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« Comme en prison » : à Lesbos, la situation des réfugiés empire

Au cœur de l’été grec, près de 10 000 réfugiés restent bloqués à Lesbos. Sortis du spectre médiatique, éloignés de l’activité touristique, les acteurs locaux tentent tant bien que mal de rendre la situation humaine
Trois mille sept cents réfugiés non accompagnés de moins de 18 ans se trouveraient actuellement en Grèce (MEE/Alexandros Kottis)
Par
LESBOS, Grèce

 Dans la chaleur étouffante du mois de juillet, les nuages de poussière enveloppent le plus grand camp de réfugiés de Grèce. Moria, situé sur l’île de Lesbos, à quelques kilomètres des côtes turques, accueille plusieurs milliers de personnes ayant atteint l’Europe après avoir traversé ce bout de mer Égée. Bien plus qu’il ne peut.

« Moria dispose d’une capacité de 3 000 personnes, mais en accueille aujourd’hui plus de 7 500. On est devenus la deuxième ville de l’île en terme de population », raconte, las, le directeur du camp. En charge du centre depuis son ouverture en 2015, Yannis Barbakakis coordonne toute l’organisation d’un camp d’accueil censé être transitoire, mais qui pour beaucoup devient permanent.

Le directeur du camp de Moria, Yannis Barbakakis (MEE/Alexandros Kottis)

« La surpopulation rend la situation encore plus dramatique qu’elle ne l’est déjà pour ces personnes », explique-t-il en détaillant le décompte effectué quotidiennement par ses équipes. Si tous les arrivants viennent s’enregistrer à l’entrée du camp, ils sont toujours plus nombreux à dormir dans des abris de fortune à l’extérieur de Moria, et les tentes s’étendent bien au-delà des grillages qui délimitent le terrain.

D’une prison à l’autre

Pour ceux qui restent à l’intérieur, ils s’entassent dans des couloirs de containers et de tentes, dans une promiscuité aussi pénible que dangereuse. « On constate de très nombreux problèmes de santé, il y a beaucoup de tensions, et des petits conflits personnels prennent vite une tournure importante, se transformant souvent en conflits ethniques ».

Plus de 60 nationalités cohabitent dans des conditions inhumaines, coincées hors du temps, ​et les bagarres se multiplient, comme en 2016, lorsqu'une manifestation pacifique avait dégénéré en affrontements entre groupes ethniques et une mise à feu du camp. Dans la file d’attente pour recevoir le déjeuner, des enfants se tapent souvent dessus pour gagner une place. La voix du rappeur 50 cent s’échappe d’une case transformée en barber shop, tandis que des volontaires creusent des tranchées pour évacuer l’eau de toilettes récemment installées. Les parcours sont différents, mais les destins se rejoignent et se retrouvent à l’arrêt sur cette île de la mer Égée.

« On a échappé à la prison pour se retrouver dans une nouvelle prison. Si on avait su que les conditions étaient si peu sûres, on ne serait jamais partis. Ça aurait été mieux de mourir d’un coup, d’une bombe »

- Hammadi, Syrien de 33 ans

« On a échappé à la prison pour se retrouver dans une nouvelle prison. Si on avait su que les conditions étaient si peu sûres, on ne serait jamais partis. Ça aurait été mieux de mourir d’un coup, d’une bombe ». Les mots d’Hammadi sont d’une violence inouïe, et traduisent la souffrance de cet homme de 33 ans arrivé en mars dernier pour fuir la guerre en Syrie avec sa femme et leur bébé de six mois.

Venue consulter le personnel de Médecins sans frontières (MSF) dans un centre de soins installé à l’extérieur du camp, sa femme Souab raconte comment ils ont fui les bombardements de l’armée syrienne et les exactions de l’État islamique, les 2 400 dollars payés aux passeurs, la colère d’être coincés ici.

« Le bébé a des difficultés respiratoires depuis l’arrivée à Moria. Et Hammadi a des crises régulières, que les docteurs du camp sont incapables de soigner », explique la jeune femme à bout de force.

Le camp de Moria incendié par des réfugiés suite à la mort accidentelle d'une femme et de son enfant, en novembre 2016 (AFP)

Manque d’hygiène et incertitude quant à l’avenir vont de pair, créant de vrais troubles mentaux. « La plupart des personnes qui viennent nous voir ont besoin d’un véritable soutien psychologique, en plus d’être soignées physiquement », indique Mie Terkelsen, de MSF. À Lesbos depuis cinq mois, cette infirmière danoise ne s’habitue pas à la violence de la situation.

