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Chez les réfugiés syriens, les rôles sexués sont en train de changer dans les camps jordaniens

Les femmes du camp de réfugiés d’Azraq trouvent un nouveau sens à leur vie dans les missions salariées offertes par les programmes des ONG
De jeunes réfugiés syriens aux alentours du camp de réfugiés d’Azraq dans le nord de la Jordanie, le 30 janvier 2016 (Khalil MAZRAAWI / AFP)

AZRAQ, Jordanie – Dans le camp de réfugiés d’Azraq, au nord de la Jordanie, le jardin du centre pour les femmes est un îlot de verdure. Des fleurs et des plantes sont disposées à l’ombre et des sièges en pierre peints rompent la monotonie d’un paysage inexorablement stérile et beige.

Sous l’auvent, Alaa et Badia se détendent lors d’une pause. Toutes deux font du bénévolat dans le centre, dans le cadre du programme « argent contre travail » qui offre des missions salariées aux habitants du camp au travers des ONG. Elles réalisent ainsi des activités communautaires contre un maigre salaire horaire.

Alaa et Badia vantent la façon dont l’accès au travail a changé leur vie. « Avant de faire du bénévolat, j’étais vraiment déprimée », raconte Alaa. Elle vit dans le camp depuis un an et est bénévole au centre pour les femmes depuis quatre mois, donnant des cours de zumba. En plus de lui donner à elle et d’autres femmes une chance de sortir de la maison, explique-t-elle, le travail a donné un sens et une structure à sa vie, et fournit un revenu pour sa famille.

Cependant, demandez à des volontaires ce qu’ils souhaitent en ce qui concerne le développement futur du camp et la réponse est souvent surprenante. Beaucoup ici pensent que ce dont a besoin Azraq en ce moment est davantage d’opportunités pour les hommes.

Les femmes comme soutiens de famille : c’est compliqué

Les réfugiés et les travailleurs humanitaires ont toujours l’impression que les femmes ont une meilleure chance de travailler que les hommes. Alaa affirme qu’elle connaît beaucoup d’hommes qui cherchent du travail et des familles où la dynamique de genre stéréotypée, où l’homme est le soutien de famille, est inversée. « Il est déprimé par le fait qu’elle est celle qui a un travail rémunéré », rapporte-t-elle à propos d’une situation qui semble être récurrente dans le camp. « Mais que pouvez-vous faire quand vous avez besoin de cet argent ? »

D’autres bénévoles abondent dans son sens. Badia indique qu’elle gagne désormais de l’argent alors que son mari est au chômage – une situation qui n’est pas idéale selon elle. « Je paie pour tout », déclare Badia. « J’essaie d’aider, mais je n’arrive pas moi-même à croire à cette situation. Je suis devenue le soutien de famille. Je n’imaginais pas que cela pouvait arriver. »

Les femmes sont-elles vraiment privilégiées par rapport aux hommes dans les camps ? Malgré les impressions des habitants du camp, la réalité est tout autre. Les hommes sont toujours susceptibles de travailler plus – mais dans une situation comme Azraq, les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

De manière générale, les hommes des camps de réfugiés en Jordanie ont encore davantage accès à l’emploi que les femmes. Les statistiques de Zaatari montrent que 76 % du total des postes « argent contre travail » sont occupés par des hommes ; une autre enquête réalisée par ONU Femmes indique des taux similaires à Azraq. Certaines organisations humanitaires visent une répartition 50-50 entre hommes et femmes pour les missions « argent contre travail », mais disent combattre les stéréotypes pour ce faire.

Alors, d’où viennent ces impressions ?

Rachel Dore-Weeks, qui travaille pour ONU Femmes, a indiqué qu’on lui disait souvent que les femmes bénéficient d’un traitement préférentiel dans le cadre de l’emploi dans le camp, une impression qu’elle estime souvent contraire à la réalité. Elle suggère que, pour certains réfugiés, un petit bond dans le taux d’emploi des femmes pourrait être interprété comme le fait que les hommes sont dépassés.

« C’est un choc pour les Syriens qui viennent de communautés conservatrices très patriarcales de voir une quelconque situation dans laquelle les femmes sont traitées de manière préférentielle hors de leurs rôles traditionnels », a-t-elle déclaré à Middle East Eye. « C’est comme lorsque quelque chose est tabou et que, tout à coup, on en parle 10 % du temps. Cela semble une énorme augmentation. »

Un changement dans la dynamique de genre

En discutant avec les collègues masculins d’Alaa et de Badia au centre, il est clair que la dynamique entre les sexes a été considérablement transformée par la transition vers la vie dans le camp. Les hommes, qui subvenaient aux besoins de leurs familles et avaient des emplois en Syrie, se sont tout à coup retrouvés dans une économie clairsemée, dépendante de l’aide.

