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Élections marocaines : le royaume peut-il évoluer vers une monarchie parlementaire ?

Malgré les divergences qui tiraillent la scène politique marocaine, certains partis tentent de tirer profit des législatives pour donner un nouveau souffle à l’idée de monarchie parlementaire. Un pari difficile dans un pays où le jeu politique est fermé
Des militants assistent à un rassemblement de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) à Rabat, la capitale du Maroc, le 4 octobre, en amont des élections législatives organisées dans le royaume le 7 octobre 2016 (MEE/Sebastian Castelier)

RABAT – Une foule de plus en plus dense se presse à l’entrée de la petite salle de spectacle Allal el-Fassi à Agdal, quartier plutôt aisé de la capitale marocaine. À trois jours des élections législatives du 7 octobre, militants et sympathisants de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), composée de trois partis de la gauche radicale – le Parti socialiste unifié (PSU), le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) et le Congrès national Ittihadi (CNI) –, tentent tant bien que mal de trouver un endroit où s’asseoir. Ils sont venus soutenir la tête de liste de la circonscription, Omar Balafrej, mais surtout écouter la charismatique Nabila Mounib, 56 ans, dirigeante de la FGD et secrétaire générale du PSU.

« Ce sont des gens vraiment intègres, sérieux ! », s’enthousiasme Mounia Semlali. La jeune femme de 26 ans, chargée de communication dans un centre de recherche, a revêtu un t-shirt aux couleurs du parti pour l’occasion. Elle n’est pas encartée mais participe à la campagne de manière bénévole, comme de nombreux autres jeunes présents ce jour-là.

La salle de spectacle ne paie pas de mine. Rien à voir avec les grands meetings tape-à-l’œil organisés par les deux poids lourds de ces élections : les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), au pouvoir depuis cinq ans, et leurs adversaires du Parti authenticité et modernité (PAM), fondé en 2008 par un ami d’enfance du roi Mohammed VI devenu depuis son conseiller, Fouad Ali el-Himma.

Mais face à ce duel hautement médiatisé, la FGD séduit une frange de la population marocaine en quête de changement grâce à sa proposition phare : l’instauration d’une monarchie parlementaire, et son corollaire, la séparation des pouvoirs.

« Aujourd’hui, rien n’a changé »

« En 2011, j’avais voté pour le PJD, confie Mounia à MEE. Mais j’ai été déçue. Je ne faisais plus confiance aux partis et au système en général. Mais là, on a une chance d’œuvrer pour un nouveau Maroc. »

Les réformes institutionnelles portées par la FGD constituent en effet une exception parmi la trentaine de partis prenant part au scrutin, qui eux s’accommodent de la légère libéralisation politique obtenue en 2011.

Cette année-là, les protestations menées dans la rue par le Mouvement du 20 février, la déclinaison marocaine du Printemps arabe, poussent le roi Mohammed VI à lâcher du lest. Une nouvelle Constitution est adoptée par référendum en juillet 2011 – qui stipule notamment que le Premier ministre doit dorénavant émaner du parti arrivé en tête aux législatives, et lui donne la possibilité de dissoudre le parlement (un droit jusqu’alors réservé au souverain) –, et des élections législatives anticipées ont lieu en novembre de la même année.

« Aujourd’hui, rien n’a changé. La bipolarité [entre le PAM et le PJD] est complètement fallacieuse »

- Nabila Mounib, dirigeante de la FGD et secrétaire générale du PSU

Le parti de Nabila Mounib, le PSU, qui soutient le Mouvement du 20 février, décide alors de boycotter le scrutin. Déçus par l’absence d’une instance indépendante de contrôle des élections et par le refus de permettre aux Marocains non-inscrits sur les listes électorales de voter sur simple présentation de leur carte d’identité, ses partisans font le pari d’un rapport de force qui pourrait jouer en faveur de ceux réclamant un changement radical.

Mais les élections de novembre permettent finalement aux islamistes de former une majorité et de prendre la tête du gouvernement. Si leur parti n’hésite pas à accuser le PAM de représenter une forme d’« autoritarisme » (tahakoum) téléguidé par le cabinet royal, il ne remet pas en cause pour autant la concentration de l’essentiel des pouvoirs entre les mains du monarque.

