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L’alternative des Sahraouis : l’assujettissement ou l’exil

Cette année, cela fera 40 ans que le Maroc a envahi le Sahara occidental, et les Sahraouis continuent à vivre dans la misère et à subir des violations de leurs droits
Hatra Aram, une Sahraouie de Laâyoune, affirme que son fils de 12 ans a été torturé pendant sa détention (MEE/Karlos Zurutuza)

LAÂYOUNE, Sahara occidental – Pour Hatra Aram et ses enfants, leur « maison » n’est qu’une parcelle de sol rugueux et des murs de briques dans ce qui était autrefois un bloc d’appartements dans le centre de Laâyoune, une ville à 1 100 km au sud de Rabat. La seule remise en état qu’elle a pu s’offrir ces dernières années, c’est le nouvel auvent qui sert de toit.

« J’ai dû le remplacer après l’attaque de 2012. Les policiers sont venus en pleine nuit et ils m’ont sauvagement battue avant de brûler la maison », se souvient cette Sahraouie âgée de 37 ans.

La maison d’Hatra Aram a été perquisitionnée une nuit de février 2012 par une équipe de policiers marocains en civil. Chaque partie de son corps a été rouée de coups, notamment sa tête et son visage. Elle soutient qu’elle « risque constamment d’être emprisonnée » pour avoir prétendument accueilli des réunions sahraouies pro-indépendance dans sa maison.

Les murs autour d’elle sont encore noircis par la fumée, mais, contrairement au « toit », la peinture n’est certainement pas une nécessité urgente dans une maison qui n’a ni gaz, ni électricité.

Hatra prépare du thé sur un poêle à charbon. Pendant ce temps, le bruit des motos qui attendent à l’extérieur nous rappelle la présence constante de la police. Les journalistes étrangers ne peuvent mettre les pieds au Sahara occidental et risquent souvent l’expulsion. Lors de son voyage d’une semaine à Laâyoune, le journaliste de Middle East Eye a été constamment suivi par des agents marocains en civil.

« Ma mère a disparu en 1977 et mon frère a été tué dans la prison « noire » – le centre de détention le plus redouté de Laâyoune. Je viens d’une famille aux fortes convictions politiques : c’est à la fois notre héritage et notre devoir, et nous en subissons tous les conséquences », a expliqué Hatra. Elle est présente à presque toutes les manifestations contre le gouvernement marocain et elle milite farouchement pour l’indépendance.

Elle a reconnu que sa famille pourrait faire l’objet de représailles, mais a insisté pour raconter son histoire.

« Le père de mes quatre premiers enfants a disparu après avoir embarqué à bord d’un bateau de migrants en situation irrégulière et j’ai divorcé de mon second époux il y a peu », a-t-elle ajouté, juste avant de montrer des photos de Nasrallah, son fils de 12 ans. Elle raconte qu’il a été arrêté dans la rue par la police, emprisonné et torturé.

Abou Jihad (15 ans) nous dit avoir été menotté et battu lors de sa dernière détention (MEE/Karlos Zurutuza)

Cette année, cela fera 40 ans que l’Espagne s’est retirée de sa dernière colonie au Sahara occidental. Depuis le cessez-le-feu signé en 1991 entre le Maroc et le Front Polisario – l’autorité que l’ONU reconnaît comme le représentant légitime du peuple sahraoui – Rabat contrôle quasiment tout le territoire, notamment l’ensemble de la côte Atlantique. Les Nations unies considèrent encore le Sahara occidental comme un « territoire engagé dans un processus inachevé de décolonisation ».

Seule une minuscule bande désertique de l’autre côté du mur construit par le Maroc reste sous contrôle sahraoui. Voilà où a été décrétée la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1976, une entité politique aujourd’hui reconnue par 82 pays.

En restant à Laâyoune, Hatra a échappé à une vie en exil, contrairement aux centaines de milliers de Sahraouis qui languissent dans le désert algérien.

Laâyoune indiqué sur la carte (capture d’écran de Google map)

Cependant, sa famille a payé très cher son choix de rester. Hatra ne montre guère d’émotion en écoutant son fils aîné Abou Jihad décrire la brutalité de la détention policière au Sahara occidental.

« Ils m’ont laissé menotté pendant trois jours et m’ont battu lors des interrogatoires », a raconté l’adolescent, visiblement soulagé d’être de retour chez lui. « Ça aurait pu être pire », a-t-il ajouté, en évoquant une précédente arrestation qui lui avait valu des fractures de la main et du pied.

Abou Jihad a été arrêté, selon sa mère, dans le cadre d’une récente campagne de police ciblant les adolescents qui seraient impliqués dans des activités politiques. Abou Salam, un Sahraoui de 17 ans qui vit dans la même rue, a récemment été convoqué au commissariat « dans les trois prochains jours » par une assignation officielle.

