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« Je l’ai fait pour l’argent » : pourquoi un leader de cellule de l’EI a attaqué Kirkouk

Addi Abbas Sabhan a organisé une attaque contre la ville irakienne sous contrôle kurde – mais pas pour des motifs religieux
Un membre présumé de l’EI arrêté à Kirkouk après l’attaque dévastatrice du 21 octobre (AFP)

KIRKOUK, Irak – Addi Abbas Sabhan est entraîné dans un couloir, les poings liés, par deux gardes peshmergas, qui le poussent dans une cellule et lui tournent la tête face au mur.

Rien ne permet de penser que ce jeune homme de 24 ans est dangereux : il a une attitude effacée, son visage est rasé et enfantin. Toutefois, Sabhan est un recruteur avoué pour l’État islamique qui a aidé à planifier et exécuter une attaque-suicide dévastatrice contre la ville de Kirkouk le mois dernier, laquelle a causé la mort de 80 personnes et terrifié la population.

Ses motivations étaient simples, mais à l’opposé de l’orgueil du groupe vis-à-vis de son fanatisme et de sa ferveur religieuse : Sabhan voulait de l’argent. La pauvreté, mêlée à un sentiment d’injustice engendré par l’occupation américaine et les divisions sectaires, a poussé cet ancien maçon de Hawija dans les bras du groupe.

« Je gagnais 30 dollars par mois, lorsque ça allait bien. L’EI promettait 150 dollars par mois. Je l’ai fait pour l’argent, pas par foi » – Addi Abbas Sabhan

« Je n’ai pas été recruté dans une mosquée, l’EI a approché des types dans la rue », explique-t-il à Middle East Eye sous le regard attentif de ses geôliers. « Je gagnais 30 dollars par mois, lorsque ça allait bien. L’EI promettait 150 dollars par mois. Quand j’ai juré allégeance, je l’ai fait pour l’argent, pas par foi. »

« J’ai été recruté au début de l’année 2014, quelques mois avant que l’EI prenne Mossoul, par des hommes de l’émir, Abu Islam al-Iraqi », raconte-t-il. « Ils ont dit qu’ils allaient défendre nos familles et leur garantir une vie digne. J’ai dû aider ma mère à nourrir mes quatre frères. »

« Je n’ai pas eu d’enfance, je n’ai pas pu étudier parce que ma famille n’avait pas d’argent. Les gens détestaient les Américains et ils détestaient le gouvernement », poursuit-il. « Je me sentais abandonné, nous nous sentions tous abandonnés. »

Sabhan indique que ses recruteurs ont fomenté ces frustrations parmi sa communauté, et en quelques mois ont commencé à parler de sacrifice au nom du djihad, de la nécessité de tuer les infidèles – et les faux musulmans – au nom de la guerre sainte.

« Ils voulaient nous enseigner le martyre, ils disaient : ‘‘Tuez pour nous et vous serez récompensés au paradis.’’ Nous étions tous très jeunes car il est plus facile de persuader [les jeunes] de sacrifier leur vie pour une idée. »

À cette fin, les responsables de Sabhan lui ont demandé d’aider à recruter des cellules dormantes dans la ville de Kirkouk et de se préparer pour leur mission. Le début de l’offensive irakienne sur le fief de l’EI à Mossoul, à 100 km au sud-est de Kirkouk, leur en a donné l’occasion.

« Nous l’avons planifiée en détail », précise-t-il. « Nous étions 100, tous de Hawija, et 20 d’entre nous portaient des ceintures explosives. Nous nous sommes divisés en groupes une fois dans la ville, des groupes de plus ou moins 20 personnes chacun, et chaque groupe devait attaquer un bâtiment. »

Et dans la nuit du 21 octobre, le groupe a frappé. Sabhan comptait parmi la centaine de combattants armés de mitrailleuses, de roquettes et de ceintures explosives qui ont attaqué deux hôtels, une mosquée, des écoles, une caserne militaire et la prison dans laquelle il se trouve, les mains liées et repentant.

Une démonstration de force

L’EI ne pourrait jamais prendre le contrôle d’une ville avec une centaine d’hommes, mais l’assaut a prouvé à quel point le groupe est toujours dangereux, selon le général Sarhad Qadir, le chef de la police de Kirkouk.