« J’ai participé à d’autres missions difficiles dans ma carrière, je suis allée au Sierra Leone au moment de l’épidémie Ébola, mais ici c’est pire… Il y a bien plus de drames, et les bonnes nouvelles sont peu nombreuses. Je ne m’attendais pas à vivre une telle situation dans un pays aussi proche du mien », admet-elle.

« J’ai participé à d’autres missions difficiles dans ma carrière, je suis allée au Sierra Leone au moment de l’épidémie Ébola, mais ici c’est pire… Il y a bien plus de drames, et les bonnes nouvelles sont peu nombreuses. Je ne m’attendais pas à vivre une telle situation dans un pays aussi proche du mien »

- Mie Terkelsen, infirmière danoise

En attendant d’obtenir la réponse à leur demande d’asile, Souab et Hammadi patienteront dans le camp surpeuplé de Moria, où ils partagent un container avec deux autres familles. Fragiles, mais pas (encore) considérés comme faisant partie des plus vulnérables, selon les différentes structures qui coordonnent la répartition des réfugiés sur l’île. « On essaye d’envoyer les plus faibles à Pikpa, un centre plus petit où ils peuvent être mieux pris en charge », explique Yannis Barbakakis.

Situé non-loin de l’aéroport, Pikpa, caché dans les pins, ressemblerait presque à un camp de vacances. L’atmosphère paisible contraste avec la tension palpable de Moria, et permet une prise en charge personnalisée des réfugiés qui arrivent.

L’entrée d’une tente dans le camp de Moria (MEE/Alexandros Kottis)

Une petite centaine de personnes venues de Syrie, d’Afghanistan, d’Iraq ou de Somalie peuplent aujourd’hui ce centre autogéré et autonome vis-à-vis de l’État. Tous souffrent de problèmes physiques ou mentaux.

Depuis 2015, la trentaine de personnes qui travaillent à Pikpa dispensent soins, soutiens et activités. « Le nombre limité de personnes nous donne la possibilité d’être à l’écoute, de prendre soin individuellement de chacun », raconte Efi Latsoudi, l’une des responsables du camp.

« Un jeu politique »

S’il s’agit de « trouver des solutions sur le long terme », Pikpa travaille dans l’urgence. Financé par des dons privés, MSF ou encore l’ambassade des Pays-Bas, le camp a installé des cabanons en bois séparés par un espace permettant un minimum d’intimité aux familles logées. Une école et un espace de musculation à l’air libre ont été mis en place, et des activités s’organisent quotidiennement pour occuper les habitants du camp.

« On les aide aussi dans leurs démarches, pour qu’ils puissent reprendre une activité professionnelle ici. Certains ont ouvert un restaurant sur l’île, d’autres confectionnent des sacs à dos à partir de gilets de sauvetage… », décrit Efi Latsoudi.

Passablement énervée par les « conditions d’accueil inacceptables » sur l’île, la jeune femme dénonce « un jeu politique. Les gouvernements laissent pourrir la situation en espérant que les réfugiés restent ou repartent en Turquie. Soit on ouvre les camps et on laisse ces gens rejoindre le continent, soit on les accueille dignement. »

« Les gouvernements laissent pourrir la situation en espérant que les réfugiés restent ou repartent en Turquie. Soit on ouvre les camps et on laisse ces gens rejoindre le continent, soit on les accueille dignement »

- Efi Latsoudi, l’une des responsables du camp de Pikpa

Un discours qui trouve un écho chez Vassiliki Andreadelli. Cette infirmière de l’hôpital de Lesbos a fondé, bien avant la crise des réfugiés, l’association Iliaktida, dont le but est de venir en aide aux personnes atteintes de troubles psychologiques et de les aider à se réinsérer dans la société. Depuis les arrivées récurrentes de bateaux sur l’île, l’association s’est progressivement orientée vers la prise en charge des plus vulnérables : les mineurs isolés.

« Le camp de Moria fonctionne comme une prison. Aucune politique digne de ce nom n’est mise en place alors que 10 000 personnes sont coincées ici et qu’elles veulent en partir », estime-t-elle.

