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Expulsés à vie

La lutte d’une famille palestinienne pour rester sur ses terres
Khirbet Susya, 2012 (Anne Paq/Activestills.org)

Nasser Nawaj’ah tenait la main de Laith tandis qu’ils marchaient à mes côtés sur le chemin de terre et de galets de l’ancien Susya. Nasser a 33 ans, son fils en a 6. Nasser a gardé les mâchoires serrées, regardant régulièrement par-dessus son épaule pour voir si quelqu’un approchait. Jusqu’à ce que Laith intervienne avec sa question, les seuls bruits provenaient de nos pas et du vent, dont Nasser se protégeait grâce à un chapeau de laine et une veste plissée marron.

« Pourquoi ont-ils pris notre maison ? » a demandé le petit garçon.

« Pourquoi l’ont-ils prise ? C’est une bonne question », a répondu Nasser, faisant une pause pour choisir ses mots avec soin. « Ils ne veulent pas des Palestiniens. Ils ne veulent pas de nous ici. »

Laith s’interrogeait, en fait, sur quelque chose qui s’est produit il y a 29 ans alors que son père était un jeune garçon. Toutefois, il aurait pu tout aussi bien faire allusion à la menace d’expulsion imminente à laquelle sont confrontées sa famille et sa communauté aujourd’hui.

J’avais passé la nuit précédente avec Nasser et sa famille dans leur tente, sur leurs terres agricoles de Khirbet Susya dans les collines du sud d’Hébron en Cisjordanie. Depuis 1986, ils vivent là, à 500 m environ de leur ancienne maison, qui est désormais un parc archéologique israélien. Perchée sur la colline qui nous surplombe se trouve une colonie israélienne construite sur des terres occupées par Israël en 1967. Cette colonie, illégale en vertu du droit international, a été fondée en 1983 et s’appelle également Susya. À l’endroit où nous nous tenions, à quelques centaines de mètres de l’autre côté de la route, s’élevait autrefois l’ancien Susya, le village où habitait la famille de Nasser.

J’avais mentionné à Nasser tôt ce matin que je souhaitais voir l’ancien Susya. En tant qu’étrangère, j’aurais pu acheter un billet pour le site archéologique et entrer sans aucun problème. Pour Nasser, un Palestinien, c’était une autre histoire. Il a déjà tenté à deux reprises de visiter le site du village et la grotte où il est né, sans succès, et a décidé de réessayer avec moi. Cette fois, il emmènera son fils de six ans.

Les parents de Nasser sont nés à El-Jaretain, un village dans le désert du Néguev qui fait désormais partie du territoire israélien. Ils ont été chassés de leur maison en 1948, lors des déplacements de masse qui ont accompagné la création d’Israël. Après leur expulsion d’El-Jaretain, ils ont rejoint des proches qui vivaient depuis des dizaines d’années dans les antiques grottes de l’ancien Susya. L’existence d’un village palestinien est mentionnée dans des documents écrits qui remontent au moins à 1830.

Bien que sa famille soit originaire d’el-Jaretain, Nasser est chez lui à Susya.

« Notre village demeure dans notre mémoire et je veux qu’il reste dans la mémoire de nos enfants, la mémoire des enfants de Susya », a expliqué Nasser, c'est ce qui l'a conduit à emmener Laith avec lui aujourd’hui. « C’est leur village, leur véritable village, d’où ils ont été expulsés en 1986. Ils doivent le voir, le toucher, s’en souvenir, connaître ses caractéristiques. C’est notre patrimoine. »

Nasser avait tenté de revenir une première fois dans l’ancien Susya il y a plusieurs années, accompagné de son père et d’un ami israélien appartenant à l’organisation des droits de l’homme, B’Tselem, pour laquelle travaille Nasser. L’armée israélienne les avait chassés, mais son père avait eu le temps de lui montrer les citernes où il avait abreuvé ses moutons et la grotte dans laquelle Nasser était né. Quelques semaines avant ma visite, il a essayé une deuxième fois en achetant des billets pour le parc archéologique et en y entrant brièvement. Une fois de plus, m’a-t-il raconté, les soldats israéliens ne lui ont pas permis de rester. « Ils nous ont dit que les Palestiniens n’avaient pas le droit d’y accéder, que c’était une zone fermée, et ils nous ont chassés. »

Nasser s’attendait à être expulsé à nouveau, mais pour une raison inconnue, les soldats sont restés dans leur jeep à l’entrée du site et nous ont laissés tranquilles.

