Des prisons syriennes à la Suède : une victime de la torture enseigne la compassion et la gratitude

Des prisons syriennes à la Suède : une victime de la torture enseigne la compassion et la gratitude

#GuerreSyrie

Omar al-Shogre porte sur ses épaules une responsabilité d’homme libre : celle de dénoncer les agissements commis dans son pays, alors qu’il sait que des milliers de personnes sont toujours incarcérées

Omar al-Shogre sur scène à Gustavsberg (MEE/Jonathan Wogenius)
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14 février 2017
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Tuesday 14 February 2017 14:10 UTC
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14 février 2017

GUSTAVSBERG, Suède – Bien qu’ils soient parmi les citoyens les plus heureux au monde, les Suédois écoutent avec attention les enseignements prodigués en matière d’optimisme par un survivant de la torture dans les prisons du président Bachar al-Assad.

Le mois dernier à Gustavsberg, une ville pittoresque située à vingt minutes de Stockholm et célèbre pour sa production de porcelaine, Omar al-Shogre, un jeune homme de 21 ans, s’est adressé à un auditoire composé de plus de 120 personnes au cours d’une conférence intitulée « De la prison la plus dangereuse au monde à la Suède ».

« Encore sous le choc de la torture, j’ai dit à la personne qui m’interrogeait d’arrêter et que je lui dirais tout ce qu’elle voulait savoir. » Shogre a raconté son histoire à son auditoire, qui laissait échapper des gémissements et des cris d’effroi.

« Je me suis assis et j’ai commencé à tout raconter. Puis, la personne qui m’interrogeait m’a dit : ‟Ok, c’est bon.” Mais je lui ai rétorqué : ‟Non, je sais encore d’autres choses.” J’avais peur d’être à nouveau torturé si j’arrêtais de parler. »

Le récit de la torture

Shogre n’est peut-être pas la personne idéale pour parler d’optimisme. Il a été affamé et torturé dans dix prisons syriennes différentes après avoir pris part, en 2011, aux manifestations organisées contre le gouvernement. Chaque partie de son corps a été électrocutée, y compris ses organes génitaux, afin de l’obliger à faire de faux aveux, et il a été témoin du viol répété d’autres prisonniers.

Comme il parle couramment suédois, une langue apprise durant l’année qui a suivi son arrivée à Stockholm, il s’exprime avec confiance et cohérence.

« Il est impossible pour l’esprit humain de comprendre ce qui se passe dans les prisons syriennes. Personne ne peut l’imaginer », explique-t-il à Middle East Eye à qui il a accordé un entretien. « Quand j’y repense, je n’arrive pas à croire que je suis toujours vivant. »

« Quand j’y repense, je n’arrive pas à croire que je suis toujours vivant »

Shogre a également fait une intervention dans le nord de la Suède, encouragé par les premières personnes qu’il a rencontrées dans le pays. La famille de Lisbeth Karbin avait été, à l’origine, choisie pour accueillir Ali, le plus jeune frère de Shogre, âgé de 12 ans, avant que la fratrie ne déménage à Stockholm.

« Au début, j’ai vu qu’Omar était frustré lorsqu’il essayait de me parler de son passé. Il agitait beaucoup les mains et essayait de m’expliquer ce qu’il avait vécu en faisant appel au langage corporel, ou encore en utilisant un téléphone portable en guise de traducteur. Mais cela ne lui a pris que quelques semaines pour apprendre le suédois », témoigne Lisbeth à MEE.

Après avoir entendu son histoire, elle a encouragé Shogre à la partager avec d’autres personnes. Juste après la nouvelle année, alors que les températures extérieures avoisinaient les -30 °C, Shogre a fait une conférence dans la commune de Kalix, située près du domicile de Lisbeth et de la frontière avec la Finlande. « Il y avait [dans le public] des hommes politiques, des professionnels de la santé. Ce fut une conférence exceptionnelle », ajoute-t-elle. « Omar donne le meilleur de lui-même, il arrive à capter l’attention des personnes, à les intéresser. »

Lors de ses interventions, qu’il organise dans des universités et des salles publiques aux quatre coins de la Suède, Shogre relate l’expérience qu’il a vécue en détention en la mettant en relation avec des faits relatifs à la sombre histoire de la dictature syrienne. Sa dernière conférence était intitulée « Nous ne vous révélons qu’une partie infime de la réalité ».



