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La disparition des juifs d'Égypte

Cette communauté, qui vivait en Égypte depuis l'époque biblique, s'est éteinte dans les années 1990. Depuis, une poignée de juifs égyptiens sont retournés dans leur patrie
Metwally abd el-Samad se souvient de l'époque où les commerces juifs prospéraient dans le centre-ville du Caire et où il était fier de travailler dans l'un d'entre eux (MEE)

LE CAIRE – Des dizaines d'années après avoir commencé à travailler dans le quartier juif du Caire, Metwally abd el-Samad vit toujours dans ce secteur qui regorgeait autrefois de bijouteries et d'autres commerces florissants tenus par des juifs égyptiens.

Désormais âgé de 73 ans, il garde un souvenir ému de l'animation qui régnait dans ce petit quartier.

« Je travaillais dans une boutique d'argent qui appartenait à Livy Haroni », a-t-il indiqué avec nostalgie à Middle East Eye.

« J'ai commencé à travailler dans cette boutique lorsque j'étais jeune, à environ 12 ans. Je gagnais 70 piastres par semaine. J'étais très fier de mon travail, car j'étais l'un des rares garçons musulmans qui travaillaient dans un magasin juif. Généralement, ils n'employaient que des chrétiens, mais Livy connaissait mon père et il m'a fait confiance pour ce travail. »

« J'ai continué à travailler dans sa boutique jusqu'à ce qu'il parte, juste après la guerre de 1967. »

Metwally abd el-Samad se souvient de l'époque où les commerces juifs prospéraient dans le centre-ville du Caire et où il était fier de travailler dans l'un d'entre eux (MEE)

C'est la création de l'État d'Israël en 1948 qui a changé la donne pour la population juive d'Égypte. Les juifs du monde entier avaient jusque-là fui en Égypte en quête de réconfort face à la dégradation des conditions de vie dans des pays tels que l'Espagne, la Russie, la Roumanie, la Pologne, la Syrie ou le Maroc.

Mais la création d'Israël fut synonyme d'arrestations, de ségrégation, de déportation et de persécution.

Entre 1948 et 1967, les juifs d'Égypte ont subi des vagues de répression qui étaient toujours liées aux guerres menées par l'Égypte avec Israël.

Un journaliste local, Mohamed Tareq, a  indiqué à MEE que des parallèles pouvaient être établis entre la violence subie par les juifs et la répression actuelle du gouvernement envers les manifestants et les activistes.

« De nombreuses personnes ont été surprises par le degré de violence de l'État envers les islamistes et les activistes, mais en réalité la même chose s'est produite avec les juifs il y a 60 ans », a-t-il affirmé.

« C'est exactement la même chose : l'ultranationalisme, l'hystérie et la création d'un ennemi de l'État comme prérequis pour la continuité d'un État corrompu et répressif. »

La loi martiale a été instaurée en Égypte après la création d'Israël en 1948 et des milliers de juifs ont été arrêtés en l'espace d'une semaine. Ceux qui n'ont pas été placés en détention ont été effectivement assignés à domicile, des officiers de police montant la garde devant leurs maisons.

Nadia Ishak, aujourd'hui âgée de 78 ans, est l'une des rares juives d'origine égyptienne qui vit toujours en Égypte depuis qu'elle est retournée dans sa patrie au début des années 2000. Elle se souvient encore de la nuit où sa famille a été arrêtée par la police.

« J'étais très jeune, les souvenirs s'effacent année après année. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'on a frappé à la porte, qu'un officier de police nous a dit de prendre nos vêtements, et de l'odeur de la nuit et du petit matin lorsque nous sommes montés à l'arrière du camion avec les policiers. »

« Mon père et ma mère ont quitté la France pour échapper à la menace de la guerre en 1909, mais les conséquences d'une autre guerre nous ont poursuivis dans un autres pays. »

Nadia Ishak et les membres de sa famille ont été placés en détention pendant 50 jours avec des centaines d'autres familles. Lorsqu'ils ont été relâchés, on leur a laissé un mois pour quitter le pays.

On les accusait d'être sionistes, ce que Nadia Ishak a fortement démenti.

« Mon père et ma mère n'avaient aucune intention de trahir le pays dans lequel ils vivaient depuis presque 30 ans. Ils sont venus y chercher la paix, la sécurité et la stabilité. Ils ne se sont jamais adonnés et n'ont jamais eu l'intention de participer aux activités dont on nous a accusés à tort. »

Le destin de Livy Haroni, l'ancien patron de Metwally abd el-Samad, fut similaire.

