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À Istanbul, ville des exilés, les dissidents craignent de plus en plus pour leur sécurité

Menacés dans leur pays, des centaines de dissidents ont commencé une nouvelle vie à Istanbul. Mais avec la disparition de Jamal Khashoggi, ils ne se sentent plus en sécurité
C’est peut-être la fin de l’époque où Istanbul était la capitale des exilés politiques de la région (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Refuge pour les exilés du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis des années, de nombreux dissidents vivant à Istanbul s’inquiètent désormais pour leur sécurité après le meurtre présumé du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays.

La longue frontière turque, contiguë à plusieurs pays, en fait un lieu attirant pour de nombreuses personnes fuyant les États voisins, y compris des millions de réfugiés de la guerre en Syrie. La Turquie est également une destination privilégiée pour les personnes en danger dans des pays plus éloignés.

Des centaines de dissidents irakiens, iraniens, syriens, yéménites, égyptiens et libyens résident aujourd’hui en Turquie et beaucoup choisissent de vivre à Istanbul, la plus grande ville du pays et la plus internationale.

« Ce qui est arrivé à Khashoggi est un acte terroriste perpétré par l’État saoudien. Après un incident comme celui-ci, il est naturel que nous craignions d’être visés à cause de nos opinions politiques »,

- Sherif Mansour, journaliste égyptien

Beaucoup d’entre eux ont participé cette semaine aux manifestations devant le consulat saoudien dans un quartier situé à l’est de la partie européenne de la ville, brandissant des photos du journaliste qui n’a pas été revu depuis son entrée dans le bâtiment mardi dernier.

« Ce qui est arrivé à Khashoggi est un acte terroriste perpétré par l’État saoudien. Après un incident comme celui-ci, il est naturel que nous craignions d’être visés à cause de nos opinions politiques », a déclaré Sherif Mansour, journaliste égyptien, à Middle East Eye.

Mansour vit en exil en Turquie depuis le coup d’État dans son pays qui a renversé le président Mohammed Morsi et son gouvernement lié aux Frères musulmans en 2013. Il a été condamné à 25 ans de prison par contumace et affirme avoir quitté son pays en raison de la répression. Il craint désormais de ne plus être en sécurité malgré la distance.

« Le ciblage des opposants peut se produire n’importe où, pas nécessairement dans un consulat », a-t-il ajouté.

Vagues de dissidents

Cette grande vague d’arrivée en Turquie de dissidents, activistes et personnes menacées a commencé au début des années 1990, lorsque les Kurdes, les Turkmènes et les musulmans chiites d’Irak se sont mis à faire pression contre le régime de Saddam Hussein. Sa répression brutale a fait fuir des centaines de personnes de l’autre côté de la frontière turque, où la plupart d’entre eux sont restés.

Des Iraniens ont également rejoint leurs rangs – en particulier les critiques de Mahmoud Ahmadinejad, dont l’élection à la présidence en 2005 a suscité une répression généralisée dans leur pays.

En 2011, lorsque des manifestations à travers la région (connues sous le nom de Printemps arabe) ont éclaté et ont commencé à être réprimées à leur tour, davantage de personnes se sont tournées vers la Turquie pour y chercher asile.

À LIRE ► EXCLUSIF : Les détails du meurtre de Jamal Khashoggi

Des dizaines d’exilés politiques ont fui l’Égypte, la Libye, l’Irak, la Syrie et le Yémen pour la Turquie.

Parmi les exilés les plus en vue figurent Tareq al-Hachemi, ancien vice-président irakien, qui s’est brouillé avec le Premier ministre de l’époque Nouri al-Maliki et qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré en 2012, et Mahmudali Chehregani, le leader des dissidents azéris du nord de l’Iran.

De nombreux membres de l’opposition politique syrienne ont également élu domicile à Istanbul lorsque le président Bachar al-Assad a attaqué les manifestants en 2011, déclenchant une guerre civile qui continue de faire rage.

« Une commission d’enquête internationale devrait être créée pour découvrir la vérité et poursuivre les auteurs de ce crime, au premier rang desquels le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, que j’accuse »

- Tawakkol Karman, célèbre dissidente yéménite et lauréate du prix Nobel de la paix

La dernière vague de demandeurs d’asile à rejoindre Istanbul est composée de Yéménites, qui ont commencé à fuir leur pays en 2015 après qu’une coalition dirigée par l’Arabie saoudite a commencé à combattre les rebelles houthis.

La plupart des Yéménites se sont d’abord rendus en Arabie saoudite, mais les pressions politiques qu’ils ont subies dans le royaume les ont incités à s’installer à Istanbul comme seconde et dernière étape.

Tawakkol Karman, célèbre dissidente yéménite et lauréate du prix Nobel de la paix, réside à Istanbul. Elle a indiqué à MEE que la pression politique exercée par les pays du Golfe s’étendait désormais au Bosphore.