« Où est notre maison ? » a demandé Laith dès que nous avons pénétré sur le site.

« Tu veux voir notre maison ? D’accord, je vais te la montrer », a répondu Nasser, en tenant son jeune fils par la main et en le guidant à travers le village.

« Est-ce notre maison ? » a répété Laith quelques instants plus tard avec l’obstination d’un enfant de 6 ans.

« Nous y arrivons, attends un peu. »

Nasser nous montra la citerne que sa famille utilisait pour puiser de l’eau, désormais couverte de barres de fer et remplie de pigeons. Laith regarda à l’intérieur. « Est-ce que ces pigeons sont à nous ? »

« Non, les pigeons appartiennent à Dieu. »

Nasser s’arrêta et observa une grotte en particulier.

« Ici ? » demanda Laith, tirant le bras de son père.

Nasser resta silencieux pendant un moment avant de répondre : « Ici. »

Il aida son fils à descendre les marches de pierre jusqu’à une entrée rectangulaire taillée dans la roche blanche et rose. « C’est ici », a-t-il répété, marquant une pause avant d’entrer dans la structure souterraine sombre et humide. « Voilà notre grotte. Ma mère m’a donné naissance ici. »

Laith voulait savoir si l’eau coulait du plafond à l’époque comme c’est le cas aujourd’hui, si l’entrée était ouverte alors et s’il y avait l’électricité dans la grotte lorsque Nasser était enfant. Toutefois, il avait une question encore plus pressante, celle qu’il n’avait cessé de poser toute la journée : « Pourquoi nous l’ont-ils prise, papa ? »

Expulsés à vie

Nasser n’avait que quatre ans en juin 1986 lorsque, après la découverte des restes d’une ancienne synagogue dans l’ancien Susya, l’Administration civile israélienne (l’organe militaire gérant les Territoires palestiniens occupés) a décrété que le village était un site archéologique et a exproprié ses habitants. Nasser ne se souvient pas avoir été chassé de la grotte dans laquelle il est né, mais sa mère, Oum Jihad (70 ans), s’en souvient parfaitement.

Chaque été, pendant la récolte, les villageois se rendaient sur leurs terres agricoles pour ramasser figues, olives et raisins. À la fin de la récolte, ils revenaient à Susya. Un été, quand ils ont essayé de revenir, se souvient-elle, ils ont constaté que « l’armée israélienne avait clôturé le village et nous avait enfermés à l’extérieur. » Les bulldozers avaient bloqué les grottes et détruit leurs maisons.

Oum Jihad était déterminée à récupérer ses biens. Elle s’est approchée de la nouvelle porte en train d’être érigée par des bédouins arabes. Elle se souvient de l’avertissement de l’un d’eux : « Madame, vous feriez mieux de partir. Ils vont vous battre. »

Oum Jihad savait ce qu’il entendait par « ils ». Les Israéliens de la colonie de Susya, soutenus par l’armée israélienne, avaient déjà pris le contrôle du village.

« Je vais chercher mes affaires, même s’ils m’abattent », répondit-elle avant de retourner à sa grotte, de rassembler ses effets dans quelques balluchons et de les porter un par un jusqu’à la porte. Lorsqu’elle eût terminé son dernier balluchon, la porte était fermée et verrouillée et les travailleurs bédouins étaient partis. Elle était piégée à l’intérieur de Susya avec des colons et des soldats hostiles. Imperturbable, Oum Jihad grimpa au sommet d’une petite colline à côté de la porte et jeta un par un les balluchons. Puis, elle creusa un trou sous la clôture et rampa au-dehors au moment même où un soldat se mit à courir vers elle, fusil à la main.

« J’étais jeune et intrépide à l’époque », sourit-elle. « Maintenant, j’ai peur facilement. »

Comme beaucoup des vingt-cinq familles que comptait l’ancien Susya, Oum Jihad a refusé d’abandonner sa terre. Au lieu de déménager vers la ville voisine de Yatta, ils se sont installés sur leurs terres agricoles et de pâturage, y construisant des maisons ou des cabanes rustiques ou déménageant dans des grottes présentes sur ces terres, et ils continuent à appeler leur communauté Susya, ou Khirbet Susya (« ruines de Susya »).

