Aller au contenu principal

En Turquie, même les groupes islamiques risquent la répression du gouvernement

Malgré les racines islamiques de l’AKP, le défier reste risqué pour ses compagnons de route
Arrestation par la police turque du chef de Furkan Vakfı, Alparslan Kuytul (AA)

La police turque est venue tôt le matin, enfonçant les portes du bureau avant de le prendre d’assaut, à la recherche d’individus accusés de « trouble à l’ordre public » et de « création d’une organisation criminelle ». 

Cependant, les personnes arrêtées lors de cette descente effectuée le 30 janvier 2018 dans la ville méridionale d’Adana n’étaient pas des ennemis traditionnels de l’État turc, tels que des partisans de l’imam Fethullah Gülen ou encore des personnes associées aux guérillas pro-kurdes ou marxistes-léninistes. Le bureau en question appartenait à Furkan Vakfı, une organisation islamique conservatrice.

Vingt-quatre membre du groupe, notamment son dirigeant Alparslan Kuytul, ont été embarqués par la police. Kuytul a été accusé d’« incitation à la haine » et d’« outrage au président ». Cinq personnes, dont Kuytul, ont été envoyées en prison et l’organisation a été dissoute.

Cet événement montre que même les groupes susceptibles d’être considérés comme des compagnons de route du Parti de la justice et du développement (AKP) ne sont pas à l’abri s’ils ne suivent pas la ligne du gouvernement.

Un porte-parole de l’organisation a suggéré à Middle East Eye que l’opposition publique de Kuytul à l’offensive du gouvernement contre le Parti de l’union démocratique (PYD) pro-kurde était la cause probable de cette descente de police.

Traduction : « Le professeur Alparslan Kuytul et quatre de nos amis, 46 jours de détention. »

« Lorsque le gouvernement a décidé de mener une opération militaire à Afrin, le cheikh Alparslan a prévenu qu’il pouvait s’agir d’un piège et a conseillé au gouvernement d’agir prudemment », a rapporté le porte-parole de l’organisation.

« Il a en outre rappelé au gouvernement que son pendant américain avait déployé 4 900 camions et 2 000 avions chargés d’armes et de munitions dans cette zone et que cela pouvait se révéler être un piège mortel tendu par ceux qui veulent la chute de la Turquie. »

Il a ajouté que Kuytul était opposé à l’implication de la Turquie dans la guerre en Syrie.

« Ses critiques concernant les mauvaises décisions prises par la Turquie au début de la guerre en Syrie constituaient le plus gros problème, et non les opérations militaires d’Afrin, a-t-il déclaré. Cette explication humaine et bien intentionnée n’a pas été bien accueillie par le gouvernement. »

« Selon le discours erdoğaniste, soutenir Erdoğan est assimilé à du patriotisme ; dès lors, critiquer Erdoğan devient un acte de traîtrise »

- Mustafa Akyol, chroniqueur

Les précédentes arrestations d’islamistes par l’AKP concernaient essentiellement des gülenistes – accusés par le gouvernement d’avoir organisé le coup d’État manqué de juillet 2016 et qui ont une relation compliquée et de longue date avec l’AKP – ou des organisations comme al-Qaïda et le groupe État islamique, qui ont commis des attaques en Turquie.

En comparaison, Furkan Vakfı est un lobby islamique non violent. Contrairement à la plupart des groupes islamiques en Turquie, dont les origines remontent à des ordres fondés sous l’Empire ottoman, Furkan Vakfı est davantage influencé par les islamistes égyptiens ; Kuytul a étudié à al-Azhar, au Caire.

Et contrairement à l’AKP, Furkan Vakfı n’a jamais caché ses intentions islamistes, évoquant avec dédain les proclamations publiques de l’AKP en faveur d’un gouvernement laïc et suggérant que bien d’autres groupes islamiques s’étaient rangés du côté du gouvernement plutôt que de critiquer ses actions.

« Le gouvernement voulait que les responsables religieux gardent le silence, qu’ils critiquent ou non ses mauvaises politiques », a indiqué le porte-parole.

