Aller au contenu principal

Cisjordanie : la résistance armée palestinienne croît dans les camps de réfugiés au fil des raids israéliens

Nur Shams à Tulkarem est le dernier camp de réfugiés à former des brigades alors que les incursions israéliennes s’ancrent dans le quotidien des Palestiniens
Des membres anonymes de la Brigade de Tulkarem, dans le camp de réfugiés de Nur Shams (MEE/Leila Warah)
Par Leila Warah à TULKAREM, Palestine occupée

Quelques jeunes hommes, trois portant des armes en bandoulière, se tiennent devant un supermarché. Ils scrutent les visages inconnus qui pénètrent dans le camp de réfugiés, à la recherche de membres des forces de l’ordre israéliennes sous couverture qui pourraient les assaillir à tout moment.

On pourrait se croire à Jénine ou Naplouse, deux villes palestiniennes du nord de la Cisjordanie occupée qui ont attiré l’attention du monde en raison de leur résistance armée contre l’occupation israélienne. 

Si ces jeunes hommes sont originaires du nord, ils ne sont ni de Jénine ni de Naplouse. Ils sont originaires du camp de réfugiés de Nur Shams à Tulkarem, plus à l’ouest, et sont membres de la résistance armée qui commence à émerger dans la région. 

Dans une ruelle du camp, le jeune leader de 24 ans des Brigades de Tulkarem, Mohammad, affirme à Middle East Eye que, selon lui, l’occupation israélienne n’a donné d’autre choix à la jeunesse palestinienne que de se tourner vers la résistance armée. 

« [L’occupation israélienne] est l’ennemi de Dieu, donc je combats pour reprendre notre terre au nom de Dieu », explique-t-il. « Notre problème, ce n’est pas qu’ils soient juifs, c’est qu’ils occupent notre terre.

« Si vous venez à nous par la violence, notre seule option est de répondre par la violence. L’occupation ne nous laisse aucun espace de négociation, seulement les armes. »

« Une dure réalité et un avenir sombre »

Les Brigades de Tulkarem sont nées en février et sont dirigées par les Brigades al-Qods, l’aile armée du mouvement du Jihad islamique. 

Elles sont composées d’une quinzaine de combattants du camp de Nur Shams qui ont entre 16 et 25 ans et se sont engagés à « se défendre » contre l’occupation militaire israélienne via la résistance armée. 

« Nous sommes au début de la résistance. Tout ce qui se produit n’est que le début. De nouvelles générations arrivent, la liberté sera entre leurs mains et c’est eux qui l’obtiendront », assure Mohammad. 

La population locale indique que le camp de réfugiés de Nur Shams connaît des incursions militaires israéliennes quasi-quotidiennes, sans compter les cinq opérations à grande échelle qu’il a connues cette année. 

Le camp de réfugiés de Nur Shams, à 3 km de Tulkarem (MEE/Leila Warah)
Le camp de réfugiés de Nur Shams, à 3 km de Tulkarem (MEE/Leila Warah)

« Cette génération est née dans une dure réalité et a un avenir sombre. Chaque jour, l’occupation fait irruption dans le camp et arrête leurs pères. Elle tue leurs amis et détruit tout », déclare à MEE Ibrahim al-Nimr (51 ans), activiste qui travaille pour la Société des prisonniers palestiniens. 

Le groupe met en place des check-points à toutes les entrées du camp et les ferme entre minuit et midi pour lutter contre les fréquentes incursions et se débarrasser des officiers israéliens sous couverture. 

Niya Jundi, habitante de Nur Shams, indique que la communauté « encourage les efforts de la jeune génération résiliente qui souhaite vivre dans un pays libre ».

« Bien sûr, la résistance a des inconvénients. Cela complique nos accès aux services, mais nous avons le droit de porter les armes jusqu’à ce qu’on soit libérés de l’occupation. »

Un réseau de résistance armé

Selon les habitants, on doit l’existence des Brigades de Tulkarem au martyre d’un habitant de Nur Shams, Saif Abu Libda.

Né dans ce camp, il a rejoint la Brigade de Jénine et espérait un jour amener la résistance armée chez lui à Nur Shams, qui viendrait compléter le « triangle de la résistance » du nord entre Jénine, Naplouse et Tulkarem. 

« Si vous venez à nous par la violence, notre seule option est de répondre par la violence. L’occupation ne nous laisse aucun espace de négociation, seulement les armes »

- Mohammad, Brigades de Tulkarem

Les forces israéliennes l’ont pris dans une embuscade et l’ont tué aux côtés de Saeb Abahra (30 ans) et Khalil Tawalbeh (24 ans) alors qu’ils étaient en voiture à Jénine, le 2 avril 2022. Tous trois étaient membres des Brigades al-Qods mais n’étaient pas impliqués dans des confrontations armées à ce moment-là.

