Aller au contenu principal

En Turquie, la campagne électorale se joue en prison pour le candidat du principal parti pro-kurde

Incarcéré dans la prison de haute-sécurité d’Edirne pour ses liens présumés avec le PKK, Selahattin Demirtaş, candidat du HDP dont même les concurrents ont demandé la libération, mène une campagne énergique depuis sa cellule
Des partisans du candidat du HDP emprisonné Selahattin Demirtaş écoutent son discours de campagne à la télévision dimanche dernier (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Cela fait désormais trois heures que les supporters écoutent des discours, agitent des drapeaux et hurlent des slogans, sous un soleil de plomb. Trois heures que les orateurs tentent de conserver l’enthousiasme de la foule et que les différents candidats lancent des « nous allons gagner ! » applaudis par des centaines de milliers de personnes. Puis il apparaît. Sur trois écrans géants, Selahattin Demirtaş, costume sombre et cravate rouge, déroule son discours de campagne. Et attaque frontalement le président Erdoğan.

« Je suis détenu ici depuis plus de vingt mois de manière totalement illégale. Nous n’avons connu aucune procédure judiciaire équitable et impartiale, de quelque façon que ce soit », dénonce-t-il.

« Je suis détenu ici depuis plus de vingt mois de manière totalement illégale. Nous n’avons connu aucune procédure judiciaire équitable et impartiale, de quelque façon que ce soit »

- Selahattin Demirtaş, leader du HDP

« Ils [l’AKP, le parti au pouvoir] n’hésitent pas à mentir et à calomnier ouvertement pour ne pas perdre leur pouvoir et conserver leur vie pompeuse et luxueuse. Il m’est difficile de comprendre comment ceux qui ont perdu à ce point leur moralité et leur conscience prétendent gouverner le pays. »

Lors du meeting, organisé spécialement pour l’occasion à Istanbul dimanche dernier, des centaines de spectateurs immortalisent la scène avec leurs téléphones portables. Il faut dire que le leader du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde), actuellement derrière les barreaux de la prison d’Edirne, à l’extrême-ouest du pays, n’était pas apparu publiquement depuis plus d’un an et demi.

Mais la TRT, télévision publique turque, a l’obligation légale d’enregistrer un message pour chacun des candidats. Selahattin Demirtaş a donc dû enregistrer son allocution depuis un studio spécialement installé dans une petite salle de la prison. L’équipe de télévision a fait le déplacement exprès depuis Ankara, à 700 kilomètres de là.

Un homme tient une photo de Selahattin Demirtaş à Istanbul plus tôt cette année (AFP)

« Je me trouvais à ce moment-là à Diyarbakir [le chef-lieu des territoires kurdes de Turquie]. Je m’étais posée dans une rue où tout le voisinage s’était donné rendez-vous pour regarder le discours ensemble », raconte à Middle East Eye Asli Aydintasbas, spécialiste de la Turquie au Conseil européen des relations internationales. « C’était extrêmement touchant. La police s’était postée au coin de la rue, mais beaucoup de gens étaient émus : ils fixaient l’écran sans même respirer. »

Elle n’a pas de mots assez forts pour qualifier la détention du leader du HDP. « C’est absolument fou et décevant, dénonce-t-elle. Une telle situation est horrible. »

De fait, que le candidat de l’un des principaux partis du pays mène campagne depuis une cellule de prison reste du jamais-vu dans une campagne électorale turque. Et parallèlement à Demirtaş, une dizaine de députés du HDP sont actuellement en prison et des milliers de militants – dont certains maires – sont derrière les barreaux, accusés notamment de propagande terroriste.

Le premier « meeting téléphonique » de l’histoire

Officiellement, Selahattin Demirtaş a été arrêté dans la nuit du 3 au 4 novembre 2016 pour sa proximité présumée avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation considérée comme terroriste par la Turquie et une grande partie de la communauté internationale. Sous le coup d’une trentaine de procès, Demirtaş risque 142 ans de prison. Mais pour l’un de ses avocats, Bayram Aslan, « les seules preuves à charge que contiennent les dossiers sont des extraits de discours et des interviews données dans la presse ».

