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Comment des États arabes ont assisté la CIA dans son programme de torture et de transfert de détenus

Les abus de la CIA et le traitement violent dont ont été victimes les personnes suspectées de terrorisme, documentés dans le récent rapport du Sénat américain, ont été facilités par les gouvernements arabes
La présidente de la commission du renseignement du Sénat, Dianne Feinstein, répond aux questions des journalistes sur les interrogatoires menés par la CIA (AFP)
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Mozzam Begg, citoyen britannico-pakistanais et ancien détenu de Guantánamo, a récemment été interviewé par un journaliste de Sky News lui demandant quelle était sa réaction suite aux révélations du nouveau rapport du Sénat américain sur les actes de torture commis par la CIA.

«Vous sentez-vous d'une certaine manière dédommagé par ce rapport et ce qu’il révèle ? », questionne le journaliste.

« Non », répond Begg, son regard planté droit dans la caméra. « Nous n’avons cessé de parler de tout cela au cours des treize dernières années. Lorsque j'étais détenu [au centre de détention de Bagram], des armes étaient pointées sur ma tête, on me rouait de coups de pieds et de poings alors que j’étais à terre, mes vêtements étaient déchirés au couteau par des soldats américains... Les Etats-Unis ont certes admis avoir mal agi, mais ils ne répondent toujours pas de leurs actes », ajoute-t-il.

Puis il aborde un autre sujet : « Qu'en est-il de la sous-traitance de la torture ? La Syrie, l’Egypte, la Libye de Kadhafi, voici les lieux où la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d'Amérique envoyaient des gens se faire torturer. La CIA n’agissait pas toute seule, elle n'aurait pas pu faire ça par elle-même, il y avait certainement de nombreux complices. »

En plus de son programme d'interrogatoire mené dans les « black sites » ou « sites noirs », ces centres de détention secrets hors du territoire américain, le rapport du Sénat a soulevé diverses questions sur le vaste réseau de pays supplémentaires – beaucoup d’entre eux au Moyen-Orient – que la CIA utilisait pour la capture, la détention, le transport et la torture de détenus.

Ce réseau est impliqué dans le programme d’« extraordinary rendition » de la CIA [« transfert extraordinaire », enlèvement et transfert de prisonniers hors du cadre judiciaire]. Officiellement arrêté par le président Obama en 2008, ce programme permettait à la CIA de détenir et interroger des suspects étrangers sans avoir à les transférer aux Etats-Unis ni à les inculper officiellement de quelque crime que ce soit.

Selon un rapport de l'Open Society Foundation (OSF) de 2013, cinquante-quatre gouvernements étrangers soutenaient le programme de transfert extraordinaire de la CIA.

Parmi eux, onze se trouvent au Moyen-Orient, à savoir l’Algérie, l’Egypte, l’Iran, l’Irak, la Jordanie, le Maroc, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Turquie, les Emirats arabes unis et le Yémen.

Le degré d’implication de ces gouvernements dans la torture de suspects à proprement parler est variable, selon Sam Raphael, conférencier en relations internationales à l'université de Kingston et co-fondateur du Rendition Project, qui enquête sur les transferts et détentions menées par les USA depuis 2001.

Certains Etats arabes, à l’instar de l’Egypte, ont capturé des suspects pour le compte de la CIA et les ont remis à l’agence. Ils ont permis, en outre, l'utilisation de leurs aéroports et espace aérien pour des vols liés à des opérations de transferts extraordinaires.

D'autres, comme la Jordanie, où ont été transférés plusieurs citoyens pakistanais entre 2001 et 2005, ont mené des interrogatoires violents pour le compte de la CIA, explique Raphael.

« C'est ce qui est absent du rapport du Sénat : un compte-rendu de la manière dont les détenus ont été traités par les forces de sécurité étrangères... Dans beaucoup de cas, ils l’ont été plus brutalement qu'au sein du programme de la CIA » affirme-t-il.

