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« Ils nous ont détruits » : les survivants yézidis reconstruisent leur vie après l’horreur de Daech

Des centaines de femmes et d’enfants yézidis ont fui l’État islamique depuis 2014. Mais pour la plupart, la liberté n’est que la première étape vers la réhabilitation
Nadia (à gauche), Raed et Jalila (à droite), photographiés près du camp de Khanke, à Dohuk, en Irak (MEE/Sebastian Castelier)

SINJAR, Irak – Prise au piège dans la maison de son esclavagiste, un membre de l’État islamique, Nadia se cachait quand elle voulait prier en direction du soleil, malgré sa conversion forcée à l’islam. Aujourd’hui, cette yézidie de 34 ans passe autant de temps que possible hors de sa tente pour pouvoir profiter de la chaleur du soleil, symbole de sa religion millénaire qu’elle s’est tatoué sur sa main droite.

Pour la première fois en deux ans, Nadia est une femme libre.

« Notre vie a complètement changé, a déclaré Nadia à Middle East Eye. Avant, nous étions une famille heureuse. » Raed, son fils de 6 ans, est assis sur ses genoux alors qu’elle s’exprime en dehors d’un abri de fortune qu’elle a dû construire elle-même.

Nadia, photographiée le 7 avril 2016 : « Avant, nous étions une famille heureuse » (Sebastian Castelier)

Nadia vit aujourd’hui avec son fils et la famille de sa belle-sœur juste à l’extérieur du camp de Khanke pour les déplacés yézidis, à Dohuk, dans le nord de l’Irak, deux ans après que l’État islamique a lancé une campagne visant à éradiquer la communauté et capturé des milliers d’esclaves.

« Avant, c’était un enfant tout à fait normal », a déclaré Nadia au sujet de son fils. « Mais au cours de sa captivité, il a complètement changé. Il a subi un lavage de cerveau. » Raed, qui avait seulement 4 ans lorsqu’il a été capturé par l’État islamique avec sa mère, se comporte toujours comme s’il vivait dans le « califat », où on lui a dit que sa langue maternelle n’était pas parlée au paradis.

« Quand on lui demande quelque chose en kurde, il ne répond pas, alors nous devons lui parler en arabe », a expliqué sa mère. Il y a à peine une semaine, Raed, qui se comporte parfois violemment depuis sa libération, décrivait encore les membres de l’État islamique comme ses « amis ».

« Je suis une adulte, mais ils ont quand même réussi à me laver le cerveau »

Des quatre enfants de Nadia, Raed est le seul à être libre. Sa fille est toujours retenue captive dans le territoire contrôlé par l’État islamique, tandis que ses deux autres fils et son mari ont peut-être succombé au même sort que de nombreux autres hommes yézidis et sont peut-être enterrés dans une fosse commune.

Alors que plusieurs milliers de personnes ont été tuées, environ 2 600 yézidis enlevés sont parvenus à s’échapper entre octobre 2014 et aujourd’hui, selon les chiffres fournis par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Mais pour la plupart, la liberté n’est que la première étape vers la réhabilitation.

« Je suis une adulte, mais ils ont quand même réussi à me laver le cerveau », a expliqué Nadia en regardant son fils. « Ils m’ont retourné l’esprit. Lorsque j’étais en captivité, je me disais que je ne serais plus jamais la même. »

Un génocide commis par l’État islamique contre les yézidis, selon l’ONU

La communauté yézidie, qui tire une partie de ses croyances des religions préislamiques de la Perse antique, considère Tawsi Melek, l’« ange-paon », comme un personnage central de sa foi.