« Beaucoup de musulmans et de communautés islamiques ont considéré un ralliement au gouvernement comme une nécessité afin de garantir leur travail et leur gagne-pain. Ils ont commencé à prétendre être en faveur de la démocratie et d’un système laïc.

« À ce stade, il ne serait pas faux de dire que la plus grande atteinte faite aux musulmans pendant le règne de l’AKP est peut-être de les avoir transformés en profiteurs, pseudo-démocrates et pseudo-partisans de la laïcité. »

Le « Grand chef »

Mustafa Akyol, chroniqueur pour le New York Times et Al-Monitor, a déclaré à MEE que la politique turque en 2018 se résumait en fin de compte à une question de positionnement vis-à-vis du « Grand chef ».

« Le président Erdoğan est lui-même un conservateur religieux et la plupart des conservateurs religieux en Turquie, en tant qu’individus ou groupes, s’identifient à lui. La plupart d’entre eux le soutiennent avec passion. Mais ses partisans peuvent également venir du camp laïc », a-t-il expliqué.

« Quel est leur crime ? Faire partie de l’opposition, critiquer le gouvernement » 

- Temel Karamollaoğlu, chef du Parti de la féicité

L’exemple du mouvement Nur illustre la manière dont les différents mouvements islamiques se sont retrouvés divisés vis-à-vis d’Erdoğan. Fondé sur les enseignements du théologien kurde Saïd Nursî, le mouvement a des ramifications nombreuses et variées en Turquie. Si son émanation la plus importante est le mouvement Hizmet de Fethullah Gülen, les disciples de Nursî ont en fin de compte emprunté des voies différentes, chaque groupe conservant ses propres références idéologiques et ses propres relations politiques et sociales.

Certains, comme la fondation éducative Hazreti Suleyman, ont été invités par le ministère turc de l’Enseignement à diffuser activement leurs enseignements religieux dans les écoles, dans le cadre du plan d’Erdoğan en faveur d’une « génération pieuse » et d’une influence accrue de la religion dans les écoles.

En revanche, d’autres adeptes de Nursî se sont attiré des ennuis de la part du gouvernement – à l’instar de Yeni Asya, un journal aligné avec le mouvement Nur qui a critiqué les agissements du gouvernement sous l’état d’urgence, imposé suite au coup d’État manqué de 2016. 

Une de Yeni Asya suite à l’arrestation de Nur Ener Kılınç

La rédactrice en chef du journal, Nur Ener Kılınç, a été emprisonnée le 5 mars après avoir été accusée de posséder sur son téléphone l’application ByLock, associée par les autorités au mouvement Hizmet et à la planification du coup d’État – un point de vue critiqué par des analystes spécialistes en haute technologie. Ener Kılınç a nié toute appartenance au mouvement güleniste et toute utilisation de ByLock.

Des journaux pro-gouvernementaux ont attaqué le journal, l’accusant d’être un « crypto-FETÖ » – FETÖ étant un acronyme employé par le gouvernement pour désigner l’« Organisation terroriste fethullahiste ».

Ener Kılınç a été libérée sous caution le 22 février et placée en résidence surveillée, puis a été condamnée à 7 ans et demi de prison par un tribunal d’Istanbul le 24 mai pour « appartenance à un groupe terroriste ».

 « Je suis libre, mais il y a un bébé de trente jours derrière ces portes. Il y a six enfants dans ma cellule de prison. Je prie pour qu’ils soient bientôt libérés », avait-elle déclaré peu de temps après sa libération provisoire en février, en référence aux centaines d’enfants qui croupissent actuellement dans les prisons turques avec leurs parents.

Dans un communiqué publié en une suite à l’arrestation d’Ener Kılınç, Yeni Asya a condamné le gouvernement pour avoir utilisé des pouvoirs prévus par l’état d’urgence dans le but d’écraser la dissidence.

« Le fait que notre amie Nur Ener, qui n’a pas d’autre programme ni d’autre métier que le journalisme, soit arrêtée et placée en détention pour “appartenance à une organisation terroriste”, est le dernier exemple en date et l’illustration la plus grave des agissements illégaux qui s’intensifient dans le cadre du processus [d’état d’urgence] », a indiqué l’éditorial.

