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EXCLUSIF : Londres va introduire un programme de « déradicalisation obligatoire »

Le projet a été dévoilé dans un rapport annuel contre le terrorisme, alors que la commission parlementaire des droits de l’homme a mis en garde contre une politique de lutte contre l’extrémisme rétrograde
La nouvelle ministre de l’Intérieur Amber Rudd, nommée la semaine dernière, dont le ministère supervise la stratégie Prevent (AFP)

Le gouvernement britannique a annoncé qu’il projette d’introduire un programme de déradicalisation obligatoire, alors que la commission parlementaire des droits de l’homme a averti que sa stratégie de lutte contre l’extrémisme reposait sur des théories improuvées et risquait de « faire empirer la situation ».

Le nouveau plan, qui coexisterait avec le programme Channel (« Canal ») de lutte contre la radicalisation, a été dévoilé dans le rapport annuel du gouvernement sur sa stratégie contre le terrorisme, publié jeudi dernier.

« Nous allons aussi introduire un nouveau programme de déradicalisation qui sera obligatoire, quand la loi le permet, pour ceux qui sont déjà bien engagés sur la voie de la radicalisation et qui demandent un type de soutien particulièrement intensif », a précisé le rapport.

Middle East Eye a cru comprendre que ce nouveau programme serait utilisé dans des cas où Channel serait considéré inadéquat à cause du niveau de radicalisation, ou de l’existence de sanctions pénales ou civiles.

Le plan donnerait accès à toute une gamme de services, notamment dans le domaine de la santé mentale et du traitement de l’état de stress post-traumatique, ce qui laisse penser qu’il pourrait être personnalisé pour des individus revenant de Syrie ou d’autres zones de guerre.

Il est destiné à fournir une assistance et un soutien concrets à des personnes qui veulent se détourner du « terrorisme et des idéologies terroristes », et il s’intègre dans les efforts du gouvernement pour étendre la déradicalisation à l’intérieur des prisons, ainsi qu’aux détenus remis en liberté conditionnelle.

Le rapport annuel a également révélé à quel point le programme Channel, que le gouvernement décrit aussi comme un programme à caractère volontaire, cible les communautés musulmanes – 70 % des personnes référées sont assimilées à « un extrémisme à caractère islamiste », 15 % à un extrémisme d’extrême-droite, et 15 % à « d’autres types d’extrémisme ». Toujours d’après le rapport, plusieurs milliers d’individus ont été aiguillés vers ce programme, et plusieurs centaines d’entre eux ont reçu une forme de soutien.

Environ 4,5 % de la population du Royaume-Uni est de confession musulmane, d’après les chiffres du recensement de 2011.

Channel, qui fait partie d’une vaste stratégie de lutte contre l’extrémisme baptisée Prevent (« Prévenir »), s’est révélé particulièrement controversé depuis l’introduction l’année dernière du « devoir de Prévenir », qui demande aux travailleurs du secteur public, y compris aux enseignants, de « prendre en considération la nécessité d’empêcher des individus d’être attirés par le terrorisme ».

Cela comprend l’examen de cas référés par des organismes du secteur public par des panels locaux qui comprennent souvent des officiers de police et des fonctionnaires recrutés dans les secteurs de l’éducation, des services sociaux et de la santé, et la création de programmes personnalisés pour les personnes jugées vulnérables.

En 2015, le nombre de cas référés au cours de l’année a triplé, se montant à près de 4 000, avec un tiers des cas provenant d’écoles et concernant souvent de jeunes enfants. Cela a suscité la crainte que le « devoir de Prévenir » muselait les discussions dans les salles de classe et portait atteinte aux droits fondamentaux des enfants.

Lena Mohamed de la Commission islamique des droits de l’homme (IHRC) a déclaré à Middle East Eye qu’il était « extrêmement décevant que le gouvernement continue à pousser son agenda de lutte contre l’extrémisme, malgré le fait que le plan Prevent a été largement et lourdement critiqué par les principaux organismes de défense des droits de l’homme, des avocats, des syndicats, des députés et, surtout, par les communautés musulmanes qu’il prend pour cibles ».

Elle a ajouté qu’on s’inquiétait déjà de la pression exercée sur certaines personnes pour qu’elles se conforment au programme Channel.