Mais l’État islamique voit en lui l’équivalent de Satan. Considérés par les combattants de l’État islamique comme des « adorateurs du diable » et des infidèles, beaucoup de yézidis ont été tués et potentiellement enterrés dans des fosses communes, dont le nombre s’élève à 35. Des milliers d’autres ont été réduits en esclavage, tandis qu’au moins 400 000 yézidis ont dû fuir lorsque l’État islamique a commencé à attaquer le mont Sinjar (Shingal), qui abrite la majorité des yézidis du monde, dans les premières heures du 3 août 2014. Les combattants peshmergas kurdes qui gardaient la région ont fui au lieu de défendre leurs positions, abandonnant les yézidis à leur sort.

Aperçu du camp de Khanke, à Dohuk (Irak), qui abrite près de 17 000 personnes (Sebastian Castelier)

En juin, une enquête sur les droits de l’homme mandatée par l’ONU a conclu que l’État islamique commettait un génocide contre les yézidis relevant de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.

« Le génocide des yézidis se poursuit », note le rapport, ajoutant que « plus de 3 200 femmes et enfants yézidis sont toujours détenus par l’État islamique. La plupart se trouvent en Syrie, où des femmes et des filles yézidies continuent d’être réduites en esclavage sexuel et des hommes et des garçons yézidis sont endoctrinés, entraînés et utilisés au cours d’hostilités. »

Nadia et sa famille ont été capturés un dimanche matin, lorsque des combattants de l’État islamique ont traversé la frontière entre la Syrie et l’Irak et pris le contrôle de son village. Ils ont réussi à échapper au premier assaut, mais ont fini par se faire capturer quelques heures plus tard : c’est la dernière fois qu’elle a vu son mari et ses autres enfants.

« Ils demandent : "Comment se fait-il que tant de filles n’ont pas été violées, mais que vous l’avez été ?" Ils continuent de rejeter la faute sur la femme. »

Le même jour, Nadia a été envoyée à Mossoul avec Raed et Jalila, sa belle-sœur. Là-bas, elle a été vendue dans un marché d’esclaves à un membre de l’État islamique, qui était selon elle « mieux que d’autres ».

Jalila, en revanche, a été envoyée en Syrie et « mariée » de force à un combattant tunisien, puis plus tard à deux Syriens. Au début, elle ne voulait pas se laver pour éviter de subir des abus sexuels. Mais au final, s’est-elle souvenue, « [l’un d’entre eux] m’a mis une arme à feu sur la tête et m’a dit que si je ne prenais pas une douche, il me tuerait. J’avais tellement peur que je me suis douchée.

« Ils nous ont forcés, ce n’était pas notre choix », a-t-elle insisté, comme si elle avait à se défendre.

Depuis trois ans, Elham Ibrahim, psychologue, s’occupe de yézidis qui recherchent un soutien. Elle travaille actuellement dans une clinique à l’intérieur du camp de Khanke ouverte par la Fondation Jiyan pour les droits de l’homme.

Des enfants jouent à proximité d’un temple yézidi, en juin 2016, près du camp de Khanke, à Dohuk, en Irak (MEE/Sebastian Castelier)

Depuis l’attaque contre Sinjar, Elham Ibrahim a expliqué qu’elle avait assisté à une augmentation spectaculaire de la demande pour ses services. « Ils sont sujets à des cauchemars, des flashbacks, ils ne peuvent pas dormir ou manger correctement. Parfois, même [leurs proches] ne les reconnaissent pas. Ils les considèrent comme des étrangers. »

Ibrahim est particulièrement préoccupée par les femmes qui ont été réduites en esclavage et abusées sexuellement par l’État islamique, non seulement parce qu’elles doivent surmonter leur traumatisme, mais aussi parce qu’elles doivent parfois faire face au regard accusateur de leur propre famille dans une région où les victimes de viol peuvent être vues comme des coupables plutôt que des victimes.

« Ils demandent : "Comment se fait-il que tant de filles n’ont pas été violées, mais que vous l’avez été ?" Ils continuent de rejeter la faute sur la femme. Ils disent que c’est de sa faute et qu’elle a aimé cela », a expliqué Ibrahim, avant d’ajouter qu’heureusement, « de nombreuses familles l’acceptent et n’ont pas de problème avec cela ».