« Tous les groupes de la résistance en Cisjordanie sont en contact les uns avec les autres. Nous avons tous le même objectif », indique Mohammad. 

Jamal Huweil, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université américano-arabe de Jénine, explique que des Palestiniens de toute la Cisjordanie – y compris Tubas, Naplouse, Balata et Hébron – se sont rendus à Jénine pour y apprendre la lutte armée.

Face à la montée de la résistance armée en Cisjordanie, Israël a publiquement initié la campagne Briser la vague en mars 2022, permettant des raids militaires quasi-quotidiens en Cisjordanie et une escalade de sa politique du « tirer pour tuer », engendrant des arrestations de masse et l’année la plus meurtrière pour les Palestiniens dans les territoires occupés depuis la seconde Intifada il y a vingt ans. 

Le professeur Huweil pense qu’Israël a baptisé cette opération d’après Jénine, où la « vague » a commencé.

« Israël considère le camp de réfugiés de Jénine comme un incubateur de la résistance. La vague a fait son chemin et atteint Naplouse, le camp de réfugiés de Nur Shams à Tulkarem et le camp de réfugiés d’Aqbat Jabir à Jéricho. Jénine est la source de la résistance palestinienne et donc un problème pour Israël », fait-il observer à MEE

Infiltrés en plein jour : les raids militaires israéliens dans les villes de Cisjordanie
Lire

La semaine dernière, Israël a mené une opération militaire de grande envergure à Jénine, qui a causé la mort de douze Palestiniens et engendré de nombreuses destructions dans son camp de réfugiés. Le raid de deux jours est considéré comme l’une des plus grandes opérations militaires en Cisjordanie depuis des années.

Même avec la montée de la résistance armée, Jamal Huweil fait valoir que la dynamique de puissance entre l’une des armées les plus fortes au monde et de jeunes combattants est très disproportionnée. 

« Il n’y a aucune comparaison possible lorsqu’ils ont des hélicoptères Apache, des avions d’observation et des unités spéciales contre un groupe de combattants qui n’a que le nécessaire. »

Alors que la résistance armée palestinienne s’étend, des dirigeants israéliens réclament une « opération Rempart 2 », en référence à une invasion militaire à grande échelle de la Cisjordanie en 2002 lors de la seconde Intifada. 

« Il y a des discussions internes sur la possibilité qu’Israël étende ou non ses opérations, mais je pense que s’ils empruntent cette direction, la résistance ne fera que se renforcer et devenir plus farouche », estime le professeur. 

Coordination en matière de sécurité entre Palestiniens et Israéliens

Les dirigeants palestiniens et israéliens se sont rencontrés deux fois cette année, à Aqabat, en Jordanie et à Charm-el-Cheikh en Égypte, pour évoquer l’économie palestinienne, la désescalade des violences et le rôle de l’Autorité palestinienne (AP) dans la dissolution de la résistance armée en Cisjordanie. 

Cependant, de nombreux Palestiniens sont désabusés par les négociations de paix et la diplomatie entre les dirigeants et méprisent la coordination sécuritaire de l’AP avec Israël visant à réprimer la résistance armée, ce qui a causé des tensions dans des endroits comme Nur Shams. 

« Cette génération est née dans une dure réalité et a un avenir sombre. Chaque jour, l’occupation fait irruption dans le camp et arrête leurs pères. Elle tue leurs amis et détruit tout »

- Ibrahim al-Nimr, activiste 

« [Le président de l’AP] Mahmoud Abbas ne croit pas en la résistance armée. Il rencontre des politiciens israéliens pour parler de situation sécuritaire et d’économie parce que ce sont les facteurs qui aident les gens à faire la révolution », commente Jamal Huweil.

« Ils ont peur que la vague issue du camp de Jénine s’étende et touche toute la Cisjordanie, Gaza et le Liban. »

Mohammad l’assure à MEE : « Les discours politiques ne font rien. Nous avons essayé et ils ont engendré des arrestations. Le seul moyen de récupérer notre liberté, c’est la force. »

« L’AP met la pression sur la résistance armée ici, essayant d’offrir de l’argent pour que les gens quittent la résistance armée et rejoignent la police, mais cela ne fera aucune différence », affirme-t-il.

« L’armée israélienne ne suit pas les règles internationales, elle ne se plie à aucune règle. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et mis à jour.

Middle East Eye propose une couverture et une analyse indépendantes et incomparables du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions du monde. Pour en savoir plus sur la reprise de ce contenu et les frais qui s’appliquent, veuillez remplir ce formulaire [en anglais]. Pour en savoir plus sur MEE, cliquez ici [en anglais].