Une image satellite rendue publique le 7 février 2017 par Amnesty International montre la prison militaire de Saidnaya. C’est l’un des centres de détention les plus importants de Syrie, situé à 30 kilomètres au nord de Damas (AFP)

Le terrible secret de Saidnaya

L’histoire de la survie de Shogre a été rendue publique au moment de la présentation, par Amnesty International, d’un rapport concernant les actes de torture et les exécutions qui ont lieu à Saidnaya, la célèbre prison politique qui se trouve dans les montagnes, à 30 km au nord de Damas.

Les résultats de l’enquête menée durant une année permettent au groupe de surveillance d’affirmer que 13 000 personnes y ont été pendues depuis 2011.

« Des milliers de personnes ont été exécutées en dehors du cadre judicaire, à l’occasion de pendaisons collectives organisées à la nuit tombée et dans le plus grand secret », dénonce ainsi le rapport. « Les corps de ceux qui sont tués à Saidnaya sont ensevelis dans des fosses communes ».

Dans son rapport publié mardi, Amnesty signale qu’il est « inconcevable » que ces « pratiques généralisées et répétées » aient été autorisées par les hautes instances du gouvernement syrien.

D’autres prisonniers lui ont sauvé la vie à plusieurs reprises, que ce soit en lui donnant leur propre ration de nourriture afin de lui éviter de mourir de faim ou en parvenant à convaincre les gardiens de ne pas le tuer

D’après le Réseau syrien des droits de l’homme, on dénombre à l’heure actuelle 215 000 personnes détenues en Syrie. La quasi-totalité d’entre elles ont été emprisonnées à l’initiative du gouvernement de Bachar al-Assad.

Shogre a passé presque un an à Saidnaya, où il a attrapé la tuberculose, une période qu’il décrit comme « horrible ». Sa mère a payé 15 000 dollars (14 000 euros) de pot-de-vin en échange de sa libération en juin 2015 et il est parti en Suède.

En prison, « de nombreux actes de torture ont été commis, des personnes étaient battues avec des barres en métal, d’autres étaient pendues au plafond, ou encore électrocutées », a-t-il raconté au cours de sa dernière conférence.

Bien que Shogre ait déclaré qu’il souhaitait ne jamais revivre cette période de détention, il a ajouté que cette période a représenté « les meilleurs jours de ma vie » parce que cela « m’a appris à être plus humain ». C’est ce que l’on appelle « l’école de la prison ».

Le meilleur et le pire de l’humanité

Shogre a le sentiment qu’il doit sa survie à la magnanimité des autres prisonniers. Il explique que d’autres prisonniers lui ont sauvé la vie à plusieurs reprises, que ce soit en lui donnant leur propre ration de nourriture afin de lui éviter de mourir de faim ou en parvenant à convaincre les gardiens de ne pas le tuer. Il y a vu le meilleur et le pire de l’humanité, et il en retire une responsabilité : celle de raconter au monde ce qui se passe dans les prisons syriennes.

Originaire du village d’Al-Bayda, situé dans la province côtière syrienne de Tartous, Shogre s’appuie sur cette expérience pour faire comprendre que les sentiments de gratitude et de compassion sont primordiaux. Plutôt que de simplement offrir des conseils éculés en matière de positivisme, il fonde son propos sur la présentation habile d’un passé horrible.

Les Suédois, qui font partie des dix peuples les plus heureux au monde d’après le rapport sur le bonheur World Happiness Report publié l’année dernière par les Nations unies, sont de plus en plus nombreux à le suivre. Cela fait seulement quelques mois que Shogre raconte son histoire, mais les vidéos de ses conférences attirent plus de 16 000 internautes sur Facebook Live.

 



Omar al-Shogre : « Lorsque je parle de tout cela, je ris et je me comporte normalement, alors que d’autres personnes ne peuvent s’empêcher de pleurer » (MEE/Alexander Koste)

Eva Dedering, originaire de la commune de Nacka, à l’est de Stockholm, comptait parmi les membres de l’auditoire à Gustavsberg.

