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La saga de l’antisémitisme au Parti travailliste vue de l’intérieur

Les images filmées par Al-Jazeera montrent le processus suivi pour le signalement des incidents antisémites au Parti travailliste
Une capture de la vidéo en caméra cachée montre le stand du Labour Friends of Israel à la conférence du Parti travailliste (Al-Jazeera)

Une militante politique accusée d’antisémitisme lors d’une conférence du Parti travailliste en septembre par une députée pro-israélienne a été innocentée par des images filmées en caméra cachée qu’a visionnées Middle East Eye.

Des séquences filmées clandestinement lors de la conférence à Liverpool en septembre 2016 montrent une femme engagée dans une discussion animée à propos de la solution à deux États avec Joan Ryan, députée d’Enfield North, sur le stand de Labour Friends of Israel (LFI).

Plus tard, Ryan a abordé cet échange avec d’autres membres du groupe. Des détails sont ensuite apparus dans les médias et la femme – qui souhaite être appelée simplement « Jean » – a fait l’objet d’une enquête du Parti travailliste, laquelle a fini par la disculper.

« Je suis très inquiète, je suis vraiment blessée, je me sens très anxieuse par rapport au fait qu’elle ait pris mes propos pour en faire quelque chose de totalement différent, et qu’elle ait totalement mal interprété mon discours face à d’autres personnes. Je trouve cela très, très inquiétant. »

Jean a confié à Al-Jazeera – qui a filmé l’incident dans le cadre de son enquête sur le lobby israélien au Royaume-Uni – qu’elle était consternée d’être accusée d’antisémitisme.

« Je suis très choquée de la manière dont elle a rapporté mes paroles à d’autres personnes », a-t-elle déclaré.

« Je suis très inquiète, je suis vraiment blessée, je me sens très anxieuse par rapport au fait qu’elle ait pris mes propos pour en faire quelque chose de totalement différent, et qu’elle ait totalement mal interprété mon discours face à d’autres personnes. Je trouve cela très, très inquiétant. »

Opération d’infiltration

Les images sont apparues dans le cadre de l’infiltration de journalistes d’Al-Jazeera dans les activités des lobbyistes israéliens au Royaume-Uni.

Le réseau a également filmé Michael Rubin, le responsable parlementaire du LFI, évoquant le fait de collaborer « vraiment étroitement » avec l’ambassade israélienne « en coulisses. » Il avait précédemment contribué à interroger des étudiants travaillistes au sujet des allégations d’antisémitisme à l’Oxford Students Union.

Un journaliste infiltré a assisté à la conférence 2016 du Parti travailliste, qui a vu la réélection de son dirigeant Jeremy Corbyn, sympathisant du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) contre Israël et critiqué pour sa référence apparente au Hamas et au Hezbollah en tant qu’« amis » lors d’un meeting en 2009.

L’équipe de Corbyn a lancé une enquête sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste en 2016 et a élaboré de nouvelles directives sur les limites de ce qui serait toléré, notamment la discussion sur le conflit israélo-palestinien.

Parmi les incidents figurant sur les images, on voit une confrontation entre « Jean » et Joan Ryan, la présidente de Labour Friends of Israel (LFI). LFI est un groupe de pression au sein du Parti travailliste : il a été créé en 1957 et fait pression depuis des décennies pour renforcer les liens bilatéraux entre le Royaume-Uni et Israël ainsi que pour développer des liens avec le Parti travailliste israélien.

Conversation animée

Dans la vidéo, qui contient l’intégralité de la conversation, Jean s’approche du stand du LFI pour demander à Ryan si son groupe est « très opposé aux colonies », en référence aux colonies illégales construites par Israël en Cisjordanie.

Jean : « Que fait Labour Friends of Israel à ce sujet ? »

Joan Ryan : « Nous exprimons clairement notre point de vue et nous rencontrons des gens à tous les niveaux de la politique israélienne et dans les cercles diplomatiques israélien, etc.... Et nous affirmons clairement que nous ne sommes pas des amis d’Israël et des ennemis de la Palestine. D’où notre nouvelle campagne qui sera lancée le mois prochain et que nous présentons ici. »

Jean interroge alors à plusieurs reprises à Ryan sur « l’occupation israélienne » et sur les mesures qui pourraient conduire à la « solution à deux États ».