« La vérité, c’est qu’une attaque comme celle d’octobre démontre que le consensus EI est plus profond que nous ne l’imaginions » – Sarhad Qadir, chef de la police de Kirkouk

« C’était une démonstration de force. C’était leur façon de revendiquer leur présence dans le pays », explique-t-il. « Ils savaient que cette bataille était perdue d’avance, ils savaient qu’ils perdraient des dizaines d’hommes, mais quelques jours après le début des opérations militaires sur Mossoul, ils voulaient démontrer leurs capacités. »

« La vérité, c’est qu’une attaque comme celle d’octobre démontre que le consensus EI est plus profond que nous ne l’imaginions. Parmi eux, il y a des jeunes chômeurs, bien sûr, mais les chefs de ces cellules sont des hommes bien entraînés et très instruits. »

« En outre, il y a des personnes liées à l’ancien régime : il y a quelques jours, nous avons capturé Nazar Hammoud Ghany, un cousin de Saddam Hussein, qui a participé à l’attaque et a admis être affilié à l’EI. »

Qadir ajoute que le groupe doit avoir eu de l’aide à l’intérieur de la ville. « Il est clair qu’un commando de 130 personnes se rendant dans une ville comme celle-ci bénéficie au moins d’un certain soutien, même partiel, à l’intérieur de Kirkouk. Certains prisonniers ont avoué que l’EI est entré après que des civils ont corrompu des policiers aux points de contrôle.

Par ailleurs, il a beaucoup critiqué la stratégie derrière l’offensive de Mossoul. « L’offensive serait plus efficace en commençant par lutter contre les poches de l’EI dans d’autres parties du pays », a-t-il affirmé, se référant à la ville natale de Sabhan, Hawija, toujours sous la coupe de l’EI.

L’EI a attaqué plusieurs zones de Kirkouk avant que les soldats peshmergas ne puissent réagir (AFP)

Les attaquants de Kirkouk venaient de là, y compris l’« émir » Abu Islam al-Iraqi, qui a été arrêté le 24 octobre avec neuf autres militants.

Selon les renseignements irakiens, l’EI dispose d’au moins 1 500 combattants dans la ville et les villages environnants.

« Il ne serait pas surprenant que l’attaque de Kirkouk soit une répétition pour une contre-offensive de l’EI car elle montre qu’il dispose d’un réseau de cellules dormantes et peut survivre sans capitale » – Sarhad Qadir, chef de la police de Kirkouk

« Maintenant, le risque est que l’EI envoie ses milices dans d’autres régions d’Irak, suscitant la confusion et la peur parmi la population », a déclaré Qadir. « Toutes ces attaques nous inquiètent. Il est vrai que l’attention des médias s’est concentrée sur Mossoul, mais il est tout aussi vrai qu’en Irak, il existe de nombreux petits bastions pour l’EI. »

« Les cellules dormantes sont les pièges de demain. Il ne serait pas surprenant que l’attaque de Kirkouk soit une répétition pour une contre-offensive de l’EI car elle montre qu’il dispose d’un réseau de cellules dormantes et peut survivre sans capitale. »

Et en effet, l’attaque a également eu pour effet de semer la graine de tensions sectaires dans la région. Amnesty International a accusé la semaine dernière les autorités kurdes de chasser des centaines d’Arabes sunnites et de détruire leurs maisons en représailles.

« J’ai tué, mais je me repens »

Tous les militants de l’EI capturés après l’attaque de Kirkouk encourent désormais la peine de mort. Sabhan confie qu’il n’aurait jamais réussi à se faire exploser et qu’il voulait s’enfuir et abandonner l’EI, mais il avait peur des représailles.

« Je me repens » répète-t-il au cours de l’entrevue. « J’ai tué, mais je me repens. » Lorsqu’on lui a demandé s’il avait peur de ce qui se passerait ensuite, il a répondu : « Bien sûr, tout le monde a peur de mourir. »

Mais le dernier mot vient des officiers kurdes : des combattants comme Sabhan sont des tueurs expérimentés, dangereux et très entraînés débitant des récits pathétiques lorsqu’ils se font prendre.

« Lorsqu’on les arrête, explique Qadir à MEE, ils veulent se montrer repentants et manipulés. Ils ne sont rien de la sorte. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.