« Aujourd’hui, rien n’a changé », reconnaît Nabila Mounib dans un entretien accordé à MEE. « La bipolarité [entre le PAM et le PJD] est complètement fallacieuse », estime-t-elle en dénonçant un duel électoral « fabriqué par les médias officiels ».

« Le gouvernement a échoué car il n’a pas respecté ce qu’il avait promis, c’est-à-dire combattre le despotisme et la corruption. Au contraire, il a normalisé sa relation avec les deux. [...] De l’autre côté, on a un pôle qui a été créé par le système, qui est alimenté par le système, qui est soutenu par le système, et qui se dit moderniste mais ne l’est pas du tout car il n’a jamais demandé à ce que la démocratie soit appliquée au Maroc », poursuit cette figure phare de l’opposition. Certains nous disent que la Constitution n’a que cinq ans et qu’il faut attendre. Mais qu’est-ce qu’on va attendre ? Elle ne va pas changer toute seule ! »

Nabila Mounib, 56 ans, dirigeante de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), lors d’un événement dans la capitale marocaine Rabat le 22 septembre 2016 (AFP)

« La Constitution, même si elle a été secouée par les événements de 2011, reste un texte qui exprime un rapport de force en faveur de la monarchie, explique à MEE Mohammed Madani, professeur de droit constitutionnel à l’Université Mohammed V de Rabat. Il y a eu quelques concessions, comme par exemple le fait que le chef du gouvernement doive émaner du parti arrivé en tête aux élections, mais il n’y a pas de véritable séparation des pouvoirs. »

« La revendication d’une monarchie parlementaire, où le roi règne mais ne gouverne pas, est quelque chose qui reste actuel. Et il y a une sorte de sympathie qui se crée aujourd’hui autour de Nabila Mounib », ajoute-t-il.

Le PSU et ses alliés au sein de la FGD, de retour dans le jeu électoral depuis les communales de 2015, espèrent cette année représenter « une troisième voie » et remporter les vingt sièges nécessaires à la création d’un groupe parlementaire.

Mais avec l’interdiction par le ministère de l’Intérieur des sondages politiques pendant la période électorale, difficile d’évaluer les chances de la FGD. « Nous avons la ferme intention de constituer une opposition forte, quel que soit le nombre de députés que nous obtiendrons, insiste Abdullah Abaakil, 46 ans, candidat de la FGD à Casablanca, dans un entretien accordé à MEE. On voudrait créer un point d’ancrage autour duquel tout un ensemble de revendications puissent se retrouver dans la société. »

Pas question pourtant de participer au gouvernement ou de former une quelconque alliance, insiste cet ancien militant du Mouvement du 20 février, qui a rejoint le PSU en 2015.

« À quoi ça sert de participer ? »

Ce dimanche 2 octobre, Abaakil et ses camarades s’en vont faire du porte à porte à Gauthier, un quartier huppé de Casablanca. Dans le coffre de sa Jaguar noire, un casque de chantier est posé à côté des piles de tracts et de programmes destinés à être distribués. « Ça, c’est pour quand on va dans la vieille médina !, explique-t-il en riant.

« L’État actuel est un régime autoritaire avec des fenêtres de tir démocratiques. Donc il y a encore énormément de répression, il ne faut pas se leurrer »

- Abdullah Abaakil, 46 ans, candidat de la FGD à Casablanca

« On a certaines difficultés à entrer dans les quartiers populaires. Il y a des marchands de voix durant les élections, ce qui fait qu’il y a parfois quelques frictions avec des bandes organisées semi-mafieuses qui s’occupent de ça. Sinon, dans les quartiers résidentiels, on est principalement confrontés à des concierges qui nous empêchent l’entrée des immeubles parce qu’ils sont payés par d’autres listes pour ne laisser entrer personne. »

« L’État actuel est un régime autoritaire avec des fenêtres de tir démocratiques, estime-t-il. Donc il y a encore énormément de répression, il ne faut pas se leurrer. »

« Le problème, c’est aussi que beaucoup de personnes ne sont pas inscrites sur les listes électorales », pointe Abaakil. Un phénomène qui concerne près de 5 millions de personnes [pour 15,7 millions d’inscrits], soit environ un quart des Marocains en âge de voter. L’abstention, quant à elle, avait atteint en 2011 un taux de plus de 55 %, sur 13,6 millions d’inscrits.