« Omar est tellement fort et très inspirant. C’est une bonne chose qu’il soit capable de s’exprimer sans éprouver la moindre tristesse », a-t-elle confié à MEE après la conférence. « Il nous apprend à faire preuve d’ouverture d’esprit parce que les choses ne se déroulent pas toujours comme on le souhaiterait. 

Ne jamais abandonner

« Omar est tellement fort et très inspirant. C’est une bonne chose qu’il soit capable de s’exprimer sans éprouver la moindre tristesse »

Après avoir décrit et montré à l’aide de films préenregistrés les sévices dont il a été victime en détention, Shogre a fait rire son auditoire en lui expliquant comment il s’est accoutumé à la vie en Suède. Il a raconté ses premières rencontres avec le couple qui finira par lui offrir un toit, lui permettant ainsi de vivre en toute sécurité : « J’utilisais Google et je répondais par oui ou par non lorsque je ne comprenais pas une question. »

« Le simple fait d’écouter Omar vous inspire », reconnaît Olle Öberg, ce jeune caméraman et producteur de vidéos pour YouTube âgé de 25 ans et originaire de Stockholm. « Le message, c’est qu’il ne faut jamais abandonner, ni considérer la vie comme acquise. Nous ne pouvons ignorer ce qui se passe dans le monde. Cela pourrait vous arriver à vous également. Omar voyait les choses de cette manière lorsqu’il vivait en Syrie, et voyez où il en est aujourd’hui. »

Les personnes qui assistent aux conférences de Shogre se voient également souvent présenter les détails d’une histoire syrienne qui a, depuis longtemps, été oubliée au détriment d’images montrant des combattants de l’État islamique (EI) et des villes bombardées.

« Le message, c’est qu’il ne faut jamais abandonner, ni considérer la vie comme acquise »

« En Syrie, les services de sécurité et d’intelligence ne sont en réalité pas synonymes de sécurité », s’est désolé Shogre lors de sa conférence à Gustavsberg en présentant les nombreux réseaux de corruption du pays, ainsi que l’appareil de sécurité de l’État.

« Ils sont synonymes de peur. La police suédoise ne ressemble en rien à la police syrienne – il y a une différence majeure. Face aux forces de sécurité et de renseignements, il est préférable de fuir, sinon, vous risquez d’y laisser la vie. »

La révolte syrienne

Shogre est déterminé à raconter les prémices du soulèvement syrien de 2011 afin de montrer quels combats doivent mener les civils pour faire respecter leur liberté. Pour cela, il rapporte des anecdotes qui remontent jusqu’aux premiers jours de la révolution.

« Il [Bachar el-Assad] a décidé l’envoi de ses forces. Les services de sécurité sont donc venus et ont arrêté les garçons, tous âgés d’une dizaine d’années. Ils les ont emmenés dans une Division de la sécurité et les ont torturés », a-t-il raconté.

« Pour moi, tout est simple dans la vie, à l’exception de la prison. La prison est la seule chose difficile qui soit dans la vie »

« Les jeunes qui avaient été informés par les médias des événements qui se déroulaient en Égypte et en Tunisie et qui avaient lu les slogans ‟Liberté” et ‟Le peuple veut la chute du régime” ont écrit sur les murs de leur plus belle plume : ‟Ijay’ik al-dour ya dok-tor” (Doc, maintenant, c’est à ton tour). Une référence à la formation de Bachar, ophtalmologiste avant le décès de son frère dans un accident de voiture qui l’a amené à accéder à la présidence syrienne.

« Nous ne nous posons pas réellement la question du sort réservé aux manifestants et aux prisonniers en Syrie », a avoué Emil Monikander, un étudiant âgé de 20 ans, originaire de Stockholm. « Nous ne voyons que les bombardements. L’histoire d’Omar est vraiment émouvante et il la raconte tellement bien que c’est comme si vous y étiez. Cela vous fait réaliser que votre vie n’est pas aussi pénible que celle d’autres personnes. »

Certaines personnes sont choquées par la facilité avec laquelle Shogre parle de ce qui lui est arrivé.

