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Dehors d’Aden : des réfugiés yéménites à Djibouti se rappellent les horreurs de la guerre

Des milliers de Yéménites fuient en bateau à travers le golfe d'Aden jusqu’à Djibouti, une ville portuaire d’Afrique de l'Est où la guerre semble proche
Des réfugiés yéménites jouent au football sur une plage près du port de Djibouti, le 14 juin 2015 (Tom Finn MEE)
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DJIBOUTI - Depuis le balcon de son appartement dans la ville de Djibouti, Ali Anwar, 58 ans, qui a fui la guerre au Yémen le mois dernier, a une vue directe sur une vaste base militaire américaine – Camp Lemonnier - qui sert de plaque tournante aux Etats-Unis pour des opérations de contre-terrorisme au Moyen-Orient et dans la corne de l'Afrique.

« Chaque jour, je les regarde faire. Quinze ou vingt avions de guerre. Ils volent au large après le crépuscule, bombardent mon pays, reviennent, font le plein, puis s'envolent à nouveau », a déclaré Anwar.

« Quand j’entends ces jets je pense à Aden, à mes amis encore pris au piège dans la ville », a-t-il dit.

Il est difficile de savoir si Anwar a raison et si les avions décollant depuis le Camp Lemonnier s’en vont pour le Yémen. Le Pentagone publie peu d'informations sur la base – la seule installation des Etats-Unis en Afrique - et qui l'utilise. Le personnel de l'ambassade américaine à Djibouti refuse de commenter.

Mais à moins de 65 kilomètres de distance - un vol de dix minutes - dans les eaux du golfe d'Aden, une vaste campagne de bombardement, dirigée par l’Arabie saoudite, l’allié clé des Etats-Unis, est en cours. Leur cible est le groupe rebelle des Houthis soutenus par les Iraniens qui ont pris le contrôle du pays.

Les frappes aériennes soutenues par les Américains, ainsi que des combats au sol et des bombardements par les Houthis, ont déchiré le Yémen. Des écoles ont été touchées, et des quartiers rasés ; plus d'un million de personnes ont été déplacées. La faim et les maladies se répandent.

Le pays s’effondre alors que des dizaines de milliers de Yéménites fuient dans des bateaux à travers le détroit de Bab al-Mandeb – « Porte des larmes » en arabe - vers Djibouti, une minuscule et ancienne colonie française de moins d’un million d’habitants avec un chômage élevé.

Un réfugié yéménite se repose à l'ombre dans le village de Lootah. Les températures à Djibouti grimpent à plus de 50 ° C en été (Tom Finn/MEE)

La capitale poussiéreuse de Djibouti - où les prestataires de la défense des Etats-Unis passent à grande vitesse en Humvees à côté des vendeurs de qat et des Ethiopiens à demi affamés - est à peine un sanctuaire accueillant. Mais parce que l'Arabie saoudite a imposé un blocus aérien et naval, l'arrêt des vols dans et hors du Yémen et que les pays voisins comme l'Egypte et la Jordanie refusent maintenant aux Yéménites des visas à l'arrivée, la ville est devenue un aimant pour les réfugiés.

Après des décennies pendant lesquelles des personnes ont traversé depuis la Somalie et l'Ethiopie vers le Yémen à la recherche d'une vie meilleure dans les Etats arabes du Golfe riches en pétrole, le flux migratoire s’est inversé ; les Arabes, face à la guerre et aux révolutions manquées, quittent le Moyen-Orient pour l'Afrique.

« Cibles vulnérables »

Des rues vides entourent le village de Lootah, un complexe immobilier entouré de hauts murs à la périphérie de la ville de Djibouti, où les familles des employés de l'ambassade américaine et les soldats japonais, en poste dans une installation navale voisine, vivent dans des villas avec des vérandas et des pelouses soignées.

Avec une orangeraie, sa propre supérette, un distributeur de billets et une marina avec une jetée en bois, le village de Lootah ressemble à une maison de retraite en Floride. Cela, jusqu'à la fin d'après-midi, lorsque la chaleur tombe et qu’une foule de garçons yéménites sprintent dans une cour, en jouant au football.

