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L’Iran veut stimuler la natalité en restreignant l’accès à la contraception et à l’avortement

La nouvelle loi est critiquée par les médecins et les activistes pour les droits des femmes, qui estiment qu’elle prive la population de soins cruciaux et néglige les causes économiques de la chute du taux de natalité
Une Iranienne sort d’une pharmacie dans la capitale, Téhéran, le 16 août 2021 (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

« Nous n’avons pas de préservatifs », voilà ce qu’entendent régulièrement ceux qui cherchent à acheter des contraceptifs dans les pharmacies de la capitale iranienne

Mohammad Reza travaille comme superviseur dans une pharmacie de la rue Valiasr à Téhéran depuis cinq ans. Lorsqu’on l’interroge sur la disponibilité des moyens de contraception dans le pays, il indique que les produits de marques étrangères sont désormais bien plus difficiles à trouver et plus chers, tandis que ceux fabriqués en Iran et toujours disponibles sur le marché ne sont pas « de qualité comparable ». 

Si le pharmacien attribue en partie la pénurie à des années de sanctions internationales sur l’Iran, « ces derniers mois, le problème de la rareté des préservatifs s’est aggravé » et il pense que le gouvernement est à l’origine de ce récent manque.

Les autorités veulent résolument accroître la population du pays par tous les moyens : le taux de naissance en Iran a fortement chuté ces dernières années dans un contexte de sanctions économiques écrasantes qui provoquent une contraction de l’économie. Mais tout le monde ne salue pas les efforts du gouvernement pour accroître la natalité à tout prix.

Une loi controversée 

Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, s’est opposé ouvertement et vivement à la contraception ces dernières années. Il a ordonné que la distribution de contraceptifs soit limitée dans les centres publics consacrés à l’éducation et à la santé, en particulier dans les provinces les plus pauvres du pays, soulignant à maintes reprises la nécessité de porter la population iranienne à 150 millions d’habitants (en 2021, la population est estimée à 85 millions de personnes).

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Cette insistance du gouvernement répond à la baisse brutale du taux de natalité ces dernières années, avec une chute de 25 % entre 2017 et 2020, selon le centre iranien de statistiques.

Il y a également une nouvelle loi intitulée « Population jeune et protection de la famille », entrée en vigueur après avoir été soumise le 15 novembre par le président Ebrahim Raïssi au ministre de la Santé et à la vice-présidente chargée des droits de la femme et des affaires familiales, un mois après son approbation au Parlement le 16 octobre.

Le Conseil des gardiens, instance gouvernementale composée de juristes et de religieux musulmans, a ratifié le projet de mise en œuvre sur sept ans.

Approuvé selon l’article 53 de la Constitution par la commission conjointe sans avoir été discuté lors d’une session parlementaire publique, ce projet offre une aide financière et sociale à ceux qui ont des enfants, tout en imposant des restrictions plus strictes en matière de contraception et d’avortement.

Cette législation restreint notamment la fourniture de contraceptifs hormonaux dans les pharmacies et interdit la distribution gratuite de contraceptifs tels que les préservatifs à travers le réseau de santé du pays. Le ministère de la Santé a également interdit aux médecins et au personnel médical d’utiliser des phrases telles que « grossesse à haut risque » en s’adressant à leurs patients. 

Lors d’une session parlementaire fin novembre, Ahmad Hossein Fallahi, représentant de la ville de Hamedan, a démenti que cette initiative s’apparentait à une interdiction totale de la contraception.

« La loi approuvée est plus une incitation à avoir des enfants et n’interdit pas ces produits », assurait-il. « Nous encourageons les gens à avoir plus d’enfants. Nous ne les forçons pas, nous les encourageons. »

Intrusion dans la vie privée

Les implications de cette initiative inquiètent de nombreux professionnels de santé en Iran.

Le docteur Massoud Mardani, membre de la commission nationale SIDA, faisait valoir le 10 novembre que cette loi comportait des failles et ne reposait pas sur une expertise médicale.

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« Imposer des restrictions en matière de méthodes contraceptives en Iran dans le but d’accroître la population peut entraîner une augmentation des grossesses non désirées et des maladies sexuellement transmissibles et pourrait engendrer une augmentation des cas de VIH dans le pays », a-t-il mis en garde.

