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« Il est temps d’en finir » : les manifestations reprennent en Irak

Un rapport qui absout le gouvernement central de toute responsabilité dans la mort de dizaines de manifestants suscite l’ire des activistes, tandis que de nouveaux décès sont annoncés ce vendredi
Des contestataires scandent des slogans pendant une manifestation à Bagdad contre la corruption étatique, la défaillance des services publics et le chômage (AFP)

Les manifestations ont secoué à nouveau l’Irak ce vendredi, des rapports faisant état de treize manifestants tués dans la journée.

Dans la matinée, les policiers anti-émeutes déployés en masse dans les rues de la capitale ont tiré un barrage de grenades lacrymogènes pour éloigner les manifestants de la Zone verte, où siègent le pouvoir irakien et l’ambassade des États-Unis. Deux manifestants ont été tués à Bagdad, touchés au visage par ces grenades, a indiqué à l’AFP un membre de la Commission gouvernementale des droits de l’homme. 

Quatre autres décès sont survenus à Nassiriya, dans le sud, où les manifestants ont incendié le siège du gouvernorat lors de la reprise de la contestation antigouvernementale, et une autre personne serait morte dans les incendies ayant visé une dizaine de sièges de partis politiques à Samawa, également dans le sud.

Enfin, selon l’AFP cinq manifestants ont été tués par balles devant le siège des Assaïb Ahl al-Haq (« La ligue des vertueux »), l’une des factions les plus puissantes au sein de la coalition des paramilitaires du Hachd al-Chaabi, à Amara, à 350 km au sud de Bagdad. Le Hachd al-Chaabi soutient le gouvernement d’Adel Abdel Mahdi, dont la rue réclame la démission.

La colère suscitée par la mort de dizaines de personnes lors des précédentes manifestations – qui ont débuté début octobre –, est l’une des raisons de la manifestation d’aujourd’hui, la première depuis la fin de la fête religieuse d’Arbaïn.

Un rapport publié mercredi par le gouvernement indique que 157 personnes ont été tuées depuis le 1er octobre, rejetant principalement les violences sur des officiers et commandants qui « ont perdu le contrôle de leurs forces pendant les manifestations, [ce qui] a provoqué le chaos ».

Des politiciens de l’opposition et des activistes, notamment l’ancien Premier ministre Haider al-Abadi, ont critiqué ce rapport, qui impute la faute aux officiers subalternes.

Haider al-Abadi a déclaré que ceux qui avaient tiré sur les manifestants suivaient clairement les « ordres d’une haute autorité centrale » et a critiqué le gouvernement pour avoir selon lui dissimulé « qui a véritablement ordonné de tuer les manifestants ».

Des manifestants se mettent à l’abri alors que les forces de sécurité utilisent des gaz lacrymogènes lors d’une manifestation antigouvernementale dans le centre de Bagdad le 25 octobre 2019 (AFP)
Des manifestants se mettent à l’abri alors que les forces de sécurité utilisent des gaz lacrymogènes lors d’une manifestation antigouvernementale dans le centre de Bagdad le 25 octobre 2019 (AFP)

Un activiste de Bagdad, qui a souhaité conserver l’anonymat pour des questions de sécurité, a confié à Middle East Eye que ce rapport était une tentative d’étouffer l’affaire.

« Bien sûr qu’ils mentent », a asséné l’activiste. « Pourquoi pensez-vous qu’ils ont coupé l’accès à internet pendant la dernière manifestation ? Parce qu’ils tentaient de cacher leurs agissements. »

L’homme fait partie d’un groupe de trois activistes – deux à Bagdad et un dans la région kurde, au nord – qui assistent à la manifestation de ce vendredi.

« De jeunes hommes comme moi se font tuer parce qu’ils veulent une vie meilleure »

- Ali Hussein, activiste

« Le gouvernement ne peut pas utiliser deux fois le même argument », a-t-il dit en référence aux déclarations du gouvernement selon lesquelles des officiers avaient agi de leur propre chef.

À la veille des grandes manifestations prévues ce vendredi, plusieurs centaines de personnes s’étaient rassemblées sur la place Tahrir (Libération) à Bagdad, portant des drapeaux tricolores irakiens et demandant le renouvellement de la classe politique.

Quelques dizaines d’entre eux s’étaient dirigés vers la zone verte, un quartier très sécurisé qui abrite les bureaux du gouvernement et les ambassades étrangères, mais ont été repoussés par les forces de sécurité à l’aide de canons à eau.

D’autres rassemblements ont éclos à Diwaniya et Nassiriya, des villes du sud du pays, où les manifestants ont annoncé qu’ils resteraient dans la rue « jusqu’à la chute du régime ».

Peu après minuit, le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi a déclaré que le peuple serait libre d’exercer son droit de manifester aujourd’hui, mais a prévenu que les violences ne seraient pas tolérées.