Livy Haroni a eu de la chance car il était titulaire d'un passeport britannique, et les juifs de nationalité étrangère étaient généralement mieux traités que les juifs étant nés et ayant grandi en Égypte.

Il a d'abord été assigné à domicile durant la crise du canal de Suez en 1956, mais lors de la guerre de 1967 il a finalement été arrêté, déporté et ses biens ont été nationalisés.

Livy Haroni est parvenu à vendre ses boutiques à ses employés égyptiens, dont un à el Samad.

« D'un côté, j'étais très heureux d'avoir eu cette chance inespérée, mais d'un autre côté j'étais très triste à cause de l'injustice et du calvaire subis par le gentil vieil homme.

« Il s'accrochait à l'espoir de revenir un jour. Il a réuni les personnes à qui il a cédé ses boutiques et leur a fait promettre de les lui rendre s'il revenait un jour.

« Il n'est jamais revenu. J'ai appris sa mort environ dix ans plus tard. »

Nadia Ishak n'est pas la seule juive d'origine égyptienne à être retournée dans sa patrie au début du XXIe siècle.

Au début des années 1990, on a signalé la mort du dernier juif vivant en Égypte. Cela ne marquait toutefois pas la fin de la longue histoire des juifs d'Égypte, qui remonte à l'époque des pharaons.

Au cours de l'année 2000, certains juifs égyptiens qui vivaient en Europe sont rentrés en Égypte. Ils n'étaient pas plus de 20, et la moitié d’entre eux est repartie en Europe.

Sara Kuhin, une juive d'origine égyptienne âgée de 75 ans qui est retournée en Égypte en 2002, a fait part à MEE de ce qu'elle a enduré lorsqu'elle est revenue.

« J'ai quitté l'Égypte en 1965. Lorsque j'ai pris la décision de revenir, j'étais certaine que les choses auraient changé, mais ce que j'ai vu m'a vraiment surprise. J'ai passé ma petite enfance dans les jolies rues du Caire et j'étais profondément attachée à cette ville. Lorsque je suis rentrée après 37 ans, la ville avait complètement changé : j'ai découvert une ville horrible, surpeuplée et polluée. Les rues sont affreuses, les bâtiments aussi. Ils ont réussi à faire de la ville royale du Caire le symbole de l'urbanisme sauvage et de la décadence. »

Selon les juifs qui se sont entretenus avec MEE, seuls huit juifs d'origine égyptienne vivraient actuellement au Caire, et leur nombre a très peu de chances d'augmenter. Si tous ont plus de 70 ans, ils s'efforcent toutefois d'être les plus actifs possible en participant à des événements culturels, en célébrant leurs fêtes religieuses et en se rendant régulièrement dans les synagogues abandonnées et délaissées.

Nadia Ishak admet que la réaction des Égyptiens qu'elle rencontre est partagée. « Certains me témoignent leur compassion, leur amitié ou me proposent de l'aide ; d'autres me dévisagent ou me regardent méchamment. Cela étant, je suis heureuse de voir qu'il existe une tendance chez les jeunes à vouloir entendre notre version de ce qu'il s'est passé dans les années 1950 et 1960. »

Tout comme Livy Haroni caressait l'espoir de revenir en Égypte, Sara et Nadia espèrent elles aussi qu'un jour des personnes de toutes confessions pourront à nouveau vivre ensemble. C'est cet espoir qui les a poussées à revenir.

« Nous avons le droit de vivre ici malgré tous les obstacles et la transformation de l'Égypte sous le régime des soi-disant officiers libres. L'Égypte reste mon pays malgré tout. Je pense être l'une des seules à croire cela et j'espère que je vivrai suffisamment longtemps pour montrer au plus grand nombre qu'il y a encore des juifs égyptiens qui continuent de vivre dans ce pays », a indiqué Sara à MEE.

Nombreux sont ceux qui espéraient que le retour d'une poignée de juifs dans leur patrie marquerait le début d'une ère nouvelle. Le gouvernement n'est toutefois pas parvenu à fournir une quelconque assistance aux membres de cette communauté minoritaire qui tentent de reconstruire leur vie en Égypte.

Le simple fait de trouver quelqu'un pour accomplir les rites funéraires dans le respect de leurs croyances est une épreuve.

Lorsqu'on lui demande s'il pense que le gouvernement apportera davantage de soutien à la communauté juive, Mohamed Tareq n'est pas optimiste.

« En réalité, j'avais cru que le gouvernement examinerait cette question lorsque [le président] al-Sissi est arrivé au pouvoir, et qu'il utiliserait ce problème dans sa quête d'une plus grand légitimité internationale, mais ce ne fut pas le cas. Et il semblerait qu'il ne s'y mettra pas de sitôt. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.