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Égypte : plus que le goût du thé, le café Fishawy cultive celui du passé

Parmi les plus célèbres établissements d’Égypte, le Fishawy continue de servir le thé comme il le faisait du temps où Napoléon venait à peine d’envahir le pays
Le « shai barad » servi avec de la menthe fraîche est la boisson favorite des clients du Fishawy au Caire (MEE)
Par
LE CAIRE, Égypte

Un peu avant le coucher du soleil, les habitués du café Fishawy empruntent une ruelle non loin du souk Khan al-Khalili, un lieu parmi les favoris des touristes qui se rendent en Égypte. C’est en 1797 que le café Fishawy a ouvert ses portes, soit un an avant l’invasion du pays par Napoléon Bonaparte.

Portrait de Fishawy premier du nom, fondateur du café (MEE)
Portrait de Fishawy premier du nom, fondateur du café (MEE)

Âgé de 60 ans, Akram el-Fishawy s’occupe du café depuis près de quarante ans, perpétuant la tradition familiale depuis sept générations.

« Si je suis obligé de m’absenter un seul jour, j’ai le sentiment que quelque chose me manque », déclare-t-il à MEE. « Ce qui fait la singularité de ce café, c’est son authenticité qui a réussi à survivre à toutes ces années. »

Le tout premier patron du café n’est aujourd’hui connu que par son nom de famille : el-Fishawy, son prénom n’ayant pas survécu à l’érosion du temps. L’ancêtre Fishawy avait commencé par servir du café turc à ses amis en fin de journée. Le cercle d’amis s’élargissant, il a acheté les bâtisses alentour pour y ouvrir son établissement, étoffant son menu de boissons et ajoutant la chicha.

Au début du XXe siècle, le café est devenu célèbre parmi les intellectuels et les écrivains – parmi eux, le lauréat du prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz –, surtout pendant le Ramadan. Farouk, le dernier roi d’Égypte, a lui aussi fréquenté le Fishawy.

« Naguib Mahfouz aimait venir ici pour boire du thé vert et écrire. Plus tard, on a donné son nom à l’allée où il aimait s’asseoir », poursuit Akram el-Fishawy.

« Je pense qu’il a écrit la majeure partie de sa trilogie dans ce café. Le défunt Ahmed Zewail, lauréat du prix Nobel de chimie, était lui aussi un régulier du café à chaque fois qu’il était en visite en Égypte. Et lui aussi aimait le thé vert », ajoute-t-il.

« J’ai personnellement assisté aux soirées de Qafya [joutes poétiques] dans les années 50, où deux groupes se répondaient en maniant les rimes pour démontrer leur virtuosité d’orateur. Cela durait toute la nuit. Naguib Mahfouz en sortait toujours vainqueur », ajoute Akram el-Fishawy.

L’établissement lui-même a aussi changé, perdant trois quarts de l’espace occupé en 1986 lorsque les autorités locales ont décidé d’agrandir le quartier autour de la place Hussein, avalant ainsi le gros de la surface du café.

« Mon grand-père, Fahmy el-Fishway, ne s’en est jamais remis », confie Akram. « Il a essayé par tous les moyens de les convaincre de ne pas rogner sur le café, y compris en offrant une compensation financière, mais en vain. »

Malgré cela, le café Fishawy n’a rien perdu de son atmosphère. Les arabesques du mobilier fait main se marient parfaitement avec les moucharabieh en bois foncé qui recouvrent les murs couleur ocre. D’anciens lustres en cuivre pendent des plafonds, tandis que des miroirs accrochés de toutes parts créent l’impression de se trouver dans un espace bien plus grand.

Akram el-Fishaway perpétue la tradition familiale depuis sept générations (MEE)
Akram el-Fishawy perpétue la tradition familiale depuis sept générations (MEE)

« C’est mon grand-père Fahmy el-Fishawy qui a fait installer les miroirs, une manière pour lui de pouvoir garder un œil sur tout l’espace de son café », commente Akram.

Dans l’air flotte une odeur de vieux bois mélangée à celle de l’encens vendu au marché et de la chicha aromatisée aux fruits, tandis que les chansons de la légendaire chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, interprétées pour les clients du café par un chanteur de rue et un oudiste, complètent le décor.

Ici, la spécialité est un thé qu’on appelle « shai barad », du thé préparé sur du sable chaud. « Le thé que l’on fait bouillir sur le sable a un goût différent, peut-être parce que la température du sable est différente de celle du réchaud », explique Amir Abu Douma, l’expert du thé en question.

Au diapason des nuits cairotes, le Fishawy est ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ; il est très animé la nuit, surtout l’été et pendant le Ramadan.

Des artistes de rue reprennent des chansons de la légendaire chanteuse égyptienne Oum Kalthoum pour un couple assis au café Fishawy (MEE)
Des artistes de rue reprennent des chansons de la légendaire chanteuse égyptienne Oum Kalthoum pour un couple assis au café Fishawy (MEE)

Il est rare de devoir attendre pour s’attabler. Les boissons sont abordables pour les touristes, à 20 livres égyptiennes [environ 1,20 dollar] le thé et la chicha légèrement plus, selon l’arôme et le type de tabac désirés.

L’arrivée du tourisme de masse en Égypte a propulsé le Fishawy – appelé aussi « café international » – en halte incontournable dans le circuit type des visiteurs.

« Je suis allé en Égypte deux fois auparavant et l’un des premiers lieux que j’aime visiter lorsque j’arrive au Caire est le Fishawy », déclare Sam Molder, un client américain.

« Même si c’est toujours bondé, je ressens une paix intérieure lorsque je m’assois au Fishawy, probablement parce que j’aime profondément tout ce qui est ancien », ajoute-t-il.

Dans la cuisine, on aperçoit en bas, à droite, le bassin de sable où se prépare la spécialité de la maison, le « shai barad » (MEE)
Dans la cuisine, on aperçoit en bas, à droite, le bassin de sable où se prépare la spécialité de la maison, le « shai barad » (MEE)

Pour les Égyptiens aussi, c’est un lieu particulier. « Tout au Fishawy procure une sensation et une saveur spéciales », déclare un habitué, Ahmed Hamouda. « Lorsque je suis attablé au Fishawy, je ressens les beaux moments du passé que je n’ai pas eu la chance de vivre », poursuit-il.

Akram el-Fishawy affirme que les visages des réguliers d’aujourd’hui ont changé. « Les clients ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, le café est davantage fréquenté par les jeunes Égyptiens que par une clientèle plus âgée », observe-t-il. « Parfois, les parents viennent en famille pour montrer à leurs enfants ce lieu qu’ils aimaient fréquenter. »

« Par le passé, on recevait ici des groupes de touristes à longueur d’année ; aujourd’hui, la présence des Égyptiens a comblé en quelque sorte pour nous l’absence des touristes », ajoute Akram.

Si les clients peuvent changer, il y a en revanche quelque chose d’inaltérable au Fishawy, selon lui.

« En Égypte, les cafés orientaux font tout pour imiter l’esprit de notre établissement, mais aucun ne parvient à reproduire l’atmosphère unique du Fishawy. »

Traduit de l’anglais (original).