Elham Ibrahim est pleine d’espoir mais réaliste : elle sait que davantage reste encore à faire avant qu’une femme yézidie victime d’abus sexuels puisse reconstruire sa vie. « Sans traitement, elle pourrait très bien se tuer », a-t-elle affirmé, ajoutant que certaines de ses patientes avaient tenté de se suicider.

« Comment pourrons-nous être comme avant un jour ? »

La mère de Jalila, la seule membre de la famille qui n’a pas été enlevée par l’État islamique, a accueilli le retour de sa fille avec soulagement mais aussi avec douleur : Jihane savait que sa fille avait changé. Lorsque Nadia s’est ensuite échappée avec Raed, Jihane a reconnu les mêmes yeux sans vie.

La vie dans une tente dans le camp de Sharia, à Dohuk (Irak), où vivent environ 19 000 personnes (Sebastian Castelier)

Les dix enfants de Jihane ont été capturés, mais pour le moment, Jalila est la seule à être revenue. Les yézidis sont persécutés depuis des siècles, mais Jihane n’a aucun doute quant au fait que sa communauté n’a jamais souffert d’atrocités à si grande échelle par le passé.

« Je ne crois pas que les yézidis redeviendront comme avant un jour. Ils nous ont détruits. Comment pourrons-nous être comme avant un jour ? Il suffit de nous regarder », s’est emportée la matriarche, avant d’ajouter qu’il s’agissait du « pire génocide » que sa communauté ait jamais subi.

« À quelle autre époque a-t-on vendu des femmes, décapité des enfants et détruit des familles ?, a-t-elle presque crié. Jamais. Cela n’est jamais arrivé avant. Cela ne peut pas être pire ! »

« À quelle autre époque a-t-on vendu des femmes, décapité des enfants et détruit des familles ? »

Il est courant pour les yézidis en Irak d’affirmer que leur communauté a traversé de nombreux « firmamat », un terme qu’ils ont inventé et dont la traduction, dans ce cas, serait « génocides ».

Mélisande Genat, doctorante en histoire à l’Université de Stanford qui mène des travaux sur le terrain en Irak depuis 2010, a expliqué que même si les yézidis ont été régulièrement ciblés sous l’Empire ottoman et tout au long du XXe siècle, l’opération menée en 2014 par l’État islamique doit être considérée comme la première tentative d’anéantissement de l’ensemble de la communauté en Irak.

Libérée par l’État islamique en mars 2016 après vingt mois de captivité, Sana vit dans le camp de Khanke, à Dohuk, en Irak (Sebastian Castelier)

« L’histoire yézidie est remplie de massacres dont l’ampleur a parfois pu en réalité dépasser ce qui est arrivé en 2014 », a affirmé Genat à MEE. Cependant, a-t-elle précisé, les dynamiques internes du tissu tribal de Sinjar – les alliances et les conflits entre tribus yézidies, kurdes et arabes, ainsi que les dynamiques internes au sein de la communauté yézidie – ont permis une présence continue des yézidis dans la région de Sinjar.

« Pourtant, en 2014, c’était la première fois que la communauté yézidie était ciblée en tant que telle. Le terme de génocide est par conséquent tout à fait approprié. »

Jihane a perdu beaucoup d’amis et de membres de sa famille au cours des deux dernières années, mais son attention se porte désormais sur Jalila, Nadia et Raed, qui, plusieurs mois après leur captivité, souffrent encore du traumatisme.

« Ils sont tristes au fond de leur cœur. Ils sont encore fatigués, ils pensent toujours à leur famille en captivité », a affirmé Jihane, ses cheveux gris recouverts d’un voile blanc et ses yeux bruns foncés illuminés par une lueur d’espoir. « Ils ont été affectés mais j’espère qu’ils guériront. »

Les noms de Nadia, Raed, Jalila, Jihane et Sana ont été changés afin de protéger leur identité ainsi que celle de leurs proches encore en captivité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.