Mais les problèmes d’Oum Jihad et du reste de sa communauté venaient seulement de commencer. « À partir de ce moment, nous avons constamment vécu dans la souffrance et le harcèlement », me confie-t-elle. « Cette colonie de Susya est la mère de tous nos maux. Ils s'obstinent à déraciner nos arbres. Une fois, l’un de leurs bulldozers m’a presque renversée en aplatissant la terre. »

Elle décrit plusieurs incidents violents que les villageois ont endurés aux mains des colons. Elle me raconte qu’il y a environ quinze ans, son cousin Mahmoud, père de douze enfants, a été abattu par des colons.

Nasser a été battu plusieurs fois – par des soldats ainsi que des colons. Oum Jihad se rappelle d’une de ces agressions, en 2001, après le meurtre par un Palestinien de Yair Har-Sinai, un colon israélien de la colonie de Susya. Bien que le meurtrier de Har-Sinai ne fût pas un habitant de Khirbet Susya, beaucoup ont quitté le village devant la crainte des inévitables représailles. Les filles de Oum Jihad, toutefois, voulaient rester et Nasser, encore adolescent, a refusé de quitter ses sœurs. « Les colons ont attrapé Nasser, lui ont donné des coups de pied et des coups de poing », raconte sa mère. « Il saignait des oreilles et du nez. Il est resté cloué au lit pendant deux mois. »

Autre incident : Nasser, qui était entre-temps devenu un célèbre militant, se trouvait au sommet de la colline près de la colonie de Susya lorsque les colons ont commencé à crier « Nasser Nawaj’ah, nous allons te massacrer ! » et à lui tirer dessus. « Il a dévalé le chemin vers la vallée. Il l’a dévalé jusqu’à atteindre les oliveraies et s’est enfui », m’a rapporté Oum Jihad.

Outre les agressions physiques des villageois, le sabotage de leurs citernes d’eau, la destruction de leurs grottes, l’abattage de leurs arbres et le saccage de leurs champs, la colonie de Susya et les avant-postes illégaux qui s’y rattachent (les colonies israéliennes non autorisées) se sont emparés d’environ 300 hectares de terre appartenant aux villageois, les empêchant d’y accéder pour faire paître leurs moutons. À cela s’ajoutent également les multiples tentatives de l’armée israélienne visant à expulser les villageois déjà déplacés de l’ancien Susya loin de leurs maisons actuelles.

En 1990, les soldats ont embarqué de nombreux villageois dans des camions, les ont conduits à 15 kilomètres au nord de Khirbet Susya, puis les ont jetés sur le côté de la route près d’une décharge. Ils sont retournés sur leurs terres agricoles et ont reconstruit.

En 2001, après le meurtre de Yair Har-Sinai, des soldats accompagnés par des colons ont violemment et sans préavis expulsé la communauté. Les arbres ont été déracinés, le bétail abattu, les puits et les grottes détruits et les villageois ont été battus et arrêtés. Une décision provisoire de la Cour suprême israélienne a permis aux villageois de revenir, mais l’Administration civile israélienne leur a systématiquement refusé les permis de construire pour leurs maisons ou les enclos pour leur bétail et ils n’ont pas pu réparer leurs grottes. Lorsque des structures temporaires sont construites, elles sont déclarées illégales et certaines sont démolies.

La voix d’Oum Jihad a pris un air de défi alors qu’elle résumait la situation critique de sa communauté : « Ils démolissent et nous reconstruisons. »

« Si je perds ça, je perds aussi ma vie. »

Les habitants de Khirbet Susya ne sont pas seuls dans leur lutte. Pour leur protection et en tant que témoins, des militants israéliens d’organisations comme Ta’ayush, un mouvement populaire protestant contre le racisme et les inégalités entre juifs et Arabes, accompagnent parfois les bergers du village quand ils font paître leurs moutons à proximité de colonies israéliennes. Par ailleurs, l’association Rabbins pour les droits de l’Homme (Rabbis for Human Rights, RHR) a joué un rôle central dans les batailles juridiques menées par le village depuis l’expulsion de 2001.

La situation des villageois s’est encore détériorée en 2012, lorsque la colonie de Susya a fait équipe avec l’organisation israélienne de droite Regavim qui promeut un programme ouvertement sioniste pour « protéger les terres et les biens nationaux » et a déposé une requête auprès de la Cour suprême demandant la démolition de toutes les structures présentes à Khirbet Susya. Ironiquement, la requête décrivait le village comme un « avant-poste illégal » et un « risque de sécurité » pour les colons de Susya. Les incidents impliquant des violences et des destructions contre la communauté palestinienne se sont rapidement intensifiés.

