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Journée de solidarité avec les prisonniers palestiniens : « Mon père manque à mes petits frères »

Alors que les soutiens de famille sont arrêtés et emprisonnés, dans les villes occupées comme Beit Ommar, la Journée de solidarité avec les prisonniers revêt une signification particulière.
Des enfants palestiniens protestent contre les conditions inhumaines dans les prisons israéliennes (AA)

RAMALLAH, Territoires occupés – Les habitants de Beit Ommar connaissent mieux que la plupart des habitants de la Cisjordanie occupée la signification de la Journée de solidarité avec les prisonniers palestiniens : 44 % des hommes de ce village ont été emprisonnés à un moment ou à un autre de leur vie.

Rien que ce mois-ci, deux hommes de Beit Ommar appartenant à la même famille sont morts en raison des actions israéliennes. Début avril, Jafar Awad (22 ans), qui avait été arrêté pour son appartenance présumée au Jihad islamique, est décédé d’une pneumonie trois mois seulement après avoir été libéré de prison en raison de ses problèmes de santé. Aux funérailles de Jafar, Ziyyad Awad, un parent, a également été tué, apparemment par des tirs israéliens. Cette situation n’est guère inhabituelle dans un village où les restrictions, les manifestations et les raids de nuit des troupes israéliennes sont devenus la norme et où la plupart des habitants ont un parent actuellement en prison.

Alors que 6 000 Palestiniens sont incarcérés dans les prisons israéliennes, la Journée de solidarité avec les prisonniers palestiniens est une date importante dans le calendrier politique. En Cisjordanie, des bannières arborant les visages de détenus célèbres sont hissées sur les places ; le vendredi, des manifestations pour les personnes incarcérées ont lieu dans les villes et les points chauds bien connus des zones occupées.

La Journée de solidarité avec les prisonniers attire l’attention sur ces hommes et ces femmes qui sont derrière les barreaux ; beaucoup d’entre eux depuis des années. Mais les effets de l’incarcération de masse sur la population palestinienne ne se limitent pas au nombre de personnes arrêtées et détenues. Pour les familles et les communautés des prisonniers, ce sont tous les domaines de leur vie qui sont touchés.

« Quand un parent est arrêté et emprisonné, la famille perd sa source de sécurité, sa source de revenu et son avenir », a confié Muna Ammar, directrice du Centre pour la liberté et la justice de Beit Ommar, à Middle East Eye. « C’est un cercle vicieux. Une fois lancé, ça n’en finit jamais. Les problèmes continuent, la souffrance perdure et les arrestations se poursuivent car les enfants essaient de se débarrasser de leur colère. »

Beit Ommar, la ville d’où est originaire Muna Ammar, a été particulièrement touchée par ces incarcérations massives. Encerclé par un groupe de colonies qui ne cessent de s’agrandir, le village souffre de saisies de terres et de restrictions à la liberté de mouvement depuis des dizaines d’années à la suite de l’occupation israélienne. Une tour de guet militaire gris foncé plane sur la route principale de Beit Ommar.

Un avenir incertain

Nidal Abu Maria connaît bien cette spirale. L’année dernière, ce jeune homme âgé de 26 ans a perdu son oncle, le défenseur des droits des enfants Hashem Abu Maria, tombé sous les balles de l’armée israélienne. Peu de temps après, son père, Ahmad, et son frère adolescent, Qassam, ont été arrêtés à Beit Ommar. Ils sont encore en prison, et les procédures juridiques actuelles suggèrent qu’Ahmad pourrait être condamné à cinq ans d’emprisonnement. Sans leur principal soutien de famille, l’avenir de la famille est incertain.
 

« Ça a été vraiment dur pour ma famille parce que mon père était le seul à travailler », explique Nidal. « Il manque à mes petits frères – j’en ai trois, ils sont âgés de sept, neuf et quinze ans. Les Israéliens ont encore pénétré dans la maison de nombreuses fois et cela les affecte chaque fois qu’ils viennent dans le village.

« De plus, nous n’avons pas d’argent », a-t-il poursuivi. « Je me sens plus responsable maintenant, je dois trouver un emploi. »

Diplômé de l’université, Nidal espère voyager et étudier pour obtenir un master. Suite à l’arrestation de son père, cependant, ces projets ont dû être rapidement abandonnés. Désormais, il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est pourquoi la priorité est de trouver n’importe quel emploi. En Cisjordanie, les possibilités de trouver un travail bien rémunéré sont extrêmement limitées.

« Je voulais visiter l’Europe, à la recherche de ma propre voie, mais tout a changé désormais. J’essaie simplement de trouver un moyen d’obtenir de l’argent pour aider ma famille. J’ai renoncé à mon projet de faire un master. Du moins, pour les cinq années à venir, le temps que mon père sorte de prison.

« Je n’ai pas de permis me permettant de travailler en Israël, j’ai envisagé d’y aller pour trouver du travail, mais ma mère m’en a empêché. Elle m’a dit : "Ton père est en prison, ton frère est en prison, tu ne dois pas y aller aussi" », rapporte Nidal.

