Aller au contenu principal

EXCLUSIF : Une information des Américains a permis à la Turquie de cibler un dirigeant du PKK

Erdoğan accuse Washington d’avoir poignardé Ankara dans le dos. Toutefois, de la Syrie à l’Irak, les deux armées de ces alliés au sein de l’OTAN se coordonnent étroitement
İsmail Özden a été tué le 15 août après que les États-Unis ont partagé des informations avec la Turquie (Twitter/@ismailumut)

ANKARA – Alors que le président américain Donald Trump menaçait la Turquie de nouvelles sanctions la semaine dernière, l’armée américaine partageait des renseignements qui ont aidé Ankara à prendre pour cible un haut-dirigeant militant kurde, a déclaré un diplomate turc à Middle East Eye.

Cette frappe est la preuve que ces alliés au sein de l’OTAN poursuivent leur collaboration militaire, qui s’étend de l’Irak à la Syrie, malgré une série de différends douaniers et de tweets qui menacent les fondements de l’économie turque.

« Le Pentagone se soucie généralement des préoccupations de la Turquie et nous continuerons de coopérer avec eux sur le terrain »

- Un diplomate turc

İsmail Özden a été tué le 15 août lorsque les forces aériennes turques ont mené deux bombardements contre les Unités de résistance de Sinjar (YBŞ), une branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) que la Turquie et les États-Unis ont désigné comme un groupe terroriste.

Après un partage d’informations avec la Turquie, des bombes ont été larguées sur la voiture d’Özden dans la région de Sinjar, dans le nord de l’Irak, près de la frontière avec la Syrie. 

Le Pentagone n’a pas démenti le récit de ce diplomate. 

« Nous soutenons les efforts de la Turquie contre le PKK de diverses manières. Nous reconnaissons la menace très réelle que le PKK représente pour la sécurité turque », a déclaré à MEE Eric Pahon, un porte-parole du Pentagone.

De Manbij en Syrie à Sinjar en Irak, en passant par un nouveau passage frontalier turco-irakien en cours d’élaboration, quatre diplomates turcs ont indiqué à MEE que la coopération militaire entre les deux pays progressait, indépendamment de la passe d’armes autour du pasteur américain Andrew Brunson.

« Le Pentagone se soucie généralement des préoccupations de la Turquie et nous continuerons de coopérer avec eux sur le terrain », a déclaré l’un des diplomates.

Le Pentagone a également souligné lundi que malgré les tensions, les relations entre Washington et l’armée turque restaient solides.

« Il n’y a eu aucune interruption de nos relations avec la Turquie », a déclaré à la presse le colonel américain Rob Manning.

« Le matériel est arrivé »

Un des projets qui ira de l’avant selon des sources turques et américaines est celui des patrouilles conjointes dans la ville de Manbij, une ville du nord de la Syrie située à 25 km au sud de la frontière syro-turque.

Manbij est une source de tension entre deux pays depuis 2016, lorsque les Forces démocratiques syriennes, dirigées par les Unités de protection du peuple (YPG), ont pris le contrôle de la ville avec le soutien de l’armée américaine.

« Même si cela évolue lentement, Manbij est un exemple de la façon dont nous pouvons travailler ensemble »

- Un diplomate turc 

La Turquie considère les YPG comme un groupe terroriste et une extension du PKK, qui mène depuis trois décennies une insurrection sur le sol turc. Washington considère pour sa part les YPG comme un allié clé dans la lutte contre le groupe État islamique (EI).

Lors de la visite du ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu à Washington début juin, les deux pays sont parvenus à un accord : les YPG se retireraient de Manbij et les forces américaines et turques effectueraient des patrouilles simultanées puis conjointes pour maintenir la sécurité et la stabilité dans la ville.

Jeudi dernier, le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis a déclaré : « Le matériel est arrivé. Les officiers sont arrivés et cela va commencer sous peu. »

David Satterfield, chef par intérim du département d’État pour le Moyen-Orient et probablement prochain ambassadeur des États-Unis à Ankara, a déclaré vendredi que le conflit entre la Turquie et les États-Unis n’avait pas affecté l’accord concernant Manbij.

« La marche à suivre concernant la feuille de route de Manbij par toutes les parties impliquées se déroule sans heurt et de façon extrêmement encourageante. Les autres questions bilatérales en jeu n’ont pas eu de conséquence ou d’impact visible ici », a-t-il déclaré. 

Soldats turcs accompagnés de véhicules blindés en patrouille à Manbij (AFP)

L’un des diplomates turcs interrogés par MEE s’est fait l’écho de Mattis et Satterfield : l’accord pourrait évoluer lentement, mais même si cela prend plus de temps que prévu, les patrouilles conjointes vont bientôt commencer.

Lors d’une visite à Washington au début du mois, la délégation turque a utilisé Manbij comme exemple de coopération pour tenter de résoudre la crise diplomatique concernant Brunson, a déclaré le diplomate, qui travaille en étroite collaboration avec ses homologues américains pour résoudre la crise.

« Même si cela évolue lentement, Manbij est un exemple de la façon dont nous pouvons travailler ensemble, a-t-il affirmé. C’est pourquoi nous l’avons présenté à Washington et leur avons demandé pourquoi ils n’accepteraient pas un autre accord pour collaborer sur l’affaire Brunson. »

La visite à Washington s’est achevée sans la moindre solution, les États-Unis rejetant deux accords turcs en échange de la libération de Brunson. Quoi qu’il en soit, des patrouilles conjointes à Manbij sont attendues dans les prochains jours.

Une coopération limitée        

Manbij n'est pas la seule région où l'armée turque et le Pentagone coopèrent. Il y a également les montagnes de Qandil et de Sinjar, dans le nord de l’Irak.