« Il arrive parfois que des personnes me trouvent bizarre, qu’ils se disent que je ne pense pas avec discernement lorsque je parle de milliers de corps, de brûlures, d’actes de torture et de retrait d’organes », a admis Shogre. « Lorsque je parle de tout cela, je ris et je me comporte normalement, alors que d’autres personnes ne peuvent s’empêcher de pleurer. Pour moi, tout est simple dans la vie, à l’exception de la prison. La prison est la seule chose difficile qui soit dans la vie. »

Un sentiment de responsabilité

Les autorités locales ont aidé Shogre à atteindre son objectif consistant à dévoiler toute la vérité sur les centres de détention en Syrie.

« J’ai rencontré Omar pour la première fois à la bibliothèque et l’on m’a demandé si je souhaitais m’investir dans l’organisation de sa conférence », a expliqué Ann-Helen Johansson, responsable de la bibliothèque de la municipalité de Värmdö.

Avait-elle peur de troubler l’auditoire ? Malgré le positivisme affiché par Shogre, son histoire pouvait indéniablement perturber les esprits les plus sensibles. « Je n’ai jamais eu la moindre inquiétude », a-t-elle signalé, même si les enfants de moins de 15 ans doivent être accompagnés d’un adulte pour assister à la conférence. « Il est important de tenter de comprendre les événements en Syrie. Je ne connaissais pas l’existence des prisons du gouvernement. Omar est une personne très spéciale, tellement pleine de vie. J’espère qu’il aura une vie meilleure ici, en Suède. »

Shogre lui-même ne trouve-t-il pas difficile de revivre régulièrement les expériences traumatisantes qu’il a vécues ? Ne souhaiterait-il pas les oublier et tenter de se construire une nouvelle vie en Suède sans avoir à se remémorer ce passé douloureux ? Il affirme que non.

« Lorsque je dors, je rêve que je suis torturé et brûlé. Je vois mes amis se faire tuer »

« À leur sortie de prison, on remarque deux types de comportement chez les prisonniers », a-t-il expliqué d’un air songeur. « Les personnes qui souhaitent oublier la torture, la guerre et la douleur, et vivre en paix. Mais il y a également d’autres personnes qui ne parviennent jamais à oublier ce qui leur est arrivé, leur famille restée en Syrie, ni à faire le deuil de leur vie passée. Je me souviens de tout ce qui s’est passé en prison, de la torture et de la mort de mes amis. »

« Je suis mon propre thérapeute »

Omar porte sur ses épaules une responsabilité d’homme libre : celle de dénoncer les agissements commis dans son pays, alors qu’il sait que des dizaines de milliers de personnes sont toujours incarcérées en Syrie.

« Un grand nombre de prisonniers sortent de prison complètement épuisés, tant physiquement que mentalement. Il leur est impossible de parler de ce qu’ils ont vécu. Lorsque je dors, je rêve que je suis torturé et brûlé. Je vois mes amis se faire tuer. Cela donne aux prisonniers une bonne raison de ne pas en parler car ils souhaitent oublier. »

D’une certaine manière, le fait de s’exprimer en public a des vertus thérapeutiques pour Shogre. Il sait qu’en partageant l’épreuve qu’il a traversée, il peut aider d’autres personnes à affronter les difficultés de leur propre vie, mais aussi sensibiliser sur la situation déprimante en Syrie, c’est une véritable source de réconfort pour lui.

Il a essayé de consulter un thérapeute afin de l’aider à faire face à son passé, mais il avoue que cela n’a pas vraiment eu l’effet escompté. Et d’ajouter : « Je suis mon propre thérapeute. »

Les Suédois ne peuvent pas s’empêcher de constater que la passion de ce jeune homme pour la vie lui ouvre de nombreuses portes.

« Nous, les Suédois, nous ne faisons pas preuve d’un tel enthousiasme et il voit toujours les choses de manière si positive. Je pense qu’Omar n’en est qu’à ses débuts ; je suis convaincue que nous allons beaucoup entendre parler de lui », a conclu Dedering.

 

Traduit de l'anglais (original) par StiiL.