Joan Ryan : « Je pense que nous devons faire vraiment très attention à ne pas laisser nos sentiments à ce propos se transformer en antisionisme. »

Jean : « Donc, aucun sentiment n’entre en compte ? Non, je ne suis pas antisioniste. Ne souhaitons-nous pas tous une solution à deux États basée sur la coexistence et la paix ? »

La conversation s’anime lorsque Jean demande à plusieurs reprises ce que fait LFI pour soutenir l’avancée vers une solution à deux États.

Jean : « Vous avez beaucoup d’argent, vous avez beaucoup de prestige dans le monde. »

Joan Ryan : « Je ne sais pas d’où vous tirez cela… “Labour Friends of Israel a beaucoup de pouvoir, beaucoup d’argent”… ce n’est tout simplement pas… »

Jean : « Eh bien, je le crois, c’est ce que j’entends dire, vous savez, c’est le tremplin vers de bons emplois. Le fils d’un ami a obtenu un très bon travail à l’Université d’Oxford pour avoir travaillé pour Labour Friends of Israel… ce n’est pas une rumeur, c’est un fait. »

Joan Ryan : « C’est antisémite. Ça l’est. C’est un trope. Il s’agit de théories du complot. »

Jean : « Non, ce n’est pas antisémite, pas du tout. »

Joan Ryan : « Désolée, ça l’est. De toute façon, c’est mon avis et je pense que nous devrions convenir de notre désaccord. »

Jean : « Non, je ne pense pas que nous soyons obligées de convenir de notre désaccord. »

Joan Ryan : « Eh bien, j’accepte notre désaccord et je mets fin à cette conversation parce que je n’ai pas spécialement envie d’engager une conversation sur comment s’impliquer et obtenir un bon travail à Oxford ou à la City ou… et c’est antisémite, je suis désolée. »

Le « harcèlement antisémite »

Dans la vidéo en caméra cachée visionnée par MEE, Ryan assiste à une réunion du LFI après cet incident avec Jean, affirmant qu’il y avait eu « trois incidents de harcèlement antisémite » au stand du LFI ce jour-là.

Les séquences filmées le lendemain montrent Ryan discuter de cette conversation – et d’autres incidents présumés – sur le stand du LFI avec la députée travailliste Angela Eagle et Michael Rubin, responsable parlementaire du LFI.

S’exprimant lors de la conférence, Rubin mentionne les incidents de la veille, ajoutant « aujourd’hui en fin de la journée, nous avons eu une personne qui est venue dire que l’antisémitisme servait juste à écraser Jeremy [Corbyn] et que ces allégations sont dans une certaine mesure fabriquées de toutes pièces. »

Il estime que ces commentaires sont « évidemment affreux, mais par rapport aux événements d’hier, ce n’est pas le pire » et qu’il est « moins choqué par cela qu’[il ne l’est] par ce qui s’est passé [la veille]. »

Ryan indique qu’elle a déposé une « plainte formelle » contre Jean, qui à ce moment-là avait diffusé une vidéo de l’incident. Ryan souligne que la vidéo « ne montrait aucun moment où j’ai dit “vous êtes antisémite”. »

Elle poursuit : « Enfin, ce que je veux dire c’est que j’ai noté honnêtement ce qu’elle disait de lui, qu’il est riche et puissant, il est allé à Oxford et juste après il a un bon travail dans la banque, vous savez », explique-t-elle – bien que la conversation Jean ne mentionnât pas le secteur bancaire.

Ryan ajoute : « Et j’ai dit… les tropes antisémites classiques, n’est-ce pas ? »

Le groupe évoque d’autres incidents, notamment une femme qui prétend ne jamais avoir constaté d’antisémitisme dans le parti et croit que ces allégations servent à « discréditer » Corbyn ; et une autre personne qui remarque que le « coup d’État » lancé par les dissidents travaillistes pour renverser Corbyn en 2016 avait été « lancé par des juifs, des députés juifs, des millionnaires juifs et le mari d’Angela Eagle est juif ».

Alex Richardson, l’assistant de Ryan, indique à celle-ci que si l’incident la met mal à l’aise, alors elle devrait le signaler. Il dit avoir rapporté un incident la veille parce qu’il se sentait mal à l’aise.