« Personnellement, je n'irai pas voter, confie Nabil, un jeune cadre de 26 ans. Le parlement n'a aucun pouvoir, tout se décide au Palais royal. » « Je ne sais pas encore si je vais voter. C'est très confus, on n'arrive pas à faire la différence entre les décisions qui émanent du parlement et celles qui émanent de l'institution royale », se désole pour sa part Mehdi, un chef d'entreprise de 35 ans qui a lui aussi préféré garder l’anonymat.

Pour Amine Lekbabi, jeune membre du parti marxiste-léniniste Annahj Addimocrati (la voie démocratique), c’est clair : « Le peuple a choisi le boycott ! ». Son parti a ainsi choisi d’appeler à boycotter les élections, considérées comme une « mascarade ».

« À quoi ça sert de participer ? Le parlement ne sert à rien, le gouvernement ne sert à rien. C’est le Makhzen [l’institution royale] qui gouverne »

- Amine Lekbabi, membre du parti marxiste-léniniste Annahj Addimocrati

« À quoi ça sert de participer ? Le parlement ne sert à rien, le gouvernement ne sert à rien. C’est le Makhzen [l’institution royale] qui gouverne, assène cet étudiant de 25 ans qui participa activement au Mouvement du 20 février. Beaucoup d'argent est dépensé à l'occasion des élections pour ensuite dire que le Maroc est un pays démocratique. Mais ce n'est que la décoration du système. »

À l’occasion de la campagne électorale, Annahj Addimocrati a tenté d’organiser dans plusieurs villes des manifestations appelant au boycott des législatives. Mais celles-ci ont été vite réprimées. « Cela ne fait que nous conforter dans notre conviction de boycotter les élections », assure Amine. 

Un argument qui ne convainc pas les militants de la FGD. « Nous avons des points en commun avec les partis appelant au boycott, concède Abdullah Abaakil, citant la défense des droits sociaux et politiques et celle de la liberté d’expression. Mais la question de la participation ou non aux élections reste une ligne de clivage au sein de la gauche. Car le principal adversaire, dans ces législatives, ce sont les partis qui sont gangrénés par la corruption politique, le clientélisme. Laisser la place à ces gens-là nous paraît vraiment contreproductif. »

Une autre organisation politique, islamiste celle-ci, appelle également au boycott des élections : Al Adl Wal Ihsane (justice et bienfaisance). Ce mouvement, officiellement interdit mais dont l’existence est tolérée par les autorités, réclame une modification de la Constitution, qui selon lui « consacre la tyrannie ».

Or, si ses revendications politiques rejoignent sur quelques points celles de l’opposition de gauche radicale, la FGD comme Annahj Addimocrati refusent toute alliance avec cette organisation. « Trop de divergences idéologiques », répond-on des deux côtés.

« Le problème, c’est que la FGD ne peut pas actionner le changement toute seule », observe Fouad Abdelmoumni, économiste, membre de la direction de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et secrétaire général de Transparency Maroc, qui s’exprime ici en tant qu’« activiste pour la démocratisation au Maroc »

« [Le Palais] va-t-il en tirer les conclusions suffisamment tôt pour aller vers une monarchie à l’européenne, ou bien va-t-il s’enfermer dans un processus beaucoup plus autoritaire ? »

- Fouad Abdelmoumni, membre de l’Association marocaine des droits humains

« Mais il y a de toute façon depuis plusieurs années une lame de fond qui va dans le sens du progrès, analyse-t-il pour MEE. La répression et la corruption ont perdu beaucoup de leur efficacité. L’autoritarisme monarchique est essoufflé, même s’il est loin d’avoir tiré ses dernières balles.

« [...] Les citoyens accèdent de plus en plus à l’information, et si le Palais est perçu comme assumant la responsabilité de la dégradation en cours de la situation de la société en général, il en paiera le prix. Va-t-il en tirer les conclusions suffisamment tôt pour aller vers une monarchie à l’européenne, ce qui était la promesse implicite de 2011, ou bien va-t-il s’enfermer dans un processus beaucoup plus autoritaire ? ». Une question à laquelle répondront peut-être les résultats des prochaines élections.