essayer quelque chose de différent.



Maen A’llewy associe des broderies à des créations contemporaines pour femmes (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)

Les tendances écologiques ne sont pas courantes en Cisjordanie, sous occupation israélienne depuis la guerre des Six jours survenue en 1967. Bien qu’Israël dispose d’au moins quinze installations de traitement des déchets en Cisjordanie, ces dernières recyclent principalement les déchets produits en Israël et non en Cisjordanie, selon un rapport publié en 2017 par le groupe israélien de défense des droits de l’homme B’Tselem.

En outre, selon le rapport, six de ces installations de traitement des déchets présentent l’inconvénient de produire des sous-produits dangereux, des déchets susceptibles de nuire à l’environnement et de présenter des risques sanitaires pour les Palestiniens. 

Quant aux communautés palestiniennes qui ont essayé de créer des infrastructures essentielles, telles que des installations de traitement des déchets, ces initiatives ont été en grande partie vaines, puisque l’occupation israélienne fait obstacle au développement de ces projets. 

Des « ordures »

Si Maen A’llewy souhaite se concentrer sur des créations à base de matériaux recyclés, il rencontre cependant de nombreux défis auprès de la communauté locale en raison du manque de sensibilisation aux questions environnementales.



Hussam Omari, 25 ans, est un créateur de mode palestinien originaire de Jénine (MEE/Tessa Fox)

« Les gens ne sont pas assez sensibilisés pour acheter un produit recyclé par mes soins […] Ils ne sont tout simplement pas prêts à acheter des produits faits main et d’occasion », explique-t-il.

A’llewy se remémore des commentaires publiés sur Facebook par des utilisateurs sur ses créations, décrites comme des assemblages d’ordures. 

« Les gens ne sont pas assez sensibilisés pour acheter un produit recyclé par mes soins […] Ils ne sont tout simplement pas prêts à acheter des produits faits main et d’occasion »

– Maen A’llewy, créateur de mode

« Il n’est pas possible de changer la façon de penser des gens, c’est difficile, mais j’ai espoir », soutient le jeune homme.

L’intérêt porté à l’utilisation de matériaux recyclés dans la mode s’est lentement développé à travers le monde au cours des dernières années.

La « fast fashion » – des vêtements bon marché qui sont rapidement abandonnés à la fin d’une saison ou d’un cycle de mode pour inciter les clients à acheter plus – a nui à l’environnement et intensifié le gaspillage partout dans le monde.



Installé à Naplouse (Cisjordanie), Maen A’llewy crée des ensembles complets composés de vieux jeans et de denim (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)

Certaines des plus grandes marques de vêtements au monde, telles que H&M et Zara, se sont lancées dans des initiatives de recyclage en encourageant les acheteurs à déposer leurs vieux vêtements. Alors que Zara en fait don à des œuvres de charité, H&M les transforme pour sa nouvelle collection Conscious.

Les fibres synthétiques telles que le Tactel et le plastique, couramment utilisées dans les vêtements, sont essentiellement issues du pétrole et leur décomposition peut durer jusqu’à 1 000 ans.

Lorsqu’ils sont jetés et enfouis dans une décharge, les vêtements en fibres naturelles produisent du méthane, un gaz à effet de serre plus puissant que le dioxyde de carbone qui contribue au réchauffement climatique.

Selon un rapport publié en 2017 par la Fondation Ellen MacArthur, la production de textiles émet 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, soit plus que la totalité des gaz produits pas les vols internationaux et les transports maritimes additionnés. À l’heure actuelle, moins d’1 % des vêtements non désirés sont recyclés.

Un impact positif

Hussam Omari, âgé de 25 ans et originaire de Jénine, dans l’extrême nord de la Cisjordanie, est créateur de mode depuis 2014. À la fin de l’année dernière, il a commencé à expérimenter des créations composées de matériaux recyclés.

« Je pratique [la création avec des matériaux recyclés] parce que je pense que cela attire plus les regards et cela me confère une marque de fabrique spécifique », explique-t-il. 

Toutefois, Omari se soucie également de l’impact positif de la mode durable sur la réduction des déchets.

« [Il doit y avoir] une culture visant à préserver au mieux l’environnement et à utiliser des matériaux recyclables », soutient-il.



Hussam Omari utilise tout ce qu’il peut trouver, comme par exemple des plumes et du papier, pour créer des robes de soirée pour femmes (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)

Omari crée des vêtements pour femmes avec des tissus de qualité dont se sont débarrassés leurs propriétaires tels que du satin ou du métal malléable mélangé à du coton doux. Il en résulte des robes audacieuses constituées, par exemple, de pages de Vogue transformées ou encore d’allumettes peintes.  

A’llewy et Omari se sont rencontrés pour la première fois en 2014, lorsqu’ils ont commencé à étudier la création de mode à l’Université Kadoorie de Tulkarem, en Cisjordanie.

Les deux créateurs utilisent uniquement des matériaux recyclés pour leurs défilés et leurs nouvelles collections pour montrer ce que la mode peut réaliser. Les clients ont la possibilité d’acheter des créations présentées sur les podiums ou d’échanger des matériaux recyclés contre de nouvelles pièces. 

