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Le bombardement de lieux saints houthis fait craindre une guerre sectaire

Des activistes pro et anti-Houthis s’accordent à dire que la destruction des lieux saints du groupe franchit une ligne rouge qui pourrait nourrir le sectarisme
Le sanctuaire d’Hussein Badreddin al-Houthi détruit par une attaque aérienne de la coalition menée par l’Arabie saoudite vendredi (Twitter/@conflictnews)

SANAA – Jusqu’à jeudi soir, l’activiste yéménite Majed Ameen était un ardent supporteur de la campagne aérienne menée par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les Houthis, qui ont forcé le Président Abd Rabo Mansour Hadi à fuir le Yémen.

Il a cependant changé d’avis vendredi matin quand des avions de combat saoudiens ont ciblé le sanctuaire d’Hussein Badreddin al-Houthi.

« Je pensais que la guerre servait à restaurer le mandat du Président légitime, Abd Rabo Mansour Hadi. Or, cibler le sanctuaire d’al-Houthi doit répondre à un autre objectif, sectaire à mon avis », a déclaré Ameen à Middle East Eye.

Les Houthis sont un groupe chiite zaïdi basé au nord du Yémen qui s’est emparé du pouvoir dans la capitale Sanaa en septembre dernier. Ils ont depuis progressé à travers le pays, dominé à 55 %par les sunnites, jusqu’à la ville portuaire d’Aden, au sud, grâce au soutien de l’Iran, selon l’opinion dominante.

Le 26 mars, une coalition menée par l’Arabie saoudite a débuté une campagne de bombardements aériens contre les Houthis et leurs alliés dans l’armée yéménite loyaux à l’ancien Président Ali Aballah Saleh. Les frappes avaient pour objectif de restaurer le gouvernement de Mansour Hadi.

La destruction du lieu saint – lors de quatorze frappes séparées, selon la télévision des Houthis, Al-Massirah – a eu lieu dans le cadre d’une intensification des frappes saoudiennes contre les positions houthies suite à des attaques menées par le groupe contre des cibles en Arabie saoudite la semaine dernière.

Un porte-parole des Houthis a décrit la destruction du sanctuaire de leur fondateur comme un acte « lâche » et, en réponse, le groupe a menacé de pénétrer en territoire saoudien.

« Je ne sais pas quels avantages ils tirent du bombardement d’un lieu saint, cependant c’est leur politique de détruire tout ce qu’ils ont en face d’eux », a déclaré à MEE Ali Al-Qahoom, un membre du bureau politique des Houthis. 

Pour l’activiste Majed Ameen, cibler un lieu saint est une « déviation de ce qui est acceptable, et une indication claire de raisons intellectuelles [idéologiques] » sous-jacentes à l’action saoudienne. Pour cette raison, affirme-t-il, le pays devrait rejeter en bloc les attaques menées par les Saoudiens.

Majed Ameen s’est également élevé contre le bombardement par les Houthis de mosquées et de lieux d’enseignement du Coran, deux endroits considérés par les musulmans comme étant plus saints que des sanctuaires. Aucun des deux types de lieu ne devrait être ciblé, par aucun camp, a-t-il ajouté.

Hussein Badreddin al-Houthi, le fondateur du mouvement religieux des Houthis et membre du parlement yéménite pendant quatre ans dans les années 90, a été tué en 2004. Il était le frère aîné de l’actuel chef des Houthis, Abdulmalik Badreddin al-Houthi.

Le gouvernement, alors sous la présidence de Saleh, avait conservé sa dépouille dans un lieu secret pendant neuf ans. En juin 2013, il fut finalement enterré dans les montagnes de Maran situées dans le gouvernorat de Saada, au nord de Sanaa, où al-Houthi s’était employé à créer une société plus dévote.

Les Houthis avaient interprété la restitution de sa dépouille comme un triomphe pour leur mouvement, et la construction du sanctuaire était un symbole de leur succès.

Les non-Houthis ont du mal à voir les avantages d’une telle attaque.

La destruction du lieu saint engendrera probablement des attaques de représailles, estime Nora al-Jarwi, présidente du mouvement du 14 février. Ce groupe a été établi l’année dernière par de jeunes yéménites s’opposant aux résultats du dialogue national qui s’était achevé en janvier 2014 et estimant que les soulèvements de 2011 qui avaient mené à la destitution du Président Saleh un an plus tard n’avaient pas atteint leurs objectifs.

« Au cours de ma vie, j’ai appris que pendant une guerre, on ne devrait pas sous-estimer le caractère sacré des croyances religieuses d’autrui parce que les gens sont prêts à les défendre et à mourir pour elles », a indiqué al-Jarwi à MEE.

Al-Jarwi a déploré la mort de civils et le déplacement des populations prises dans le conflit tout en estimant que ceux-ci sont inévitables en temps de guerre. Cependant, s’en prendre à des symboles religieux est une provocation intentionnelle, selon elle.

Amjad Khoshafa, un journaliste opposé aux Houthis, pense que détruire un sanctuaire n’a aucune valeur en soi et qu’il ne s’agit que d’un gain émotionnel pour la coalition saoudienne qui aura un effet négatif sur les Houthis.

« L’attaque contre le sanctuaire fait suite aux frappes houthies sur le district de Najran, en Arabie saoudite. Celles-ci ont été une source d’embarras pour les forces saoudiennes qui n’ont pas été en mesure de protéger leur frontière. Cela a provoqué une réaction de la part des Saoudiens qui a été de détruire le plus important symbole religieux des Houthis », a expliqué Khosafa à MEE.

La destruction du sanctuaire sera considérée par les générations à venir comme un symbole de la violence perpétrée contre le peuple yéménite, a-t-il poursuivi.

Akram al-Sharjabi, un activiste qui aide à trouver des logements pour les personnes déplacées à Sanaa, pense que l’attaque contre un lieu saint houthi servira en fin de compte les intérêts du groupe en suscitant la compassion du public en sa faveur.

Mais hormis les gains potentiels à court terme, al-Shariabi pense que viser des lieux saints au Yémen ou en Arabie saoudite n’a aucun avantage, et que toutes les parties devraient se concentrer sur l’objectif de la coexistence.

« On peut dire qu’il s’agit d’une erreur de guerre, que les partisans des Houthis n’oublieront pas, génération après génération », a-t-il ajouté.

Néanmoins, plusieurs personnes interviewées par MEE ont indiqué qu’elles soutenaient l’attaque sur le sanctuaire car elle permettait d’envoyer un message aux Houthis disant qu’ils ne sont pas la seule puissance sur le terrain. Aucune de ces personnes n’a accepté de témoigner ouvertement par peur de représailles de la part des Houthis.

Aïda al-Adimi, professeure de sociologie à l’université de Taïz, a indiqué à MEE que l’attaque ne fera que polariser davantage la société yéménite.

« Les critiques exprimées par les différentes parties à l’encontre des attaques contre des symboles religieux est une réaction normale, qui donnera aux Houthis le sentiment que la société [yémenite] est contre eux sur le plan politique mais pas sur le plan idéologique », a-t-elle constaté.


Traduction de l'anglais (original).