Fin 2012, les avocats du RHR ont soumis un plan directeur au nom de Khirbet Susya à l’Administration civile. Sa réponse, publiée en octobre 2013, était entre autres la suivante : « Nous considérons le plan actuel comme une tentative de plus visant à empêcher une population opprimée et pauvre de progresser... Il tente d’empêcher les femmes palestiniennes de briser le cycle de la pauvreté et les prive d’opportunités éducatives et professionnelles. De même, en condamnant les enfants palestiniens à vivre dans un petit village sans aucun moyen de développement, ce plan empêche ceux-ci de se tenir au courant des possibilités qui s’offrent à toute autre personne. Nous recommandons le rejet immédiat de ce plan. » L’Administration civile a recommandé aux villageois de se rapprocher de la ville voisine de Yatta.

Nasser n’a pas été dupe de ces manifestations d’inquiétude. Les choix de l’Administration civile, m’a-t-il expliqué, n’ont rien à voir avec les mauvaises conditions de vie des villageois. Si telle était vraiment leur préoccupation, alors ils permettraient à Khirbet Susya de se développer. « C’est le plan directeur pour la colonie de  Susya : ils ont besoin de faire partir les Palestiniens de cette terre afin d’étendre la colonie. »

En février 2015, l’association RHR a saisi la Cour suprême, faisant appel du rejet du plan directeur pour le village et demandant la délivrance d’une injonction provisoire pour prévenir toute nouvelle démolition jusqu’à ce qu’une décision soit rendue sur cette requête. Le 5 mai, la Cour a refusé de délivrer l’injonction, donnant ainsi à l’armée israélienne le feu vert pour procéder à la démolition alors même qu’une décision reste encore en suspens. Cinq jours plus tard, un inspecteur de l’Administration civile est venu à Khirbet Susya et a pris des photos et des mesures des structures du village. Nasser et sa famille ont toutes les raisons de croire que leur expulsion est imminente.

Les villageois et leurs partisans se sont rapidement mobilisés, organisant de grandes manifestations et érigeant une tente de solidarité internationale où des militants venant du monde entier maintiennent une présence constante. Nasser lui-même est déterminé à se battre. « C’est ma terre. Ma mère m’a donné naissance à Susya. Mon père est un réfugié de 1948 et je suis un réfugié de 1986. Je ne veux pas que mes enfants soient les réfugiés de 2015. C’est chez moi. Ma vie est ici : la terre, les oliviers, les vignes. Si je perds ça, je perds aussi ma vie. »

Oum Jihad abonde dans son sens. « Nous avons souffert et vécu toute notre vie à Susya, depuis que nous avons quitté el-Jaretain jusqu’au jour où nous sommes arrivés à Susya. Nos moutons et nos terres sont à Susya et nous restons sur nos terres pour les protéger. Si nous mourons, nous mourrons inébranlables sur nos terres. »

Oum Jihad assise dans la tente de sa famille à Khirbet Susya (Nasser Nawaj’ah)

Se tenant debout dans la grotte où il est né, Nasser demanda à Laith de ne pas bouger le temps d’une photo, puis lui donna l’appareil pour que le garçon puisse immortaliser son patrimoine.

Je demandai à Nasser ce que ça lui faisait de montrer le lieu de sa naissance à son fils. « J'éprouve quelque chose que les mots sont impuissants à exprimer », m’a-t-il répondu. Il a lutté un moment pour tenter d’exprimer ses émotions, puis s’est effondré au milieu de sa phrase, a pris la main de Laith et s’est dirigé avec lui vers la sortie de la grotte. Père et fils ont grimpé les escaliers vers l’extérieur dans la luminosité de la froide journée d’hiver, d’où ils ont continué à explorer l’ancien Susya, avant de retourner à leur maison actuelle à Khirbet Susya – une autre maison d’où ils peuvent être expulsés à tout moment.

- Jen Marlowe est conseillère en communication pour Just Vision, fondatrice de donkeysaddle projects, auteure et réalisatrice primée de documentaires et militante pour les droits de l’homme et la justice sociale. Ses livres incluent The Hour of Sunlight: One Palestinian’s Journey From Prisoner to Peacemaker et I Am Troy Davis. Parmi ses films figurent Witness Bahrain et One Family in Gaza. Twitter : @donkeysaddleorg. Pour savoir comment apporter votre soutien à Susya, rendez-vous sur Susiya Forever.

© 2015 Jen Marlowe. Cet article a été d'abord publié sur TomDispatch.com.

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.