Le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, avait donné au gouvernement jusqu’à ce vendredi pour répondre aux demandes des manifestants. Ce vendredi, après l’annonce de la mort de deux personnes, il appelé manifestants et force de l’ordre à la « retenue » pour éviter « le chaos ».

« Il faut absolument que les manifestations soient pacifiques et sans violence », a lancé Abdelmahdi al-Kerbalai, qui a lu le sermon au nom du grand ayatollah, ajoutant que les forces de sécurités devaient « traite[r] les manifestants avec le maximum de retenue ».

Transformation radicale du système

Les manifestants protestent contre la corruption généralisée en Irak et le chômage qui l’accompagne, le manque de services et le copinage qui touchent le pays depuis le renversement de Saddam Hussein lors de l’invasion américaine en 2003.

Le dernier paquet de réformes annoncé par Abdel-Mehdi mercredi semble n’avoir en rien freiné cette dynamique.

Ali Hussein, originaire de Bassorah qui vit désormais à Bagdad, a déclaré qu’il se joindrait également aux manifestations afin de demander justice pour les centaines de personnes tuées au cours du mois et dans sa province natale de Bassorah, qui a connu des manifestations tumultueuses en 2018.

« De jeunes hommes comme moi se font tuer parce qu’ils veulent une vie meilleure », a-t-il déclaré à MEE. « Les manifestations de Bassorah l’année dernière ont enhardi la population. Elles ont montré au peuple irakien qu’il ne faut pas avoir peur. »

Le symbole du Joker – interprété par Joaquin Phoenix dans un film qui vient de sortir – est devenu populaire sur les réseaux sociaux, symbolisant l’insurrection contre l’establishment corrompu.

Traduction : « Nouveau fascinant développement : des Irakiens changent leur photo de profil pour le #joker dans l’attente des manifestations du 25 octobre. Pour beaucoup, le symbole représente le soulèvement contre des années d’oppression et de mauvais traitement de la part du gouvernement. »

L’activiste de Bagdad a déclaré que son groupe – intitulé #IraqiRevolution sur Twitter – demandait la transformation radicale du système politique irakien.

« Cela ne vient pas seulement de notre groupe – la principale revendication de l’ensemble des manifestants est un changement complet du gouvernement et l’interdiction de tous les partis politiques impliqués dans le gouvernement depuis 2003 », a-t-il expliqué.

« Ils sont tous corrompus, loyaux envers d’autres pays, l’Iran, l’Arabie saoudite, les États-Unis. »

Ce vendredi sur la place Tahrir, la plupart des manifestants étaient des hommes, mais certaines femmes se sont également présentées. Suad Izz al-Din était l’une d’entre elles. « Ce gouvernement n’est pas un gouvernement », a-t-elle déclaré à MEE, tenant un drapeau irakien. « Pas de salaire, pas d’État, rien. »

En Irak, une personne sur cinq vit dans la pauvreté et le taux de chômage des jeunes avoisine les 25 %, selon la Banque mondiale.

Comme d’autres manifestants, Salam Kashkal a passé la nuit place Tahrir, scandant « Le peuple veut la chute du régime » et d’autres slogans rappelant les manifestations du Printemps arabe en 2011.

Selon lui, manifester est une obligation parce que, comme d’autres Irakiens, il n’a aucun moyen de gagner sa vie.

« Je n’ai rien. Je le jure devant Dieu, je n’ai que cela », a-t-il déclaré à MEE en montrant 2 500 dinars irakiens (un peu moins de 2 euros). « Tout le monde est au chômage. »

« Nous avons le devoir de vous protéger »

Abbas Khadim, directeur du programme Irak au sein de l’Atlantic Council, a déclaré à MEE qu’il ne pensait pas que le rapport sur les violences contre les activistes était une mise hors de cause, comme l’ont laissé entendre certains activistes et politiciens.

« Il a dû être rédigé à temps pour les manifestations du 25 octobre – il est clair que le temps a manqué », a-t-il estimé. « Je n’ai jamais assisté à un événement en Irak qui impliquait autant de généraux – de hauts généraux – désignés fautifs. »

« Les forces de sécurité irakiennes sont des criminelles ! Elles continueront d’obéir aux ordres de leurs commandants, même si cela signifie tuer des milliers de manifestants »

- Ali Hussein, activiste

Khadim a ajouté que lorsque ces généraux seraient face à la cour martiale, il n’y avait pas de raison qu’ils refusent de nommer et de blâmer la source de leurs ordres pendant les manifestations.

À la suite de la publication du rapport, de hauts responsables de l’armée ont pris l’initiative de réassurer les activistes en affirmant qu’ils ne constituaient pas une menace.

Un porte-parole du ministère de la Défense, Yehia Rasool, a publié un communiqué mercredi assurant que les forces de sécurité étaient « désireuses de protéger les citoyens qui manifest[aient] pacifiquement » et appelait à « la coopération entre les manifestants et les forces de sécurité ».