« Je suis vraiment surpris que les organisations politiques internationales s’attendent à un processus électoral équitable en Turquie »

- Erol Önderoğlu, chef de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie

« Cette décision malheureuse est prise par les dictateurs au pouvoir qui tentent de repousser [les accusations] avec des réponses fausses telles que “Personne n’est arrêté pour journalisme”. »

La Turquie a été qualifiée de « plus grande prison » du monde pour les journalistes en raison des centaines d’arrestations et d’emprisonnements qui ont eu lieu dans le pays ces dernières années.

Fin mai, Erol Önderoğlu, chef de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie, a affirmé que la « liquidation » des médias en Turquie signifiait qu’il était impossible que des élections « libres et équitables » aient lieu dans le pays.

« Je suis vraiment surpris que les organisations politiques internationales s’attendent à un processus électoral équitable en Turquie », a-t-il déclaré à Middle East Eye.

« Vous n’avez pas besoin de surveiller le processus électoral en Turquie quand vous gardez à l’esprit que 80 % du paysage médiatique est sous le contrôle du gouvernement.

« Nous avons des dizaines de collègues éminents, des écrivains, des journalistes d’investigation derrière les barreaux... Au cours des quatre derniers mois, 62 journalistes ont été condamnés à des peines sévères. »

« Quel est leur crime ? »

Les plus célèbres et les plus notables détracteurs islamistes de l’AKP proviennent probablement du Parti de la félicité (« Saadet » en turc), qui, comme l’AKP, a germé au sein du Parti de la vertu dans les années 1990.

Alors qu’au début des années 2000, l’AKP a adhéré publiquement à un mantra de centre-droit favorable au commerce, le Parti de la félicité a conservé une ligne plus dure en s’opposant aux relations avec Israël et les États-Unis, en rejetant le capitalisme et en réclamant des politiques islamiques plus explicites.

Cependant, le parti est devenu un détracteur de l’AKP au cours des dernières années en raison de la répression de ce dernier à l’encontre des opposants. 

« Les fondations sont fermées, les érudits sont arrêtés », a tweeté le chef du parti, Temel Karamollaoğlu.

« Quel est leur crime ? Faire partie de l’opposition, critiquer le gouvernement. » 

Des partisans du Parti de la félicité participent à un rassemblement électoral à Istanbul (AFP)

Bien que le parti obtienne rarement plus de 2 % des suffrages nationaux et ne bénéficie par conséquent d’aucune représentation au Parlement, il reçoit toujours le soutien de segments de la population préoccupés à la fois par l’autoritarisme croissant d’Erdoğan et son incapacité à appliquer la loi islamique.

Temel Karamollaoğlu a également repoussé spécifiquement les ouvertures effectuées par l’AKP pour former un pacte électoral, jugeant cette idée « folle ».

Les nouvelles lois introduites par l’AKP, qui permettent la création d’alliances électorales en vue des prochaines élections législatives et présidentielles, anticipées au 24 juin prochain, pourraient paradoxalement contribuer à faire de Saadet un acteur plus important sur la scène politique. Le 2 mai, le parti s’est en effet allié au Bon Parti, au Parti républicain du peuple (CHP) et au Parti démocrate dans le cadre d’une coalition d’opposition, l’Alliance de la nation, qui pourrait permettre à Saadet d’entrer au Parlement sans pour autant dépasser le seuil des 10 %.

La position de Karamollaoğlu lui a attiré des ennemis au sein des médias pro-AKP, bien qu’une répression ouverte ne soit pas encore en vue. Le patriotisme du chef du Parti de la félicité a fait l’objet d’un examen particulier en raison de son épouse, originaire de Manchester, qui a rencontré Karamollaoğlu pendant ses études dans les années 1960.

« Les conservateurs religieux qui ne sont pas pro-Erdoğan peuvent être diabolisés par l’empire de propagande pro-Erdoğan et catalogués en tant qu’ennemis intérieurs, faisant ainsi l’objet de poursuites émanant d’accusations douteuses », a déclaré Akyol.

« Selon le discours erdoğaniste, soutenir Erdoğan est assimilé à du patriotisme ; dès lors, critiquer Erdoğan devient un acte de traîtrise. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.