D’ailleurs, même les concurrents du leader du HDP, à l'exception d'Erdoğan, ont demandé sa libération : « Il est présumé innocent tant qu’il n’a pas été condamné. Une fois sa candidature reconnue officiellement, il doit pouvoir faire campagne comme n’importe lequel d’entre nous », a réclamé Meral Aksener, chef de file du Bon Parti (centre-droit).

« Il est présumé innocent tant qu’il n’a pas été condamné. Une fois sa candidature reconnue officiellement, il doit pouvoir faire campagne comme n’importe lequel d’entre nous »

- Meral Aksener, chef de file du Bon Parti

Muharrem İnce, en lice pour le Parti républicain du peuple (CHP, centre-gauche), a même fait de sa visite au détenu le geste de lancement de sa campagne électorale. Rien n’y a fait : Selahattin Demirtaş est resté dans sa cellule, contraint de faire passer tous ses messages, manuscrits, à ses avocats.

En son absence, le HDP tente toutes les stratégies et rivalise d’imagination pour se faire connaître et répandre l’idée que Demirtaş est candidat.

Le moindre événement est intensément relayé sur les réseaux sociaux et publicisé, à grand renfort de communiqués de presse envoyés en turc et en anglais plusieurs fois par jour aux journalistes. Des meetings télévisés depuis la prison aux séances de questions-réponses organisées sur Twitter, tout est bon pour le faire exister.

Début juin, le HDP a par exemple organisé le premier « meeting téléphonique » de l’histoire des élections turques : sa femme, Başak Demirtaş, a profité de sa permission de lui téléphoner dix minutes deux fois par semaine pour le mettre sur haut-parleur. Et permettre à son mari-candidat de faire son premier discours de campagne.

« On avait peur que la communication ne soit coupée par la prison », admet à MEE  Bayram Aslan. « Un gardien est posté à côté de lui à chaque fois qu’il téléphone. »

L’intervention a été soigneusement préparée : ses proches ont été invités et disposés en rond sur des canapés. Des caméras du HDP ont filmé la scène, sans oublier les portraits de famille (le candidat a deux jeunes filles), et le tout a été retransmis sur Facebook, Twitter et Youtube et sous-titré dans la journée. Le « meeting » s’est conclu par les « youyou » et les « Selo [diminutif de Selahattin] président ! » de ses proches.

À LIRE ► En Turquie, un « climat de peur » pèse sur les élections

Et c’est ainsi à chacune des « actions » de Selahattin Demirtaş. Sur son compte Twitter officiel, alimenté par une équipe dédiée, le candidat déroule son programme de campagne et dénonce régulièrement les agissements de la justice turque.

« Il prend la campagne très au sérieux. Il mène sa campagne depuis sa cellule, ce qui est un désavantage énorme. Mais en prison, il travaille beaucoup, il lit énormément [...] »

- Bayram Aslan, avocat de Selahattin Demirtaş

Il ironise aussi parfois sur sa situation, comme quand il écrit : « Et dire que je suis ici dans ma cellule en train de siroter mon thé pendant que les autres candidats se fatiguent à courir d’un endroit à l’autre. Cela me gêne de les voir se démener, les pauvres, pendant que moi je suis assis tranquillement, les jambes croisées, à boire du thé. C’est une telle injustice que je leur demande pardon. »

N’allez pas croire toutefois que c’est le HDP qui tweete à la place de Demirtaş. « Il écrit tout ! Les avocats servent simplement à faire la navette », précise à MEE Ramazan Demir, un autre de ses conseillers.