« J’ai trouvé la convocation sur le seuil il y a cinq jours », a rapporté Selma, la sœur d’Abou Salam, à MEE, montrant le document en question. « Mon père est allé parler à la police et ils lui ont dit qu’ils ne voulaient que poser quelques questions à mon frère, mais nous lui avons dit de ne pas y aller. »

La décision de la famille est compréhensible puisque les mauvais traitements infligés aux mineurs ne sont pas rares apparemment. Des habitants du même quartier de Laâyoune ont mentionné à MEE que plusieurs adolescents avaient été arrêtés au cours des dernières semaines. En outre, un rapport sur la torture au Maroc publié par Amnesty International en mai dernier a recensé plusieurs cas de mauvais traitements contre les enfants sahraouis. L’organisation de défense des droits de l’homme qualifie d’« endémique » le recours à la torture dans le pays et souligne que parmi les principales cibles figurent les dissidents politiques sahraouis.

MEE s’est également entretenu avec Aminatou Haidar, célèbre militante pour les droits de l’homme, à son domicile de Laâyoune. Elle a remporté plusieurs prix internationaux, dont le Robert Kennedy Human Rights Award 2008 et le Civil Courage Prize 2009. Elle a confié à MEE qu’il existe « une stratégie continue et très bien conçue visant à réprimer le mouvement de la jeunesse à un âge précoce ».

« Les questions politiques sont encore en suspens mais, pour le moment, il faut de toute urgence que la communauté internationale fasse pression sur le gouvernement marocain pour garantir le respect des droits de l’homme et pour accorder une vie digne aux Sahraouis », a souligné l’activiste de 49 ans, qui souffre de problèmes d’estomac depuis une grève de la faim à l’aéroport de Lanzarote (Espagne) lorsqu’elle s’est vue refuser le droit de retourner au Sahara occidental en 2009.

Les autorités marocaines n’ont pas répondu aux diverses sollicitations de MEE pour évoquer ces questions et d’autres atteintes aux droits humains qui auraient été commises au Sahara occidental.

Outre la menace qui pèse constamment sur la sécurité de sa famille, Hatra souligne d’autres conséquences inattendues.

« Ils veulent aussi se débarrasser de lui [Abou Jihad] à l’école parce qu’il y a été arrêté à deux reprises. » Les enfants marocains et sahraouis étudient ensemble dans les écoles du Sahara occidental mais Hatra ne sait pas si son fils sera autorisé à y rester ou à s’inscrire ailleurs.

« Intifada »

Des analystes occidentaux tels que Noam Chomsky ont fait valoir que le « Printemps arabe » n’a pas débuté en Tunisie comme on le dit généralement, mais plutôt à Laâyoune avec le campement de protestation organisé à Gdeim Izik pendant un mois en octobre 2010. La manifestation initialement pacifique avait provoqué des émeutes qui s’étaient propagées à d’autres villes lorsque le camp, monté dans la banlieue de la ville, avait été démantelé par la force le 8 novembre.

Vue aérienne du camp de contestation de Gdeim Izzik en 2010. La traditionnelle tente sahraouie a depuis été interdite (MEE/Mohamed Salem)

Sans surprise, Hatra et ses enfants étaient parmi les milliers de Sahraouis qui s’étaient réunis au camp. Elle se souvient du mouvement de protestation comme d’une « rare étincelle de démocratie dans cette partie du monde ».

« Pendant plus d’un mois, nous nous asseyions, hommes et femmes ensemble, et votions dans une assemblée en plein air sur chaque décision à prendre », se rappelle la militante, montrant le drapeau de la RASD qu’elle avait pris au camp. La bannière interdite est visible uniquement au sein des maisons, alors qu’au-dehors les drapeaux marocains s’alignent le long de la principale avenue de Smara ou sur les places et bâtiments de toutes sortes.

Hatra tient le drapeau sahraoui, un symbole interdit au Maroc (MEE/Karlos Zurutuza)

Gdeim Izik a posé apparemment un sérieux problème dans un pays où, selon Human Rights Watch, tous les rassemblements publics jugés hostiles à la domination marocaine litigieuse ont été interdits en 2014.

Tomas Barbulo, l’un des observateurs les plus respectés du Sahara occidental, a déclaré à MEE : « Il y a eu un autre soulèvement significatif en 2005, ce qu’on appelle l’‘’Intifada pour l’indépendance sahraouie‘’, mais il s’agissait de la rébellion des plus jeunes. À Gdeim Izik, en revanche, c’était le peuple sahraoui dans son ensemble : jeunes et personnes âgées, hommes et femmes, mariés ou célibataires. »

L’écrivain et auteur espagnol, qui a passé la majeure partie de son enfance au Sahara occidental lorsqu’il était encore sous domination espagnole, explique que le conflit reste gelé parce que le droit international n’a pas encore été appliqué. « Aucun référendum n’a été organisé jusqu’à présent, alors l’ONU considère toujours que le processus de décolonisation est inachevé », a précisé Barbulo.

La France, ancienne puissance coloniale du Maroc et son plus puissant allié aujourd’hui, a exercé à plusieurs reprises son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour ne pas inclure les questions relatives aux droits de l’homme dans le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO). En conséquence, les Sahraouis attendent encore le référendum d’autodétermination initialement prévu en 1991 dans le cadre de l’accord de paix entre le Maroc et le Polisario.

« Ce n’est qu’une immense prison à ciel ouvert et nous sommes tous épuisés », déclare Hatra sur le seuil de sa maison de fortune, surveillée par trois policiers en civil postés à seulement quelques mètres.
 

Traduction de l’anglais (original).