Parmi ces exilés, plusieurs centaines d’enfants sont arrivés non accompagnés. L’association s’occupe de 200 mineurs, âgés de 2 à 18 ans. Ils seraient 3 700 en Grèce, selon le Centre national de solidarité sociale (Ekka).

« On s’occupe de leur apporter une assistance juridique, médicale et éducative », détaille Vassiliki Andreadelli. « Leurs vies ne sont pas claires, et les problèmes psychologiques nombreux. C’est important qu’ils trouvent un cadre serein, même s’ils ne sont, en théorie, que de passage. »

Shaizap, réfugié pakistanais de 24 ans, attablé chez Nikos, un pêcheur qui nourrit les réfugiés gratuitement (MEE/Alexandros Kottis)

L’association loue une centaine d’habitations sur l’île, qu’elle met à disposition des réfugiés, et a créé une école, Gekko, dont la vocation est d’intégrer progressivement les enfants arrivés à Lesbos dans le système d’enseignement public grec. Des cours de langue sont dispensés le matin, des ateliers de musique et des activités culturelles l’après-midi.

« Ils seront soixante-dix à s’insérer dans le système éducatif à la rentrée de septembre, se félicite l’association. Ils n’étaient que deux il y a deux ans. »

« Ici je revis, j’apprends le grec, je me sens entouré. Je n’ai plus envie d’aller nulle part ailleurs »

- Shazaip, réfugié pakistanais de 24 ans

Imaliat a suivi ce parcours. Arrivé seul d’Afghanistan en 2016, le jeune homme de 17 ans a été poussé par sa mère à fuir son pays, où la famille était dans le collimateur des talibans. « Ma mère voulait que je quitte le pays absolument. J’ai beaucoup marché, je ne pensais pas que j’arriverais un jour en Europe », confie le garçon dans un anglais excellent.

« Je suis très content de pouvoir aller à l’école, mais la communication et les relations sont difficiles parce que je ne parle pas parfaitement grec ». Bientôt peut-être ? « Je n’ai pas envie de rester ici, c’est trop petit », tranche Imaliat.

Se sentir humain

Partir, Shazaip l’a tenté. Mais deux ans après son arrivée, ce Pakistanais de 24 ans vit toujours à Lesbos. « J’ai passé mes huit premiers jours dans le camp de Moria, mais voyant que la plupart de mes compatriotes étaient renvoyés en Turquie, je me suis enfui. »

Arnaqué par un passeur alors qu’il tentait de se rendre à Athènes, Shaizap a sillonné l’île avant de se retrouver chez Nikos Katsouris, un pêcheur ayant transformé sa taverne en lieu de vie pour ces hommes et femmes en quête de sens. Depuis le début de la crise des réfugiés, l’homme de 44 ans a décidé de dédier son restaurant à l’accueil de dizaines de personnes par jour.

« Tout le monde est passé ici, les stars, les médias, le pape… mais rien ne change »

- Nikos, restaurateur bénévole

En bord de mer, ce lieu constitue « un havre de paix pour ces gens. Ils respirent ici, et oublient un instant leurs problèmes. Le temps d’un repas, de quelques heures », détaille le propriétaire des lieux. « Ici je revis, confirme Shaizap, j’apprends le grec, je me sens entouré. Je n’ai plus envie d’aller nulle part ailleurs. »

Une soixantaine de couverts sont servis gratuitement chaque jour par cette « Maison pour tous ». Pour des questions légales et juridiques, la taverne est devenue une ONG et ne reçoit plus de véritables clients. « On est payés par le sourire des gens », commente Nikos.

La plupart des réfugiés qui viennent profiter de cette sérénité dorment quotidiennement dans le camp de Moria et sont amenés par des navettes grâce à une coordination bien ficelée. « C’est temporaire mais les quelques heures qu’ils passent ici, ils reçoivent de l’amour, ils se sentent plus humain ».

Trois ans après le pic d’arrivées sur l’île, la situation temporaire s’est pourtant pérennisée. « Tout le monde est passé ici, les stars, les médias, le pape… mais rien ne change », déplore Nikos, avant de conclure : « On a offert notre vie pour aider. Tant que des gens auront besoin, on sera là ». Selon le HCR, 2 400 personnes sont arrivées en juin, 1 300 autres sur la première quinzaine de juillet.