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Gaza : handicapés ou morts, de nombreuses jeunes victimes des frappes israéliennes ne retourneront pas à l’école

Parmi les centaines d’enfants palestiniens blessés lors de la campagne israélienne sur Gaza en mai, beaucoup se retrouvent désormais face à une vie sans éducation et peu de perspectives d’avenir
Mohammed (8 ans) a perdu la vue lors d’une frappe aérienne en mai et son ancienne école ne peut s’adapter à son handicap (MEE/Mohammed al-Hajjar)
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GAZA, bande de Gaza

Mohammed Shaaban (8 ans) est assis sur le banc d’une salle de classe et écoute attentivement l’enseignant, faisant de son mieux pour suivre le cours.

Élève de CE1, il est avec ses camarades de classe dans une école de Beit Lahia, au nord de la bande de Gaza, mais ce n’est que temporaire. Il a perdu la vue pendant l’intense campagne de bombardement d’Israël sur la bande de Gaza en mai, et aujourd’hui, l’administration scolaire refuse de le laisser continuer à étudier dans cet établissement car celui-ci ne peut s’adapter à son handicap.

En ce jour fatidique de mai, Mohammed venait de terminer ses courses pour les vacances de l’Aïd al-Fitr avec sa mère et son cousin lorsqu’une roquette a frappé le marché et que des éclats d’obus l’ont atteint au visage.

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Trois semaines plus tard, il a été transféré dans un hôpital en Égypte pour y recevoir des soins. Les médecins ont dit au père de Mohammed que son cas était « sans espoir ».

« Un de ses yeux avait été détruit par les éclats d’obus, il n’y a donc absolument aucun espoir de rétablissement », explique son père, Hani Shaaban, à Middle East Eye.

« L’autre a été gravement endommagé et les médecins nous ont dit qu’il ne recouvrerait jamais la vue de cet œil. »

L’histoire tragique de Mohammed est loin d’être un cas unique. Selon l’agence de l’ONU pour les droits de l’homme, le HCDH, 66 enfants et 40 femmes figurent parmi les 256 Palestiniens tués lors des onze jours d’offensive israélienne sur le territoire sous blocus. Parmi les enfants tués, 51 avaient l’âge d’aller à l’école. Environ 470 autres enfants ont été blessés dans les frappes.

Plus d’une cinquantaine d’établissements d’enseignement ont été endommagés par les bombardements, notamment des écoles, des crèches et l’Université islamique dans le centre de Gaza.

Plus de 50 établissements d’enseignement à Gaza ont été endommagés lors des bombardements de mai (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Plus de 50 établissements d’enseignement à Gaza ont été endommagés lors des bombardements de mai (MEE/Mohammed al-Hajjar)

En outre, l’équipe de démineurs du ministère de l’Intérieur à Gaza a déclaré avoir localisé quatre bombes israéliennes non explosées qui se trouvent toujours dans le sol sous les écoles gérées par l’UNRWA – l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens.

Vivre dans un « affreux cauchemar »

Ailleurs à Beit Lahia, Mohammed al-Attar, père de quatre enfants, raconte le jour où il a inscrit sa fille Amira, âgée de 6 ans, en CP.

« Le directeur de l’école lui a demandé de compter jusqu’à dix et de réciter l’alphabet en arabe. Elle l’a fait et ils ont été impressionnés par son intelligence. Ils l’ont admise à l’école et elle était super heureuse », confie le père à MEE.

Amira avait hâte de partager la nouvelle avec sa mère dès leur retour à la maison, et son frère aîné Islam (8 ans) avait déjà commencé à planifier leur premier jour d’école ensemble.

« Islam a dit à Amira qu’il la conduirait à son école le matin avant d’aller à sa propre école, puis que l’après-midi, il la ramènerait à la maison avec lui. »

Sa fille était très enthousiaste à l’idée d’acheter des fournitures scolaires, et elle était catégorique sur la couleur qu’elle voulait pour son cartable – il devait être rose, raconte son père.

VIDÉO : Le traumatisme permanent des enfants de Gaza face aux attaques israéliennes
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Islam, quant à lui, était à la fois un bon frère et un bon élève, poursuit-il.

« Il était le premier de sa classe et nous étions si heureux. Nous l’encouragions tout le temps et nous voulions lui acheter un cadeau pour sa réussite. »

Mais les deux enfants n’ont jamais pu aller à l’école ensemble. « Les bombardements sont arrivés beaucoup plus vite », rapporte le père.

Le 14 mai, cinq frappes israéliennes ont touché le quartier des Attar sans avertissement préalable, détruisant complètement un bâtiment qui abritait six appartements.

Au moment de l’attaque, la femme et les enfants de Mohammed étaient tous assis ensemble à la maison, tandis que lui se trouvait avec son frère dans une autre pièce. Sa femme et trois de ses enfants ont été tués. Mohammed s’en est sorti avec quelques blessures mineures.

Deux semaines seulement après son inscription à l’école, Amira a perdu la vie avec sa mère Lamia (27 ans) et deux de ses frères, Islam et Zein (5 mois).

« Nous avions des projets pour la rentrée des classes. Mais me voici seul, avec le seul enfant qu’il me reste, dans la maison de ma mère », déclare Attar à MEE. « Tout s’est passé si vite que ça m’a fait l’impression d’un rêve, je n’ai plus personne maintenant hormis un enfant qui n’a que 5 ans.

« Franchement, je ne sais toujours pas quoi faire, tout ce qui s’est passé ressemble à un affreux cauchemar. Je n’arrive pas à croire que je les ai perdus tous les quatre en une journée. »

Enfants traumatisés

Dans une enquête menée auprès de 530 enfants de toute la bande de Gaza, une ONG des droits de l’homme basée à Genève a constaté que neuf enfants interrogés sur dix souffraient d’une forme de trouble de stress post-traumatique (SSPT) lié au conflit.

Après l’attaque, Mohammed, le jeune garçon qui a perdu la vue, a changé et maintenant, il évite les interactions sociales et préfère rester seul, indique son père à MEE.

« Son humeur change tous les quarts d’heure, parfois il commence à pleurer et à crier, et parfois il trouve quelque chose à apprécier, mais la plupart du temps, il est introverti et ne parle à personne en dehors de sa famille », explique-t-il.

« Chaque matin, quand ses frères et sœurs se préparent pour l’école, il se met à pleurer et demande à les accompagner, mais il ne peut plus aller à son ancienne école. »

Hani Shaaban indique que ne pas pouvoir retourner normalement à l’école provoque des problèmes psychologiques à son fils (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Hani Shaaban indique que ne pas pouvoir retourner normalement à l’école provoque des problèmes psychologiques à son fils (MEE/Mohammed al-Hajjar)

Hani Shaaban dit avoir discuté avec l’école de l’éventualité de laisser son fils devenu aveugle continuer à étudier là-bas.

« [L’administration de l’école] nous a dit qu’il ne pouvait plus fréquenter une école ordinaire et que nous devions le transférer dans une école spécialisée pour les aveugles », déplore-t-il.

Pour apaiser le garçon dévasté, l’école a autorisé Mohammed à s’asseoir parmi ses camarades de classe et l’a encouragé à participer aux cours. « Il se sentait mieux, mais maintenant, il veut aller [à son ancienne école] tous les jours », poursuit son père. 

Ce dernier n’a pas eu le courage de dire à son fils amoureux des mathématiques qu’il ne pourrait plus jamais lire ou étudier.

« Il me demande tout le temps quand il pourra voir à nouveau et s’il pourra marcher dans la rue et aller seul à l’école… Ce n’est plus un élève comme les autres. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.