Lorsque la guerre a éclaté au Yémen en avril, le propriétaire du complexe, Ibrahim Lootah, un riche magnat de la construction des Emirats arabes unis, a ouvert ses portes à des centaines de réfugiés yéménites.

Aujourd'hui, un immeuble en ruine près du front de mer surplombant le Camp Lemonnier sert de refuge – un abri contre le soleil, une évasion à un traumatisme - à des dizaines de familles yéménites.

Dans le même temps, le camp ouvre à l’étranger une fenêtre sur la complexité et les divisions politiques tendues de l’Etat défaillant qu’est le Yémen.

Les habitants sont variés. A l'étage supérieur, un général de l'armée fidèle à l'ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh, qui a aidé les Houthis à renverser le gouvernement de Sanaa l’an dernier, vit avec sa famille dans un appartement meublé avec air conditionné et une télévision à écran plat.

Quelques portes plus bas, dans un appartement qui a de l’électricité mais pas d'eau courante, un poète de la ville portuaire d'Aden - dont la maison a été incendiée par les Houthis - vit avec un avocat et son fils adolescent. Tous deux sont membres du mouvement Hirak qui se bat contre les Houthis à Aden et exigent un Etat indépendant pour le sud du Yémen.

Dehors, dans la chaleur, sous des auvents de plastique bleu tendus entre les arbres, se trouvent ceux sans allégeances politiques et qui sont arrivés avec rien : un éleveur de chèvre, un marchand de miel, la veuve d'un homme qui possédait une station d’essence.

Dans un appartement peu meublé du deuxième étage, Anwar Ali est assis les jambes croisées sur un matelas mince.

« Aden est un lieu brisé, plein de morts. Il est devenu comme la Syrie », a-t-il dit. « Nous ne pouvons pas revenir en arrière. »

Son frère Salem est assis en face de lui. Les deux hommes, dans la cinquantaine, sont vêtus de survêtements et de sandales. Ils ont fui d’Aden le mois dernier avec leurs familles après que les Houthis et les unités loyales à Saleh aient lancé un assaut féroce sur les combattants locaux de la résistance dans la ville, dont certains soutiennent l’actuel président du Yémen en exil, Abd Rabo Mansour Hadi.

Les frères parlent rapidement, se posant mutuellement des questions comme si elles étaient des points énumérés sur une liste : « Pourrions-nous obtenir un visa pour la Suède ? »,  « Est-ce que notre cousin à Londres connait quelqu'un de l'immigration ? », « Si les combats s’arrêtent, sera-t-il sans danger de revenir ? »

Ali, un homme trapu et rougeaud, a travaillé comme ingénieur maritime pour l’inspection des navires porte-conteneurs accostant dans le port d'Aden. Salem a dirigé une entreprise de recyclage de carton. Les deux sont adeptes de Bohra, une petite mais répandue communauté chiite concentrée principalement en Inde et en Asie du Sud.

En regardant les photos d'Aden sur son téléphone – bâtiments brûlés, chiens affamés dans une rue vide - Ali se rappelle le jour de début avril, peu de temps après le début des frappes aériennes menées par les Saoudiens, lorsque les Houthis sont entrés dans son quartier.

« J’ai ouvert la porte et un homme avec un fusil sur l’épaule m’a serré la main en me disant : ‘Nous sommes ici pour libérer Aden d’al-Qaïda. Faites savoir aux habitants de ne pas nous viser, si quelqu'un nous vise, nous ferons sauter sa maison.’ »

Le village de Lootah, comme on le voit depuis le balcon d’Ali Anwar. La base militaire américaine, Camp Lemonnier, au loin, est la seule installation permanente américaine en Afrique (Tom Finn / MEE)

Quelques jours plus tard, Ali a reçu une note glissée par un voisin sous sa porte l’accusant ainsi que les 500 autres membres de la communauté Bohra à Aden, de soutenir les Houthis. (Les Houthis sont majoritairement chiites). L’après-midi même, des hommes armés ont fait irruption dans l'un des entrepôts de Salem.