Des cellules de la taille d'un cercueil

Les destinations les plus fréquentes des suspects transférés, selon le rapport de l'OSF, étaient l’Egypte, le Maroc et la Jordanie, trois pays signalés par le département d’Etat américain pour leurs violations des droits de l’homme et connus pour leur pratique de la torture.

La Syrie était également l'une des « destinations les plus courantes des suspects transférés ». Dans une prison connue sous le nom de « The Grave » (« la Tombe ») en raison de ses cellules de la taille d'un cercueil, certains détenus livrés par les Etats-Unis étaient soumis à des actes de « torture impliquant l’utilisation d’une chaise métallique qui provoque une extension extrême de la colonne vertébrale (la « chaise allemande »), ainsi qu’ à des passages à tabac ».

L'Iran, habituellement considéré comme un pays ennemi des Etats-Unis, a également participé au programme de la CIA en livrant quinze individus à Kaboul peu après l'invasion américaine de l'Afghanistan en 2001, sachant pertinemment qu'ils tomberaient sous le joug américain.

L’une des raisons pour lesquelles les gouvernements arabes ont soutenu la CIA dans son programme d'interrogatoire, affirment les analystes, était la volonté d’écorner l’autorité morale des Etats-Unis.

« Pourquoi le régime de Moubarak coopérerait-il avec la CIA ? Avant tout parce que les Etats-Unis ne seraient alors plus en position de les critiquer pour leur piteux bilan en matière de droits de l’homme », explique Chris Doyle, directeur du Conseil pour la compréhension arabo-britannique.

« C'est essentiellement une garantie qui les met à l’abri de critiques de la part des Etats-Unis et une confirmation qu'ils peuvent avoir eux-mêmes recours à ces pratiques brutales», indique-t-il.

Le mot « rendition » apparaît 159 fois dans la synthèse déclassifiée de 525 pages du rapport du Sénat.

Un passage décrit des photographies de détenus durant leur transfert à la prison militaire américaine de Guantánamo :

Les détenus transportés par la CIA par avion étaient généralement encagoulés, mains et pieds enchaînés. On leur faisait porter de larges casques les empêchant d'entendre, habituellement fixés sur la tête à l'aide d’un ruban adhésif. La CIA les obligeait également à porter des couches et leur interdisait l’usage des toilettes dans l’avion. En fonction de l’appareil, les détenus étaient soit sanglés aux sièges durant le vol, soit allongés au sol et attachés en position horizontale, comme des marchandises.

« Extraordinary rendition »

Un détenu dont l'histoire est fréquemment citée pour illustrer la pratique du transfert extraordinaire mais qui n'est pas mentionné dans le rapport du Sénat est l'ingénieur canadien Maher Arar.

En 2009, Arar, qui possède également la nationalité syrienne, retournait au Canada après des vacances en famille en Tunisie lorsqu’il a été appréhendé par les autorités à New York. Il a ensuite été renvoyé en Syrie où il a enduré des mois d'interrogatoires brutaux, incluant l'usage de la torture.

Lorsqu’Arar, qui plus tard a été innocenté par le Canada de tout lien avec le terrorisme, décrit son expérience dans une interview accordée au New Yorker, il déclare, citant une expression arabe : « La douleur était tellement insupportable que j’en ai oublié le lait maternel qui m’a nourri ».

En 2009, un ordre exécutif de l’administration Obama a mis sur pied un groupe de travail inter-agences chargé d’examiner les politiques d'interrogatoire et de transfert et d’émettre des recommandations sur les « pratiques de transferts d'individus à d'autres nations ».

Le rapport qui en est résulté est toujours caché au public.

« Il semble que les Etats-Unis ont l'intention de continuer à se reposer sur les assurances diplomatiques des pays destinataires niant l’usage de la torture», affirme Doyle du Conseil pour la compréhension arabo-britannique.

« Or, ces méthodes n'ont visiblement pas suffi à protéger Maher Arar de la torture en Syrie. »