Bien qu’il se soit récemment vu offrir un emploi auprès d’un organisme gouvernemental, les retards dans la mise en œuvre du projet signifie qu’il n’a encore aucun revenu et il ne sait pas quand, ou si, cet éventuel emploi portera ses fruits.

« J’attends juste ce travail. J’étais censé attendre jusqu’à ce mois-ci. Je ne sais pas ce qui se passera », poursuit Nidal. « Ma mère me dit tout le temps ‘’pas de pression, pas de pression’’, mais c’est seulement parce qu’elle ne veut pas que je sois triste. Elle sait que j’ai abandonné tous mes projets personnels.

« Mon frère travaille maintenant dans une usine qui lui verse 1 300 shekels par mois, ce qui ne couvre même pas ses trajets. Il veut essayer de travailler en Israël, mais je ne veux pas qu’il le fasse. C’est déjà assez que l’un de nous doive tout abandonner pour subvenir aux besoins de la famille. Je vais le faire. Je suis le plus vieux, j’ai terminé mes études. Il est inutile de détruire toute la famille. »

Des conséquences indirectes

En tant que responsable communautaire à Beit Ommar, Muna Ammar a vu de nombreux cas similaires à celui de Nidal. Le fardeau que représente le fait de subvenir aux besoins d’une famille, explique-t-elle, est exacerbé par les conséquences indirectes de l’arrestation d’un parent. Lorsque quelqu’un a passé du temps en prison, il sera difficile, voire impossible, pour les membres de sa famille immédiate d’obtenir un permis de travail en Israël. En Cisjordanie, où l’économie connaît des difficultés, les autorisations de traverser le mur sont souvent essentielles pour trouver le moindre travail, ce qui signifie que les niveaux de chômage à Beit Ommar sont anormalement élevés.

« Les gens en souffrent. Nous avons beaucoup de problèmes sociaux », raconte Muna Ammar. « Les jeunes n’ont rien, mis à part du temps libre qu’ils passent dans la rue, ce qui les expose à des problèmes désastreux comme les bagarres et la drogue. Je peux vous dire que les jeunes sont en train de perdre foi en l’avenir. »

La fracturation de la cellule familiale et de la communauté dans son ensemble suite à l’arrestation d’un proche, dit-elle, engendre d’autres problèmes sociaux. « Lorsque la famille n’a pas de moyens économiques, c’est mauvais pour les femmes, les enfants et toute la famille. Nous avons des niveaux élevés de divorce ici à Beit Ommar, que ce soit chez les jeunes ou les couples plus âgés.

« Parce que nous sommes une communauté resserrée, quand un homme est arrêté, le père ou les frères d’une femme vont commencer à la contrôler parce qu’elle n’a plus de mari. Donc, en plus de leur enlever leurs revenus, les arrestations entraînent le désespoir, l’isolement et la frustration des femmes et de leurs familles. »

Tandis que les hommes de la famille sont plus susceptibles que les femmes d’être détenus dans les prisons israéliennes, ce sont les mères et les sœurs qui sont le plus souvent touchées par les conséquences sociales de la prison sur la famille et la communauté. C’est particulièrement vrai lorsque les enfants sont arrêtés – un phénomène courant à Beit Ommar. En 2012, on estime que 87 enfants ont été arrêtés dans le village, sur 189 arrestations au total.

« Les enfants souffre plus particulièrement de l’emprisonnement : l’enfant est arraché à sa famille et laissé seul aux mains des soldats », explique Muna Ammar, ajoutant qu’il arrive que les mineurs soient frappés ou insultés par les troupes. « Ils sont enlevés à leur famille pendant plusieurs mois. Nous recensons souvent des cas d’enfants détenus pendant six mois ou plus. Quand ils reviennent, ils préfèrent ne pas retourner à l’école. Et de ce fait, ils n’ont pas de diplôme, pas de travail, pas d’avenir. Ils se renferment, deviennent violents. Ils ont alors plus de chance de subir une nouvelle arrestation. »

S’exprimant à Ramallah, Nidal est attristé d’apprendre que son frère cadet pourrait être concerné par cette situation. « Quand je parle avec mon père ou avec mon frère, quand ils appellent de prison, c’est un peu difficile, vous savez », confie-t-il. « En particulier quand je parle à mon frère. Il a perdu ses possibilités d’obtenir une éducation à cause de la prison, parce qu’il est allé en prison deux fois avant cela, et il n’a plus d’avenir. Il veut simplement rentrer à la maison. »

Dans l’intervalle, Nidal ne peut qu’essayer de faire de son mieux pour subvenir aux besoins de sa famille. En ce qui concerne l’avenir proche, les perspectives ne sont pas claires.

« Le plan est d’abandonner tous mes plans. C’est ça le plan. Abandonner tous mes projets personnels, trouver un emploi pour aider ma famille, pour aider mes frères », conclut-il. « C’est mon plus grand souhait. »


Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.