« Je suis inquiète pour les dissidents [qui s’opposent aux] contre-révolutions et leurs politiques, en particulier celles de Riyad et d’Abou Dabi », a-t-elle confié.

« Suite à la disparition de Jamal Khashoggi, ceux qui ont quitté leur foyer en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, en Égypte, en Syrie et au Yémen et vivent aujourd’hui à Istanbul sont inquiets. Je pense qu’ils ont le sentiment qu’il n’existe aucun lieu sûr et ce sentiment sera renforcé si les criminels ne sont pas punis. »

La lauréate du prix Nobel de la paix, la Yéménite Tawakkol Karman, s’exprime lors d’une manifestation devant le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul (Reuters)

Karman vit entre Istanbul et les États-Unis. Elle pense qu’une enquête internationale devrait être mise en place pour s’assurer qu’aucun autre exilé ne partage le sort de Khashoggi.

« C’est une véritable catastrophe et je ne m’attendais pas à ce qu’un tel crime puisse se produire. C’est un crime sans précédent dans l’histoire. Attirer un journaliste au consulat de son pays et le duper, le tuer et le démembrer, comme l’ont indiqué les forces de sécurité turques. Les criminels ne doivent pas échapper aux sanctions », a-t-elle déclaré.

Des sources turques proches de l’enquête ont déclaré à Middle East Eye que les enquêteurs suspectaient que Khashoggi avait été tué à l’intérieur du consulat et qu’ils avaient identifié quinze Saoudiens qui auraient été impliqués dans ce complot. Les responsables saoudiens affirment que le journaliste a quitté le consulat peu après son arrivée. Aucune des deux parties n’a dévoilé de preuve corroborant leurs récits concernant la disparition de Khashoggi.   

« Une commission d’enquête internationale devrait être créée pour découvrir la vérité et poursuivre les auteurs de ce crime, au premier rang desquels le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, que j’accuse », a déclaré Karman.

Presse étrangère

La tolérance du gouvernement turc à l’égard du travail politique des exilés signifie qu’Istanbul accueille désormais au moins dix chaînes de télévision dirigées par des opposants de divers gouvernements de la région, notamment Belkıs TV pour le Yémen, Felluce TV pour l’Irak, Orient TV pour la Syrie et Al Sharq pour l’Égypte.

Ces chaînes d’information emploient principalement des Égyptiens, des Tunisiens, des Syriens et des Libyens, et sont diffusées en ligne pour faire entendre leur voix dans leur pays.

« Tout opposant politique vivant en exil est aujourd’hui inquiet. […] Nous avons maintenant peur de nous rendre dans les consulats. Cela pourrait arriver à chacun de nous »

- Mohamed Wrewar, journaliste égyptien

Ces journalistes ont été traumatisés par l’assassinat présumé de leur confrère Jamal Khashoggi.

Mohamed Wrewar, un journaliste égyptien qui travaille pour des chaînes de télévision à Istanbul et critique le gouvernement de Sissi, a déclaré que tous les exilés politiques vivant dans la ville avaient désormais peur car ils devaient se rendre dans les consulats de leur propre pays à un moment ou à un autre.

Khashoggi s’était rendu au consulat d’Arabie saoudite pour obtenir des documents officiels prouvant qu’il était divorcé, ce qui lui aurait permis de se remarier conformément à la loi turque.

« Tout opposant politique vivant en exil est aujourd’hui inquiet. Nous devons tous traiter avec nos ambassades et consulats pour obtenir des documents personnels nécessaires. Nous avons maintenant peur de nous rendre dans les consulats », a déclaré Wrewar à MEE.

« Cela pourrait arriver à chacun de nous. »

Une journaliste en plein reportage devant le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul (AFP)

Ahmad al-Okdeh, un journaliste d’Alep qui a quitté la Syrie en 2012 et travaillait pour Orient TV, fait remarquer que les journalistes syriens en Turquie se sont sentis menacés bien avant le meurtre de Khashoggi.

« Il y a quelques années, le journaliste syrien Zaher Ashurqat a été tué à Gaziantep par [l’État islamique]. Il travaillait pour Aleppo TV. Maintenant, cela se passe à Istanbul. Une journaliste syrienne et sa tante, Hala et Arouba Barakat, toutes deux personnalités de l’opposition, ont été tuées chez elles l’année dernière en septembre. Tous les journalistes syriens ont probablement peur. Cela pourrait m’arriver comme c’est arrivé à M. Jamal ou à Hala. »

Okdeh précise qu’il cherche désormais l’asile dans un autre pays européen.