Après l’aide américaine apportée dans l’opération à Sinjar la semaine dernière, la Turquie espère désormais que les Américains partageront plus de renseignements sur les montagnes de Qandil, dans le nord-est de l’Irak, où le PKK est basé depuis les années 1990.

Lors d'une rencontre en février entre Mattis et son homologue turc Nurettin Canikli à Bruxelles, les États-Unis ont promis de partager des renseignements avec la Turquie pour soutenir sa lutte contre le PKK en Irak. 

Néanmoins, les quatre diplomates turcs interrogés par MEE ont souligné qu'Ankara avait conscience des limites de la coopération du Pentagone.

À Manbij, les YPG ne se sont pas encore retirés malgré l'accord conclu en juin – et la milice contrôle toujours près d'un quart de la Syrie avec le soutien des États-Unis.

Les gouvernements turc et irakien travaillent sur un nouveau passage frontalier à Ovaköy

À Sinjar, le soutien américain en faveur de la lutte de la Turquie contre les YBŞ sera limité puisque les États-Unis utilisent cette même région pour transporter des armes, des munitions et d'autres équipements destinés aux YPG en Syrie.

Les diplomates ont précisé que si le Pentagone avait coopéré avec la Turquie dans sa traque de certains dirigeants de haut rang du PKK, le camp américain était toutefois réticent à en faire plus.

Cela est dû au fait que les États-Unis ont une influence significative sur les YBŞ et que si le groupe était chassé de la région par des opérations turques, les Américains n'auraient pas de groupe armé pour protéger leurs convois qui transportent du matériel jusqu’en Syrie.

Les milices des Hachd al-Chaabi, soutenues par l'Iran, opèrent également autour de Sinjar, et les États-Unis préféreraient que la région reste sous le contrôle des YBŞ plutôt que de tout groupe soutenu par l'Iran.

L'un des diplomates, spécialiste de l'Irak, a déclaré aux journalistes la semaine dernière que la Turquie travaillait sur un plan plus vaste visant à chasser les YBŞ de Sinjar. 

« Nous savons que les YBŞ se composent principalement de Yézidis ; après le départ de l’État islamique de la région, ces Yézidis pensent qu'ils ont désespérément besoin de ce groupe pour être protégés », a-t-il expliqué. 

« Nous essayons de trouver les différences entre les Yézidis et les YBŞ et nous y travaillerons pour mettre fin au besoin des Yézidis vis-à-vis du groupe. »

Un nouveau passage à la frontière turco-irakienne

La véritable raison des efforts déployés par la Turquie pour chasser les YBŞ de la région est le projet de création d’un nouveau passage frontalier à Ovaköy, un village situé à la frontière entre l'Irak, la Syrie et la Turquie. 

Le seul passage actuel, situé à Habur, à l'est d'Ovaköy, est contrôlé par le Gouvernement régional du Kurdistan et aucun passage entre la Turquie et l'Irak n’est contrôlé par le gouvernement de Bagdad.

« Si nous réussissons, l'Irak ne dépendra pas de l'Iran pour exporter son pétrole et c'est pourquoi les États-Unis soutiennent le projet »

- Un diplomate turc

Néanmoins, le nouveau passage reliera directement la Turquie à l’Irak et comprendra une autoroute allant de Bagdad à la frontière en contournant la région kurde autonome de l’Irak.

La Turquie et l'Irak sont actuellement en discussion au sujet de son ouverture. La Turquie est prête à assumer la responsabilité des travaux de construction en Irak, notamment la construction de portions d’autoroute et la réparation des portions existantes endommagées par l’État islamique, a indiqué l’un des diplomates. 

« Il y a beaucoup de groupes armés au sud du passage frontalier que nous avons prévu. Cela crée un environnement d’anarchie et fait de ce secteur l’endroit idéal permettant aux terroristes de circuler librement », a déclaré le diplomate.

« Les États-Unis utilisent cette liberté pour traverser la frontière et venir en aide aux YPG en Syrie, mais nous devons chasser les groupes terroristes pour sécuriser la route qui reliera Bagdad au nouveau passage frontalier. »

Si la Turquie n'a pas entamé de pourparlers avec les États-Unis au sujet du nouveau passage, le gouvernement sait que Washington n'est pas opposé le projet en principe, dans la mesure où celui-ci entraînera probablement un accroissement du commerce entre la Turquie et l'Irak – et un déclin de la dépendance irakienne vis-à-vis de l'Iran.

L'Irak dispose actuellement de dix passages frontaliers avec l'Iran et la majeure partie du commerce extérieur par voie terrestre s’effectue avec son voisin oriental. 

Tomates en conserve iraniennes en vente dans un supermarché de Bagdad (AFP)

L'un des diplomates a déclaré que la Turquie était consciente que l'Iran n'était pas satisfait du nouveau projet, craignant une perte d’influence en Irak.

« Alors que l'Iran et l'Irak ont plus de dix passages frontaliers, nous n'en avons qu'un et ce dernier n'est même pas contrôlé par le gouvernement central de Bagdad », a-t-il déclaré.

« Nous voulons augmenter notre volume commercial avec l’Irak. Cela permettra également le transport de pétrole de Kirkouk vers le port turc de Ceyhan.

« Si nous réussissons, l'Irak ne dépendra pas de l'Iran pour exporter son pétrole et c'est pourquoi les États-Unis soutiennent le projet. »

Néanmoins, les promesses de soutien des États-Unis en faveur du passage ne seront pas suffisantes pour la Turquie. Ankara cherchera à faire en sorte que les États-Unis cessent d’apporter leur soutien aux YBŞ, a précisé le diplomate.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.