Les nombreuses dispositions controversées de la loi suscitent également de vives critiques de la part des activistes pour les droits des femmes et des médecins. L’article 51 de cette loi met fin aux subventions du gouvernement concernant certaines formes de contraception, sans prendre en compte les conséquences pour la santé des femmes et le bien-être général des familles, en particulier dans les provinces les plus pauvres, où de nombreux Iraniens ont du mal à joindre les deux bouts.

« Cette loi a été adoptée sans égard pour les conséquences et problèmes que cela pourrait susciter pour les femmes », déplore la journaliste et activiste pour les droits des femmes Fahimeh Miri. « Le manque d’éducation adéquate sur les maladies sexuellement transmissibles entraîne déjà des taux élevés de ces infections dans le pays. »

« Pourquoi avoir des enfants ? Pourquoi ajouter une nouvelle personne dans ce monde dans ces circonstances, alors qu’on ne peut pas joindre les deux bouts ? »

- Samaneh, Iranienne

« Beaucoup dans les régions pauvres et rurales recevaient des contraceptifs gratuitement et n’y auront plus accès en vertu de cette nouvelle loi », indique-t-elle à Middle East Eye. « On ne sait pas ce qui attend ces gens, en particulier ceux qui n’ont pas reçu l’éducation nécessaire sur les maladies sexuellement transmissibles. »

Le Dr Maryam Kashanian, vice-présidente de l’association iranienne des obstétriciens et gynécologues, a déclaré le 18 novembre que cette loi ne restreignait pas seulement l’accès aux contraceptifs, mais également à l’éducation en matière de santé sexuelle.

« Les méthodes de contraception font l’objet de restrictions même dans le programme qui teste les étudiants des cours d’obstétrique et de gynécologie. L’éducation sexuelle dans les centres de santé a cessé également », regrette-t-elle.

Cette nouvelle loi ouvre la voie à de nouvelles restrictions sur l’avortement dans le pays. Actuellement, celui-ci est légal pendant le premier trimestre en cas d’anomalie fœtale ou lorsque la grossesse menace la santé de la mère, sous réserve de l’approbation de trois médecins.

Une commission exclusivement masculine de médecins, juristes musulmans et représentants légaux et membres de la commission parlementaire consacrée à la santé devrait élaborer une nouvelle loi régissant l’avortement – qui rendra probablement plus difficile d’accès la procédure légale et sûre.

Par ailleurs, l’article 54 oblige les laboratoires qui procèdent aux analyses sanguines d’enregistrer des informations relatives aux patients (en particulier les femmes enceintes) dans une base de données partagée avec les autorités, une disposition interprétée comme un moyen de garder la trace des femmes enceintes afin de décourager l’avortement.

« Les femmes qui vivent des grossesses non désirées ont recours à l’avortement illégal, ce qui peut être très dangereux et même provoquer le décès ou l’infertilité permanente de la mère », fait observer le docteur Kashanian. 

Une femme et un enfant montent les marches de la place Valiasr dans la capitale iranienne, Téhéran, le 27 août 2019 (AFP)
Une femme et un enfant montent les marches de la place Valiasr dans la capitale iranienne, Téhéran, le 27 août 2019 (AFP)

Pour certains Iraniens lambda, l’approche du gouvernement ignore totalement les raisons principales à la chute du taux de natalité, à savoir les insécurités économiques qui découragent beaucoup d’Iraniens d’avoir plus d’enfants, voire d’en avoir tout court.

« Pourquoi avoir des enfants ? Pourquoi ajouter une nouvelle personne dans ce monde dans ces circonstances alors qu’on ne peut pas joindre les deux bouts ? », demande Samaneh, une femme sans enfants mariée depuis huit ans. « Quelles perspectives avons-nous pour les enfants ? »

Le gouvernement iranien n’arrive pas à résoudre les questions sous-jacentes, estime Samaneh, ce qui le conduit à s’intéresser davantage à la microgestion de la vie des Iraniens.

« Regardez les problèmes économiques qu’ils ne peuvent résoudre, les sanctions qu’ils ne peuvent lever », ajoute-t-elle. « Ils contraignent les gens et leur ordonnent d’avoir des enfants. »

« La seule chose qu’ils savent faire, c’est s’immiscer dans la vie privée des gens. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.