Ahmed, qui est arrivé dans le camp il y a plus de deux ans, travaille au centre pour les femmes depuis un an. « Il n’y a rien d’autre », explique-t-il en riant. Bien qu’il ait fait face à des difficultés extrêmes en Syrie, l’ennui et le sentiment d’inutilité face au fait de n’avoir rien à faire à Azraq l’ont fait se sentir perdu. « Je voulais repartir en Syrie avant d’obtenir ce travail », admet-il. « Il n’y avait rien, vraiment. J’étais extrêmement déprimé et je n’avais pas d’argent. »

De la même façon que des hommes comme Ahmed se retrouvent soudainement sans emploi, les réfugiées peuvent chercher plus activement un emploi ou trouver du travail dans les programmes des ONG qui n’existeraient pas chez elles. Dans ces circonstances, la perception du travail des femmes peut être exagérée. Leurs opportunités ne sont pas près d’égaler celles des hommes, mais elles sont perçues comme plus nombreuses.

Les conditions du camp font que le manque d’emplois est encore plus difficile à gérer. Chaque famille vivant à Azraq dispose d’une caravane, donc rendre visite à des parents peut être frustrant et insatisfaisant quand les familles se pressent dans des chambres exiguës – un changement frappant par rapport à la vie en Syrie.

Le stress, l’ennui et l’impuissance

« La relation entre ma femme et moi est devenue vraiment compliquée », a expliqué Ahmed. « J’étais toujours à la maison, avec toutes mes affaires, dans le passage, et ma femme et moi nous disputions beaucoup. Alors je passais mon temps hors de la caravane, pour éviter les problèmes. »

Dans certains cas – et souvent dans des cas de déplacement et de traumatisme –, un tel stress engendre des violences. Des hommes frustrés par leur impuissance peuvent passer leur colère sur leur épouse et les taux de violence domestique font souvent un bond. Toutefois dans les camps de Jordanie, selon Dore-Weeks, les recherches suggèrent que le travail des femmes peut en fait faire diminuer la violence domestique.

« Aller travailler signifie qu’elles sortent de la maison. Si elles travaillent, les disputes sont moins fréquentes », a-t-elle déclaré. Compte tenu des circonstances traumatiques de ceux qui vivent à Azraq, l’amélioration qu’apporte l’emploi est généralement une évolution positive.

Le stress qu’il soulage est à la fois économique et social : le pouvoir d’achat des familles de Zaatari peut augmenter de 1 450 % grâce à la participation à des emplois « argent contre travail » tels que nettoyer le camp, donner des cours de sport, coordonner des activités communautaires, enseigner aux enfants ou même travailler sur le développement des infrastructures telles que l’énergie solaire. Ces programmes permettent de soulager l’ennui et le sentiment implacable de n’avoir rien à faire, caractéristiques de la vie dans le camp.

« Les femmes, en particulier en Syrie, ont l’habitude de passer beaucoup de temps à la maison, à cuisiner et prendre soin du foyer. » Ahmed poursuit : « Aujourd’hui, cela a changé. Elles apportent l’essence, elles vont au centre commercial… C’est nouveau pour elles. Elles ont désormais l’impression qu’elles peuvent faire quelque chose, être plus actives, prendre les devants de différentes manières. »

Alaa ajoute que des cours comme la zumba donnent aux femmes une chance de bouger et de rester actives physiquement dans les camps. En Syrie, son mari et elle géraient une salle de gym ensemble et l’absence d’opportunités et de mouvement à Azraq les a affectés tous les deux.

Tandis que de nombreux hommes déplorent l’absence de leur rôle conventionnel de soutien de famille, le sentiment d’isolement est l’un des problèmes les plus importants chez les femmes.

Beaucoup se retrouvent piégées dans un abri minuscule toute la journée, avec peu à espérer et peu d’opportunités d’activités significatives. « C’est déshumanisant, pas seulement émasculant. C’est quelque chose que les femmes doivent également affronter, pas seulement les hommes », a insisté Rachel Dore-Weeks.

Tandis qu’hommes et femmes travaillent à construire leur vie dans le camp, la dynamique entre les sexes au sein des familles évolue de différentes façons. Ahmed raconte que désormais il travaille avec sa femme pour résoudre les problèmes, plutôt que de l’envoyer chez ses parents s’ils se disputent ou sont en désaccord. Travailler au centre pour les femmes l’a changé également. Il dit être plus patient maintenant et que sa femme est plus heureuse.

« Elle vient ici pour me surveiller maintenant », dit-il avec un sourire. « Juste pour s’assurer que je ne reste pas assis avec les autres femmes pendant trop longtemps. »

Les noms de famille ont été omis pour des raisons de sécurité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.