Il ajoute : « Et bien que rien d’antisémite n’ait été dit, je suis sûr qu’il y a eu des sous-entendus et cela a été abordé dans ce contexte. »

Après la conférence, Jean a été contactée par un responsable du parti travailliste qui, rapporte-t-elle, disait seulement qu’il s’agissait d’un incident grave.

« À aucun moment, je n’ai dit que Labour Friends of Israel trouverait à quiconque des emplois dans la banque à la City »

Le journaliste infiltré d’Al-Jazeera a également été contacté par l’assistant de Ryan, lui demandant de témoigner d’un acte présumé d’antisémitisme.

Finalement, Jean a été disculpée.

« À aucun moment, je n’ai dit que Labour Friends of Israel trouverait à quiconque des emplois dans la banque à la City », a-t-elle déclaré. « J’ai mentionné, ce qui est absolument vrai, le cas du fils d’un de mes amis qui croyait lui-même qu’avoir un quelconque lien avec Labour Friends of Israel ne nuisait en rien à sa carrière. »

« Je pensais que Labour Friends of Israel parlait de la Palestine parce qu’ils promouvaient une solution à deux États. Maintenant, je découvre qu’ils ne veulent pas parler de la Palestine, et si vous en parlez, il semblerait que vous vous retrouviez, euh, avec une accusation d’antisémitisme portée contre vous. »

Ryan a été contactée pour faire part de sa réaction, mais MEE n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication.

L’historien et activiste israélien Ilan Pappe, qui a vu les images, a dit à Al-Jazeera que celles-ci montraient « clairement » que Jean n’était « pas antisémite. Ils le savent ». Il a ajouté « Elle ne s’exprimait pas comme une personne antisémite. Il s’agissait d’une personne typiquement pro-palestinienne qui s’inquiétait des violations des droits de l’homme et civiques des Palestiniens. »

« L’activiste est venue poser [à Joan Ryan] des questions difficiles sur les activités de colonisation, c’était son objectif principal. Elle ne lui a pas posé de questions sur le judaïsme ou l’existence d’Israël, elle voulait juste une réponse directe pour savoir comment quelqu’un qui soutient Israël explique les colonies ou les justifie. »

« Plus palestiniennes que les Palestiniens »

Au cours des douze derniers mois, le Parti travailliste a fait face à des allégations d’antisémitisme.

Une vidéo prise à la conférence du Parti travailliste montre l’ambassadeur israélien Mark Regev s’adresser à un groupe de militants lors d’un événement sur les risques auxquels sont confrontés les sympathisants pro-Israël au sein du parti.

Est présent également l’agent politique de l’ambassade d’Israël, Shai Masot, qui a également été filmé en train de discuter des moyens de « faire partir » le ministre adjoint des Affaires étrangères britannique avec une ancienne employée du ministère de l’Éducation.

« Certaines personnes ici sont plus palestiniennes que les Palestiniens », déclare Regev. « Il est à la mode si vous êtes de gauche aujourd’hui d’être probablement très hostile à Israël, voire antisémite. »

En avril 2016, un message Facebook de la députée de Bradford West, Naz Shah, semblait suggérer qu’Israël soit relocalisé aux États-Unis.

Bien que l’image fût une satire du professeur et militant juif Norman Finkelstein – et avait été initialement postée par Shah en 2014 – la controverse qui s’en est suivie a conduit certains à suggérer que Corbyn tolérait des attitudes antisémites au sein du parti.

Shah s’est excusée et sa suspension a été levée – mais de nombreux membres ont été suspendus au milieu de nouveaux signalements d’attitudes antisémites, y compris l’activiste antisioniste juif Tony Greenstein.

« Je n’ai aucune idée des remarques que je suis censé avoir faites et qui ont causé un tel émoi aux maccarthystes du Parti travailliste », avait-il écrit sur son blog à l’époque. « Peut-être que j’ai mentionné trop souvent le socialisme. Ou dans l’atmosphère actuelle qui consiste à tenter de dépeindre la gauche comme antisémite, peut-être pensaient-ils que d’expulser quelqu’un qui a combattu le fascisme toute sa vie serait un exemple pour tous. »

L’ancien maire de Londres Ken Livingstone avait également été suspendu du parti suite à des commentaires dans lesquels il semblait suggérer qu’Adolf Hitler avait été partisan du sionisme.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.