« Bien qu’il soit en théorie volontaire, la pression exercée sur certains individus pour qu’ils y participent et qu’ils s’y conforment implique qu’il s’agit exactement du contraire. En outre, nous avons assisté à de nombreux cas où des enfants ont été adressés au programme Channel sans le consentement de leurs parents, ce qui le rend par là même obligatoire. Cette nouvelle initiative du gouvernement lui permet tout simplement de s’assurer qu’il n’est pas contesté par ceux qu’il prend pour cible sans répit. »

Les détails de ce nouveau programme ont été communiqués alors même que la Commission parlementaire mixte des droits de l'homme venait de conclure que le progrès en vue de mettre en place une loi anti-terroriste paraissait faire marche arrière, étant donné que le gouvernement « se gardait de fournir quelque détail que ce soit ».

La commission a aussi critiqué les erreurs commises par le gouvernement en s’attaquant à l’extrémisme avec Prevent, en affirmant que la stratégie de lutte contre l’extrémisme déjà en place était « trop opaque et n’inspirait pas confiance ».

« La délicatesse de ces problèmes devrait inciter le gouvernement à faire preuve de beaucoup de précautions, de peur de faire empirer la situation au lieu de l’améliorer », a déclaré Harriet Harman, la présidente de la commission.

L’actuel gouvernement conservateur et le gouvernement de coalition dirigé par les conservateurs qui l’a précédé ont peiné à introduire de nouvelles mesures visant à s’attaquer à « l’extrémisme non-violent » – et les deux derniers discours de la Reine ont fait mention d’un projet de loi pour lutter contre l’extrémisme

Theresa May, la nouvelle Première ministre qui a remplacé David Cameron il y a deux semaines, a supervisé les efforts de lutte contre l’extrémisme pendant les années où elle occupait le poste de ministre de l’Intérieur, introduisant notamment le « devoir de Prévenir ».

Les critiques suggèrent que le retard du projet de loi est dû à l’incapacité du gouvernement de se mettre d’accord sur une définition juridique solide de l’extrémisme, et à des craintes que toute tentative visant à proscrire ce qu’on qualifie d’extrémisme islamiste pourrait être exploitée au détriment d’individus et de groupes souscrivant à des opinions religieuses conservatrices.

Dans une déclaration présentant le rapport au parlement, Amber Rudd, la nouvelle ministre de l’Intérieur, a annoncé que le gouvernement publierait une remise à jour de sa stratégie de lutte contreterroriste dans le courant de l’année.

Amber Rudd a cité l’État islamique (EI) comme étant la principale menace terroriste pour le Royaume-Uni, mais elle a aussi mis en avant « le regroupement d’al-Qaïda en Afghanistan et au Pakistan, et les groupes qui lui sont affiliés dans d’autres pays ».

« Notre approche doit continuellement s’adapter. C’est la raison pour laquelle nous sommes en train de reconsidérer CONTEST [la stratégie britannique de contreterrorisme] – pour nous assurer que les premières priorités se voient attribuer des ressources adéquates, et que les départements et les organismes gouvernementaux adoptent une approche unifiée. Nous publierons une stratégie remise à jour dans le courant de l’année », a annoncé la ministre de l’Intérieur.  

Miqdaad Versi, le secrétaire général adjoint du Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB) a déclaré qu’il avait hâte que le gouvernement donne de plus amples précisions sur son projet de plan de déradicalisation, la raison de son introduction et le processus de sélection des individus qui y participeront.

« En nous basant sur l’expérience dont nous disposons des méthodes qui sont efficaces pour assurer notre sécurité, il est essentiel que nous en tirions des enseignements, que nous les reproduisions et que forts de ce constat, nous améliorions toutes les armes dont nous disposons pour lutter contre la terreur », a expliqué Miqdaad Versi à MEE. « De plus, nous présumons – d’après ce que la Commission parlementaire mixte des droits de l’homme a déclaré aujourd’hui – qu’il y aura suffisamment de contrôle du mécanisme de prise de décision, de la déradicalisation proprement dite, et du processus de sélection des individus qui assurent le processus de radicalisation. » 

Yasmine Ahmed, la dirigeante de Rights Watch (Royaume-Uni), a affirmé à MEE que le gouvernement avait clairement montré qu’il n’avait aucune intention de tenir compte des inquiétudes grandissantes au sujet de Prevent et des appels à revoir sa stratégie.

« Malgré certaines preuves accablantes que la stratégie de Prevent ne remplit pas son objectif, mais qu’au contraire, elle aliène les communautés même avec lesquelles il a besoin de collaborer, le gouvernement a aujourd’hui tranquillement introduit un nouveau programme de déradicalisation volontaire qui va s’intégrer à Prevent sans aucune consultation ou analyse », a conclu Yasmine Ahmed.

Traduit de l’anglais (original) par Maït Foulkes.