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« Je vis pour faire face aux évènements, pas pour m’enfuir » : répression et droit d’asile en Egypte

Malgré la répression politique sans précédent à l’intérieur du pays, en général les Egyptiens ne semblent pas prendre la mer pour échapper aux arrestations, au tribunal ou à la prison
L'armée égyptienne barricade le palais présidentiel d’Ittihadiya après une nuit d'affrontements meurtriers entre partisans et adversaires du président Mohamed Morsi le 6 décembre 2012 (AFP)

LE CAIRE – Sherif Gaber ne reste pas dans le même endroit pendant plus de quelques nuits à la fois.

Le jeune homme de 22 ans est en fuite depuis qu’un tribunal égyptien l’a condamné cette année à une peine de prison de deux ans pour le crime ignominieux d’athéisme.

Gaber étudiait à l'université du Canal de Suez en 2013, lorsque le corps enseignant et des étudiants l’ont dénoncé pour avoir soutenu l'athéisme sur internet, soi-disant pare qu’il gérait une page Facebook intitulée « Les athées ». Ce soupçon a suivi une altercation que Gaber avait eu avec un professeur de sciences, qui avait déclaré lors d’un cours que l'homosexualité était un péché et que les homosexuels devraient  « être crucifiés au milieu des rues ».

Gaber a affirmé ses opinions, ça lui a couté cher.

Selon Gaber, un professeur de l'université a imprimé certains de ses messages offensants sur Facebook avant d'annoncer, en face d'une classe, qu'il allait les soumettre comme preuve à l'administration de l'université et aux procureurs de l’Etat. Le président de l'université à l'époque, Mohamed Mohamedeen, a personnellement déposé une plainte juridique pour outrage à la religion – puis a affirmé plus tard qu'il « ne [pouvait] se rappeler de l’incident ».

Quelques mois plus tard, le 27 octobre 2013, Gaber a été arrêté. A 3h du matin, un convoi de sécurité a tourné dans sa rue.

«  [Je ne pouvais croire] la force des hommes de la sécurité... trois véhicules blindés et un véhicule de l'armée ont encerclé ma maison. Je me suis dit qu’il devait y avoir un autre Oussama ben Laden vivant dans le même [immeuble] », a-t-il plaisanté. « Je ne me savais pas si dangereux que ça. »

Gaber dit avoir été torturé en détention. «Je ne veux pas entrer dans les détails ... mais vous pouvez dire qu’ils m’ont fait subir les trucs de base », a-t-il dit, se souvenant du moment où une capuche a été descendu sur ses yeux. « Ils m’ont électrocuté, puni par tous mes membres. Ils voulaient savoir qui me donnait de l'argent pour être athée et critiquer l'Islam. »

Après que sa sentence ait été suspendue, Gaber a été libéré sous caution en attendant un nouveau procès. Mais plutôt que de payer ses 1 000 livres égyptiennes (131 dollars) de caution qui fixeraient une date pour un nouveau procès, Gaber est entré dans la clandestinité. Il a gardé contact avec Middle East Eye depuis cet instant.

Gaber, qui est devenu un étranger pour sa famille depuis que la nouvelle a frappé la communauté, ne sait pas s’il doit s’enfuir encore ou rester cacher dans la clandestinité. Il a exploré la possibilité de demander l'asile politique en dehors de l'Egypte, où ses croyances peuvent le mettre non seulement en danger de persécution du gouvernement, mais aussi d'une société de plus en plus intolérante et suspicieuse envers les non-croyants.

Echappatoires

Il y a eu plusieurs cas de demandes d’asile de grande envergure en Egypte depuis la révolution de 2011, avec des militants et d'autres pris dans une série de mesures de répression par les régimes successifs. Mais qu’elles sont les options pour les Egyptiens - les athées et les «dissidents», ou les autres - à la recherche d'asile à l’extérieur du pays ?

En 2013, une foule a encerclé la maison d'Alber Saber, un bloggeur plutôt direct, après qu’il ait posté des vidéos critiques de la religion en ligne. Arrestation suivie, en garde à vue, de l’attaque d’un autre détenu avec une lame de rasoir, après que ce dernier ait découvert son histoire.

Condamné à une peine de prison pour « diffamation de la religion », Saber a été libéré pendant quarante jours avant une session d'appel. Il voulait s’échapper.

Des contacts on été pris avec les ambassades et les organisations de défense des droits en dehors de l'Egypte, et une campagne pour lui accorder l'asile a été lancée. Puis Saber a attendu.

« Un jour avant mon rendez-vous à la Cour, j’ai reçu un appel téléphonique » a-t-il expliqué à MEE. « J’ai jeté quelques vêtements dans un sac et je suis allé à l'ambassade. » Saber était sur le point de quitter l'Egypte pour un pays qu'il n’avait pas choisi, mais qui était sur le point de le sauver de trois ans derrière les barreaux.

« Je crois que c’est grâce à la pression de gens que je ne connais pas que j’ai réussi à avoir le visa à temps », raconte-t-il dit. « Les gens ont appelé et envoyé des messages au gouvernement suisse et à l'ambassade et finalement, le jour avant [le procès], ils ont délivré le visa. »

Saber en est maintenant à sa troisième année en Suisse. Mais il fait partie des plus chanceux.

L’Europe ferme ses portes

Selon Mohamed Abdel Salam, un chercheur à l'Association pour la liberté de pensée et d'expression (AFTE), les occasions sont rares - et peuvent encore diminuer.

« Dans certains cas, des cas spécifiques, les pays européens donnent aux militants le droit d'asile », a-t-il expliqué à MEE. « Mais ils sont très peu nombreux. »

Certains de ceux en mesure de partir l'ont déjà fait. Abdel Salam suggère quant à lui que la répression croissante a créé plus de demandeurs d'asile en Egypte, mais moins de volonté de la part de l'Europe de les accepter.