« Il prend la campagne très au sérieux », renchérit son confrère, Bayram Aslan. « Il mène sa campagne depuis sa cellule, ce qui est un désavantage énorme. Mais en prison, il travaille beaucoup, il lit énormément, des nouvelles, des livres d’histoires... Tout passe d’abord entre les mains d’une commission qui relit tout... Elle doit être sacrément instruite désormais, il a lu plus d’un millier de livres ! »

Un vote déterminant malgré les pressions

Avoir un candidat en prison n’est pas le seul fardeau des militants du HDP. Un peu partout dans le pays sont rapportées des violences, des destructions de biens du parti ou des intimidations de ses militants.

« Nous avons été agressés lors de l’ouverture de notre bureau », déclare à MEE Rumet Serhat, candidat à Bolü, un canton proche d’Ankara. « Notre local de campagne a été mis à sac et nous avons été pris à parti dans la rue. Qui sait, si ça se trouve, on se fera tirer dessus avant la fin de la campagne. »

Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdoğan assistent à un rassemblement électoral à Istanbul (Reuters)

À Büyükada, une île au large d’Istanbul, des militants du CHP se sont même fait poignarder quand ils ont essayé de défendre le stand de leurs confrères et concurrents du HDP, dont les drapeaux étaient mis à feu par des individus.

« Bien sûr, nous lui rapportons tous ces faits. Tout est consigné dans des rapports d’activité que nous lui apportons chaque matin », indique Ramazan Demir.

« Erdoğan en a fait une vendetta personnelle, notamment depuis que, lors de la précédente campagne, Demirtaş a fait campagne pour l’empêcher d’être réélu et l’a mis en difficulté »

- Asli Aydintasbas, Conseil européen des relations internationales

Mais les attaques de stands ou de sièges du HDP font partie du quotidien du parti depuis longtemps. Lors des précédentes élections législatives, en 2015, le parti avait par exemple été la cible de plus de 200 attaques, entre bombes, actes de torture ou attentats contre les militants.

Le président Erdoğan semble même donner l’exemple en désignant systématiquement Demirtaş comme un terroriste. « Erdoğan en a fait une vendetta personnelle, notamment depuis que, lors de la précédente campagne, Demirtaş a fait campagne pour l’empêcher d’être réélu et l’a mis en difficulté », analyse la chercheuse Asli Aydintasbas.

À de nombreuses reprises, dans ses communications laborieusement transmises à l’extérieur, Selahattin Demirtaş a dénoncé l’injustice totale que représente à ses yeux son incarcération. « Ils [ses concurrents] peuvent se déplacer librement à travers le pays, ils ne sont pas séparés de ceux qu’ils aiment », écrit-il dans une lettre ouverte publiée dans le journal Le Monde.

« Arrive un moment où on n’a plus de mots », soupire l’avocat Ramazan Demir, qui tente de lui rendre visite chaque semaine.

Reste que, lors des élections du 24 juin, le vote HDP risque d’être déterminant. Un impératif pour le parti : dépasser les 10 % des suffrages, condition sine qua non pour avoir des députés au Parlement.

« Les différents sondages donnent tous le HDP à plus de 10 %, je ne serais pas surprise qu’ils y arrivent »

- Asli Aydintasbas

« Les différents sondages donnent tous le HDP à plus de 10 %, je ne serais pas surprise qu’ils y arrivent », poursuit Asli Aydintasbas. « D’autant plus que, si fraude il y a, elle ne pourra pas se faire à grande échelle et impacter de manière conséquente les résultats. »

L’emprisonnement de Demirtaş pourrait en fait être contreproductif pour le pouvoir en place, certains faisant déjà la comparaison avec Nelson Mandela, le leader sud-africain, emprisonné pendant vingt-sept ans. De nombreux militants de partis concurrents, surtout de gauche, entendent d’ailleurs voter pour le HDP par solidarité, histoire de lui assurer une représentation.

C’est donc depuis sa cellule que Selahattin Demirtaş va prendre connaissance des résultats. Nul doute que ses yeux seront rivés à l’écran de la télévision gouvernementale censée lui apporter la nouvelle. Et que, dès le lendemain, quand ses avocats pourront à nouveau avoir accès à lui, « il » tweetera ses réactions. Presque comme un candidat normal, en somme.