La production de textiles émet 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, soit plus que la totalité des gaz produits pas les vols internationaux et les transports maritimes additionnés

A’llewy et Omari ont présenté leurs créations recyclées dans des défilés de mode à travers la Palestine, en commençant par les podiums universitaires, avant de participer à un défilé de mode à l’auditorium de la « Friends School », une école privée de Ramallah et, plus récemment, à un défilé de mode réservé aux vêtements recyclés lors de l’inauguration du centre culturel de l’A.M. Qattan Foundation à Ramallah.

Omari vend ses vêtements chez Stella Fashion, une boutique située dans sa ville natale de Jénine qu’il possède depuis deux ans, même s’il reçoit la plupart du temps des commandes personnalisées. Le prix moyen de ses vêtements est de 50 dollars.

Actuellement, il travaille également sur une collection à base de matériaux recyclés qui sera distribuée à Dubaï par la société Moda Corner. Depuis Dubaï, il pourra aussi distribuer sur le marché international et toucher un marché plus large de clients à la recherche de vêtements de soirée uniques sur le site web de Moda Corner.



Avec du plastique recyclé issu de sodas, Maen A’llewy ajoute de la couleur à une composition confortable pour femme (photo fournie par la A.M. Qattan Foundation)

A’llewy, qui à l’heure actuelle vend uniquement en ligne ou directement aux clients, espère ouvrir une maison de mode à Naplouse afin d’encourager les créateurs de mode palestiniens à travailler ensemble dans un espace central. Il prépare actuellement une nouvelle collection recyclée, composée principalement de vestes aux motifs brodés, recyclés et rapiécés.

Prêt-à-recycler

Maha Shaltaf est une créatrice de mode palestinienne de 54 ans qui vit à Ramallah, la capitale de facto de la Cisjordanie.



Maha Shaltaf a assemblé des emballages de chocolat pour créer une robe à volants multicolore (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)

Shaltaf crée des vêtements depuis trente ans ; au départ, elle transformait puis redessinait de vieux vêtements pour elle et ses filles.

Aujourd’hui, elle s’est fait un nom et les clients viennent de toute la Palestine pour ses créations recyclées.

« J’utilise souvent des broderies traditionnelles palestiniennes existantes pour des accessoires tels que des sacs à main ; je mélange aussi des jeans [de seconde main] ou du cuir et j’utilise même [de vieilles] perles [dans mes créations] », explique la créatrice.

« Je pense que continuer de jeter des vêtements est une erreur et que sur le plan financier, il est inconscient de continuer de dépenser de l’argent pour des vêtements »

– Maha Shaltaf, créatrice de mode

Shaltaf aime redonner vie aux vieux matériaux.

« Je pense que continuer de jeter des vêtements est une erreur et que sur le plan financier, il est inconscient de continuer de dépenser de l’argent pour des vêtements. »

En comparaison avec Omari et A’llewy, ses créations vestimentaires sont toujours axées sur la satisfaction de ses clients.

« Je fabrique des vêtements que les gens peuvent porter, même ceux qui sont présentés sur les podiums, explique-t-elle. Je veux que mes clients soient heureux. »



Un mannequin porte des vêtements de seconde main modernisés. La robe bleue est une création de Maha Shaltaf (photo fournie par l’A.M. Qattan Foundation)

Les ventes de Maha Shaltaf proviennent rarement de ses créations sur les podiums, comme celles du défilé de l’A.M. Qattan Foundation consacré aux vêtements recyclés auquel elle a participé en juin. 

« Certaines [créations] sont trop lourdes ou les empêche de bouger, c’est pourquoi elles ne sont pas achetées », explique Shaltaf, qui vend généralement ses vêtements sur les marchés artisanaux locaux.

La majorité des ventes de vêtements recyclés de Shaltaf proviennent de commandes personnalisées passées oralement, comme par exemple une robe faite de canettes de soda jetées et disposées en cercles qu’une cliente souhaitait porter pour le mariage de son fils.

Un atelier de mode

Les trois créateurs de mode se sont rencontrés pour la première fois en octobre 2017, après avoir été sélectionnés pour participer à un atelier sur la mode durable animé par l’A.M. Qattan Foundation, basée à Ramallah.

Selon Nader Dagher, son directeur de la communication et des relations publiques, cet atelier a donné aux créateurs locaux la possibilité de recevoir une expertise de haut niveau de la part du célèbre créateur palestinien Rami Kashou, de l’émission de téléréalité américaine Project Runway.

« Nous voulions également promouvoir la culture du recyclage avec un résultat artistique intéressant pour les gens. »

« J’aime vraiment créer quelque chose à partir de rien »

– Maha Shaltaf, créateur de mode

« Il est important de promouvoir également ce secteur de la création de mode en tant qu’art et industrie et de le considérer comme quelque chose que nous pouvons produire, pas uniquement consommer/importer », affirme Dagher.

Lors de l’atelier, le plus grand défi pour Maha Shaltaf était de travailler avec des matériaux solides tels que des journaux, des bouchons de bouteilles recyclés, des emballages de chocolat en plastique et des couvercles de canettes de soda.

À partir de ces matériaux, elle a transformé les bouchons de bouteilles recyclés en les épinglant pour constituer des vestes à pois, tandis que les emballages de chocolat ont été tordus pour former une robe à volants ressemblant à une piñata.

Shaltaf, qui souhaite ouvrir sa propre boutique, cherche d’abord quelqu’un pour l’épauler dans le travail de couture pour ses créations. « J’aime vraiment créer quelque chose à partir de rien », s’enthousiasme-t-elle

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.