« Les gens ont commencé à nous regarder différemment, à nous appeler chiites et disant que nous donnions de la nourriture et des fournitures aux Houthis », a déclaré Ali.

« Aden a toujours été un melting pot. Juifs, chrétiens, sunnites, chiites ... il était l'un des ports les plus actifs dans le monde. La guerre a changé cela », a-t-il dit.

Un combat futile

Comme les Houthis ont assiégé Aden, bloquant les routes pour empêcher la farine et le carburant d'atteindre les habitants et lançant des obus sur des quartiers civils, Ali et Salem se retrouvèrent eux-mêmes à débattre sur la réponse à donner.

Ali se méfiait des Houthis, voyant le groupe comme violent et socialement conservateur. Lorsque l'hôtel d'un ami a été détruit par les bombardements houthis, il a envisagé de prendre les armes lui-même.

« Il y a tellement de groupes qui luttent maintenant à Aden », a déclaré Ali.

« Hirak, les Frères musulmans, al-Qaïda sont là aussi, et un petit groupe de personnes loyales à Hadi. Mais surtout, il y a beaucoup de jeunes qui courent avec des fusils sans savoir quoi faire. Je me suis rendu compte qu'ils ne pouvaient pas gagner, ils n’ont pas de chef, ils ne sont pas bien formés », a-t-il dit.

Jugeant la lutte pour Aden futile, Ali a suggéré Salem de faire leurs bagages et de fuir.

Une famille yéménite dans le village de Lootah regarde les documents qu'ils ont apportés avec eux quand ils ont fui Aden en avril (Tom Finn/MEE)

Salem n’était pas d’accord. Lui aussi a été choqué par les méthodes des Houthis - les bombardements sans distinction et généralisés et le refus de faire des concessions - mais a compati avec ce qu'il a vu comme une tentative par le groupe de rompre avec l'ordre ancien et de mettre fin au copinage qui avait survécu au soulèvement arabe de 2011 du Yémen.

« Ce qu'ils [les Houthis] ont fait à Sanaa ... a été de retourner les choses », a déclaré Salem.

« Je les ai vus moi-même. Aller dans les maisons de politiciens corrompus, les forçant à rembourser de l'argent à des gens qu'ils avaient volés », a-t-il dit.

« Si les Houthis étaient restés à Sanaa, l’approvisionnement d'électricité, d'essence et la sécurité auraient été assurés, alors les gens les auraient soutenus, mais les frappes aériennes saoudiennes ont créé un sentiment d'insécurité. Maintenant, ils voient cela comme une bataille existentielle, s’ils ne se battent pas, ils seront anéantis ».

Une épidémie de dengue à Aden deux semaines plus tard suivie par un raid aérien sur une maison dans leur quartier a finalement convaincu Salem qu'il était temps de partir.

A bord d'un bus avec leurs objets de valeur cachés - les hommes ont dissimulés l'argent dans leurs semelles de chaussures, les femmes l'or sous leurs voiles - les deux familles se sont faufilées à travers les lignes de front jusqu’au port occidental d’Hodeida où ils sont montés à bord d'un bateau transportant du bétail avec une centaine d'autres réfugiés et se sont échappés à travers le golfe d'Aden.

Avec le soleil couchant sur le Camp Lemonnier, Ali Anwar regarde depuis le balcon. Un bombardier B52 roule sur la piste devant une rangée d'hélicoptères blindés et un radar de surveillance tournant.

« Quelle que soit l'implication de les Etats-Unis, la guerre est désastreuse. Les attaques n’ont pas arrêté les Houthis, en fait, ils sont en pleine expansion. Ils ont pris Marib, Shabwah et bientôt ils auront Aden. C’est un gâchis », a déclaré Ali alors que l'avion de guerre a ralenti pour s’arrêter et se garer dans un hangar.

« Imaginez maintenant que cette guerre se termine, immédiatement les Houthis se rallieront à l'Iran. Ils vont dire « Hey ! Construisez nous de nouvelles rockets et des endroits pour les stocker. Envoyez-nous des missiles à longue portée afin que la prochaine fois que les Saoudiens nous attaquent nous soyons prêts à les attaquer. »

Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.