« Je comprends, parce que maintenant nous parlons de centaines - de milliers - de personnes [en Egypte], qui seraient jetées en prison, qui sont déjà en prison, ou qui seraient recherchées par la police et ainsi de suite ; l'Union européenne ne peut pas donner le droit d'asile à des milliers de personnes. »

La majorité des demandes d'asile d’Egyptiens à l'étranger ne sont pas au travers des dénommés « visas humanitaires», distribués dans les cas de protection d'urgence, mais « dans le pays »- ce qui signifie que le demandeur d'asile doit atteindre un pays avant de ne pouvoir prétendre à un visa.

Gaber a examiné ce projet au début, mais était finalement inquiet de se rendre dans un aéroport dans lequel il serait alors en contact avec les autorités. Il n'a jamais sérieusement envisagé un autre moyen de sortir de l'Egypte - la mer.

Il n’est pas le seul. Etonnamment peut-être, les chercheurs et spécialistes de la migration en Egypte expliquent qu'il ne semble pas que ceux pris dans la répression sans précédent post-2013, comme Gaber, aient pris la Méditerranée en grand nombre.

Il n’y a pas de « culture de la demande d’asile »

Pendant des années, les Egyptiens - souvent des jeunes hommes ou des mineurs voyageant seuls - ont pris la mer par espoir de meilleures perspectives d'emploi en Europe, rejoignant les flux migratoires mixtes de réfugiés et de demandeurs d'asile.

Bien que les demandes d'asile ne constituent pas une représentation exacte du nombre d'arrivées, elles donnent une idée de l'intensité des flux migratoires entre l'Egypte et l'Europe. Selon la base de données Eurostat de l'Union européenne, qui enregistre les demandes d'asile dans les Etats membres, entre 2008 et 2010, le nombre de nouvelles demandes d’asile par les Egyptiens qui arrivent en Europe n'a jamais dépassé le millier.

Depuis avant les années 2000, l'Union européenne a construit des projets de « gestion des migrations » et signé des accords bilatéraux avec d'importants pays d'origine afin de mieux gérer la circulation des personnes - la promotion d'alternatives et accords bilatéraux pour que les migrants  restent à la maison à travers des possibilités d'éducation et de formation, ou en renvoyant les arrivants en échange d'avantages économiques avec le pays signataire. L'Egypte a signé un accord de la sorte en 2007.

Mais avec le début du Printemps arabe, le nombre d'Egyptiens qui demandent l'asile en Europe a commencé à grimper - plus de 2 000 en 2011, 2 640 en 2012 et 5 290 en 2013. Cependant, l'année dernière, dans les pays, les demandes ont chuté d'environ un tiers, tandis que les Egyptiens comptaient pour seulement 2,4 % du total des flux migratoires à travers la Méditerranée, selon les données du ministère de l'Intérieur italien. Ceci est relativement faible en comparaison avec les deux nationalités les plus représentées l'an dernier, les Syriens (24,9 %)  et les Erythréens (20,2 %).

Ayman Zohry, chercheur sur les migrations et président de la Société égyptienne pour l'étude des migrations, fait valoir qu’il n’existe pas vraiment de « culture de l'asile » parmi les Egyptiens par rapport aux réfugiés fuyant les zones de conflit. La migration est généralement effectuée pour des raisons économiques, et non politiques. La plupart du temps, il en est de même pour l'asile.

« Il n’est pas dans la culture des Egyptiens de demander le statut de réfugié pour séjourner à l'étranger, si l’on compare aux pays qui ont connu des guerres civiles ou des conflits. Du coup, le nombre de demandes est très faible », constate Zohry, ajoutant que souvent les demandes d'asile sont déposées juste pour régulariser le séjour des migrants en situation irrégulière en Europe.

Amr Taha, directeur national des programmes à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Egypte, a également déclaré au MEE que la majorité de ceux « qui se rendent en Europe de manière irrégulière ... cherchent à améliorer leur vie, et en Italie, ils ont accès à des centres où ils peuvent demander l'asile ».

Malgré trois années de bouleversement social, politique et économique de masse, Taha explique que le fait pour les Egyptiens de prendre des bateaux pour des raisons politiques n’est « généralement pas une tendance ».

Mohammad Kashef, chercheur à l'Initiative égyptienne pour les droits personnels (IEPR) à Alexandrie, quant à lui suggère que les Egyptiens pourraient avoir été « évincés » parce qu’ils sont généralement plus aisés que les Syriens qui, voyageant en plus grand nombre, ont modifié les voies de migration, ainsi que le commerce de contrebande, dans l'après-2013 en Egypte.

Les raisons ne sont pas claires, mais en dépit de la répression politique sans précédent à l’intérieur du pays, en général les Egyptiens ne semblent pas prendre la mer pour échapper aux arrestations, au tribunal ou à la prison. Pendant ce temps, la diminution des visas humanitaires et des places d’accueil signifient que les individus qui sont pris dans la répression sont laissés face à des choix difficiles. Gaber, pour sa part, n’est plus très sûr de ses options.

«J’ai essayé de sortir de ce pays, j’ai fait tout mon possible pour obtenir l’asile, » a-t-il raconté à MEE. « [Mais] l'Egypte est d’avantage une prison qu'un pays. C’est un pays pour les voleurs et les politiciens corrompus. Il n'y a pas de place pour les autres. »

« Je ne veux pas avoir l’impression que je cherche à échapper à quelque chose, » a-t-il dit, en parlant enfin de la possibilité de simplement rester en cavale pour les trois prochaines années. « Je vis pour faire face aux évènements, pas pour m’enfuir. »

Traduction de l’anglais par Margaux Pastor (original).