Il a également tweeté le hashtag « Nous avons le devoir de vous protéger » (#واجبنا_حمايتكم), qui a également été repris par un certain nombre d’activistes sur Twitter.

Les Bagdadiens font des réserves

Ali Hussein n’était pas convaincu.

« Ce sont des conneries – pardonnez-moi l’expression », a-t-il affirmé. « Les forces de sécurité irakiennes sont des criminelles ! Elles continueront d’obéir aux ordres de leurs commandants, même si cela signifie tuer des milliers de manifestants. »

« Et même sans ordres, elles considèrent les manifestants comme des ennemis. »

Dans l’attente des manifestations – et des troubles, blocages et pénuries attendus en corollaire –, les Bagdadiens s’étaient rués dans les magasins jeudi pour faire des réserves de produits essentiels.

Bien que la capitale irakienne ait connu une relative renaissance culturelle et économique depuis la défaite de l’État islamique et la fin des attentats à la voiture piégée, le nouveau mouvement de contestation a ramené certaines mesures de précaution qui ont longtemps caractérisé la capitale.

« Les gens redoutent que la crise dure des jours, alors ils ont commencé à faire des réserves de nourriture et d’autres biens de première nécessité », a expliqué Diyari Salih, spécialiste en géographie politique à l’Université al-Mustnasiriya de Bagdad.

Il a indiqué à MEE que les Bagdadiens étaient « habitués à adopter ce comportement en temps de crise majeure ».

« Débarrasser l’Irak des corrupteurs et des imbéciles »

Un grand nombre de partis politiques ont annoncé leur soutien, ouvertement ou tacitement, à la manifestation de ce vendredi.

Le religieux et dirigeant politique Ammar al-Hakim n’a pas manifesté son total soutien mais a écrit sur Twitter que son mouvement, Hikma, « n’empêcher[ait] pas [ses] partisans de manifester à titre personnel ».

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L’influent religieux chiite Moqtada al-Sadr a pour sa part appelé ses partisans à manifester aujourd’hui.

« Les dirigeants du gouvernement et les politiques ont peur grâce à vous, ils sont totalement incapables de réparer quoi que ce soit dans ce pays », a-t-il déclaré dans un communiqué.

« C’est pourquoi, je demande à tout le monde de commencer la révolution qui débarrassera l’Irak des corrupteurs et des imbéciles. »

Cependant, l’intervention de Sadr dans les manifestations a été fraichement accueillie par certains.

Des activistes accusent régulièrement le religieux – qui tente de se présenter comme une personnalité anti-establishment malgré la présence de ses partisans au gouvernement – d’essayer de récupérer les manifestations contre la corruption.

Ces accusions remontent à 2016, lorsque des manifestations contre la corruption lancées par des groupes de la société civile avaient fini dominées par les sadristes.

De nombreux manifestants ont commencé à faire circuler le hashtag « Ne surfez pas sur la vague » (#لاتركب_الموجة), critiquant la tentative de Sadr de « surfer sur la vague » des manifestations (souvent accompagné d’une image photoshoppée de Sadr faisant du surf).

« Tous des menteurs »

Abbas Khadim Khadim a déclaré à MEE que l’implication de Sadr risquait surtout de faire perdre la nature « sans chef » des manifestations.

Cependant, il a ajouté que le mouvement pourrait également tirer avantage d’une organisation politique effective – précisant que la base de soutien de Sadr était essentiellement composée de groupes pauvres et défavorisés qui sont les plus affectés par les problèmes structurels de l’Irak.

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Le spécialiste Diyari Salih a dit ne pas croire à une réplique des violences constatées lors des précédentes manifestations, ajoutant qu’il pouvait toutefois y avoir des affrontements entre des partisans de Sadr armés et des membres des milices des Hachd al-Chaabi, largement soutenues par l’Iran.

« C’est le scénario du pire, et c’est pourquoi les partis politiques irakiens doivent parvenir rapidement à un accord sur cette crise », a-t-il prévenu.

La confiance envers les partis traditionnels – jugés enlisés jusqu’au coup dans la corruption et le népotisme – est au plus bas.

Pour l’activiste de #IraqiRevolution, il n’y a rien à gagner à écouter la classe politique.

Prenant l’exemple de la Tunisie en matière de gouvernance et des Émirats arabes unis en matière de prospérité, il a fait valoir que le système parlementaire devait être renversé dans son intégralité et remplacé par un système présidentiel, avec élection au suffrage direct par les Irakiens.

« Nous ne soutenons personne. Nous l’avons fait, mais ce sont tous des menteurs », a-t-il déclaré. « L’Irak souffre depuis seize ans – il est temps d’en finir. »

Adam Lucente a contribué à ce reportage.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et mis à jour.