« J’ai peur maintenant, bien sûr. Je me sentais en sécurité auparavant à Istanbul, mais maintenant, quand je vois beaucoup de policiers dans les rues, j’ai l’impression qu’il y a un problème de sécurité. Nous ne savons même pas ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi, il pourrait avoir été tué. Je ne suis pas à l’aise à Istanbul maintenant. Je cherche un pays d’Europe où demander l’asile. Je me sentirai plus en sécurité là-bas. »

Pas d’issue

Ayman Nour, membre de l’opposition égyptienne depuis l’ère Hosni Moubarak et ancien candidat à la présidence, dirige la chaîne de télévision Al Sharq TV à Istanbul. Il dit que toute sa vie est maintenant dans la ville et qu’il ne peut plus partir car il n’a plus de passeport.

« L’assassinat de Khashoggi est l’assassinat symbolique de l’opposition modérée »

- Ayman Nour, membre de l’opposition égyptienne

« En 2013, j’ai quitté l’Égypte pour le Liban et, deux ans plus tard, en 2015, le directeur des renseignements militaires libanais, Joseph Ghantous, m’a rendu visite chez moi. Je ne savais pas alors qui il était. Il m’a prévenu que le régime de Sissi représentait une menace sérieuse pour ma vie », a rapporté Nour à MEE.

« Trois jours après sa visite, j’ai demandé la résidence permanente à Istanbul, où j’ai acheté Al Sharq, la plus grande chaîne de télévision arabe d’Istanbul. Aujourd’hui, toute ma vie est ici, surtout depuis l’expiration de mon passeport égyptien. Désormais, je ne peux pas quitter la Turquie parce que je n’ai pas de passeport. »

Ayman Nour (à gauche), politicien de l’opposition égyptienne, accompagné de la lauréate du prix Nobel de la paix, la Yéménite Tawakkol Karman (à droite), s’expriment lors d’une conférence de presse, en tenant des photos de Jamal Khashoggi (AFP)

L’affaire Khashoggi est un problème personnel pour Nour, qui est un de ses amis proches depuis plus de 30 ans. Les deux hommes ont été interrogés par les autorités saoudiennes et émiraties qui souhaitaient savoir pourquoi Khashoggi était si proche de Nour, un opposant de leur allié Sissi.

« En 2016, il [Khashoggi] avait publié une photo de lui et moi sur Instagram et avait écrit : “Ayman Nour est mon ami depuis 500 ans.” Avec ce billet, je pense qu’il répondait [au prince héritier d’Abou Dabi] Mohammed ben Zayed sur les raisons de ses fréquentes rencontres avec moi à chaque fois qu’il se rendait à Istanbul. »

Selon Nour, les Saoudiens suivent ses déplacements à Istanbul. En dépit de cela et de la mort manifeste de son ami, il ne voit aucune issue.

« Tout simplement parce que je n’ai pas de passeport. C’est ma décision et mon destin », a-t-il déclaré.

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Il dit aussi que se sentir en sécurité n’est pas facile pour lui, en tant qu’opposant à Sissi, où que ce soit dans le monde. Cependant, il ajoute qu’au moins, il n’est pas en Égypte, où il recevait des menaces de mort.

« Sous les régimes tyranniques comme le régime égyptien, nous ne pouvons pas nous sentir en sécurité. Récemment, une vidéo a été diffusée à la télévision égyptienne, menaçant de me tuer. Cela a eu lieu en public, en plein jour, sans dissimulation ni ambiguïté à la télévision. Le sentiment d’être en sécurité est donc rare chez ceux qui s’opposent à ces régimes tyranniques », a-t-il déclaré.

Selon Nour, ancien chef d’al-Ghad, l’un des partis libéraux d’opposition égyptiens, « l’assassinat de Khashoggi est l’assassinat symbolique de l’opposition modérée ».

« J’appartiens à cette école de politique libérale modérée. Il semble que les régimes tyranniques tendent à assassiner davantage l’opposition modérée que les extrémistes », a-t-il observé.

« Je ne m’y risquerai pas »

Les journalistes, les politiques et les activistes ne sont pas les seuls étrangers à Istanbul à être inquiets.

Amer, qui a refusé de donner son nom de famille pour des raisons de sécurité, est un étudiant dont deux membres de la famille sont actuellement emprisonnés en Égypte pour avoir participé à des manifestations.

Il a quitté son pays d’origine, craignant la répression, et a commencé une nouvelle vie en Turquie en 2014.

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Il dit ne pas être allé dans une ambassade ou un consulat égyptien depuis qu’il a quitté l’Égypte.

« J’ai pris cette décision et je conseille aux autres de faire de même. J’ai besoin de documents essentiels de l’ambassade, mais je ne m’y risquerai pas », a-t-il déclaré à MEE.

Il a ajouté que l’incident de Khashoggi « en dit plus long sur l’Arabie saoudite que sur la Turquie », et a noté que les Saoudiens avaient également enlevé des dissidents dans plusieurs autres pays.

« Cela pourrait arriver n’importe où. Je me sens toujours en sécurité à Istanbul et en Turquie en général », a-t-il déclaré.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.