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Le gouvernement israélien autorise l’alimentation de force des prisonniers palestiniens

La communauté médicale israélienne s'est juré d’empêcher la mise en place de l’alimentation de force
Des Palestiniens brandissant des portraits de détenus lors d’une manifestation à Jérusalem en juin 2014 (AFP)

JERUSALEM – Une loi votée par la Knesset ce jeudi par une majorité de 46 contre 40 va rendre officiellement légal le traitement médical très controversé consistant à nourrir de force les prisonniers palestiniens effectuant une grève de la faim.

Intitulée « Prévenir les dégâts causés par la grève de la faim », cette loi a été pensée comme une façon de transmettre aux prisonniers le message que « la grève de la faim n’est pas un moyen de sortir de prison ou d’atteindre un quelconque objectif », explique Yoel Hadar, conseiller juridique auprès du ministère israélien de la Sécurité publique, qui a défendu cette loi avec agressivité.

La loi a été votée tôt ce jeudi matin, à la suite d’un débat ayant duré toute la nuit, juste avant l’interruption estivale de la session parlementaire de la Knesset jusqu’au mois d’octobre.

Cette version « adoucie » d’un projet de loi précédemment déposé prévoit que les médecins ayant l’intention de nourrir quelqu’un de force devront comparaître devant un juge afin de déterminer si la vie du prisonnier est menacée ou s’il risque de s’infliger un handicap irréversible.

Avinoam Reches, ancien directeur du Bureau d’éthique de l’Association médicale israélienne (AMI), a qualifié cette loi de « démente », et a informé la commission gouvernementale que tout médecin connu pour avoir alimenté de force un prisonnier serait convoqué devant le tribunal israélien d’éthique médicale. Depuis le dépôt du projet de loi, l’AMI a riposté avec une documentation approfondie définissant cette pratique, en accord avec la définition de l’ONU, comme une forme de torture cruelle et humiliante.

« Nous ferons tout notre possible pour empêcher son application », prévient le Dr Leonid Eidelman, président de l’Association médicale israélienne, qui a écrit une lettre le mois dernier aux députés Gilad Erdan et Ayelet Shaked leur expliquant qu’il était interdit aux médecins d’aller à l’encontre de leur éthique par le biais de cette pratique. Gilad Erdan a répondu en disant qu’il avait confiance dans le fait qu’il trouverait des médecins qui seraient d’accord pour la mettre en œuvre.

Le Dr. Eidelman a supervisé le traitement de 1 000 prisonniers palestiniens dans des hôpitaux israéliens au cours des douze derniers mois, dont aucun n’est mort des suites d’une grève de la faim — un élément qu’il souligne pour appuyer son propos selon lequel l’alimentation de force est une méthode inutile qui pourrait aussi causer des dommages irréversibles pour la santé du patient, ou même causer sa mort. L’objectif premier de la loi, déclare le Dr. Eidelman — qui a mené en 2011 une grève de la faim dans le cadre des négociations pour de meilleures conditions dans les hôpitaux publics israéliens — n’est pas de protéger la vie mais de désamorcer la pression exercée sur le gouvernement.

Dans une déclaration officielle, l’AMI reconnaît que les grévistes de la faim, qui n’ont souvent aucun autre moyen de manifester, représentent un dilemme particulièrement complexe pour les médecins, qui sont liés par le serment d’Hippocrate, lequel prescrit : « d’abord, ne pas nuire ».

Cependant, le communiqué de l’AMI établit que la seule obligation du médecin est de respecter l’indépendance du patient et de l’informer des risques de santé associés à ses décisions. Dans le cas de la perte de conscience, les médecins doivent également être au courant des intentions du prisonnier, précise le document.

« Une personne en grève de la faim n’est pas malade. C’est un individu qui a choisi d’exprimer son désaccord, sa position, afin d’obtenir des bénéfices individuels, politiques ou d’une autre nature, en engageant une grève de la faim », écrit le Dr. Karni, chirurgienne et présidente du Bureau d’éthique de l’AMI, dans un chapitre qui décrit cette méthode comme une attaque violente contre l’individu plutôt que contre les autorités, dans la tradition de Gandhi et des grévistes de la faim irlandais des années 1980.

Tandis que le communiqué de l’AMI précise que les médecins sont autorisés à réanimer le patient s’il y a des avancées politiques suite à sa perte de conscience, il indique que « si, après la réanimation, le prisonnier persiste dans son refus de traitement, le docteur doit se plier à cette requête et lui permettre de mourir dans la dignité, sans être soumis à des tentatives répétées de le réanimer de force ».

Des milliers de prisonniers palestiniens se sont infligé des grèves de la faim dans le but de réclamer leur libération ou en protestation contre leur détention administrative prolongée, l’absence de procès équitable, l’usage de la torture et les interrogatoires, et pour le droit à recevoir la visite de leur famille. Les réclamations concernaient également  des choses aussi simples que l’accès à des livres, à des vêtements ordinaires, ou encore à d’autres droits que les prisonniers disent n’avoir pu exercer que grâce à la grève de la faim, selon Randa Wahbe, porte-parole de l’Association pour le soutien aux prisonniers palestiniens et pour les droits de l’homme.

« Historiquement, les grèves de la faim ont toujours été le moyen le plus efficace pour les prisonniers d’obtenir des droits en prison, d’organiser collectivement le mouvement des prisonniers et de le maintenir en activité ; pour ces raisons, le gouvernement veut étouffer toutes les formes de résistance à l’intérieur des prisons », explique Randa Wahbe, ajoutant que la flagrante absence de respect des droits humains des prisonniers palestiniens transparaît dans le fait qu’Israël interdit le gavage des oies en se fondant sur les lois contre la cruauté envers les animaux.

Au cours des dernières années, des milliers de Palestiniens ont été placés en détention administrative pour des durées allant de plusieurs mois à plusieurs années, selon le groupe de défense des droits B’tselem. On pense que des dizaines de prisonniers palestiniens sont actuellement en grève de la faim, précise Randa Wahbe, mais les mouvements de solidarité sont la principale cause d’inquiétude pour Israël.

Un exemple récent est celui de Khader Adnan, un activiste du djihad islamique qui avait entrepris sa première grève de la faim en décembre 2011 pour une durée de soixante-six jours, ce que l’on pense être la plus longue grève de la faim de l’histoire palestinienne. Il a été placé en détention administrative – une pratique selon laquelle Israël emprisonne des Palestiniens pour une durée indéterminée pour des questions de sécurité et sans aucune charge officielle ni procès — pour la dixième fois en juin 2014.

Le 12 juillet dernier, il a été libéré après plus de onze mois en détention, au cours desquels il avait entrepris une grève de la faim de cinquante-cinq jours sans aucune prise de vitamines ou de compléments alimentaires. Il a été accueilli en héros lors de son retour dans sa ville natale de Jénine, en Cisjordanie, où pratiquement chaque famille a – ou a déjà eu – des proches incarcérés dans les prisons israéliennes.

S’exprimant d’une voix faible, mais avec éloquence, depuis sa maison proche de Jénine à son retour de l’hôpital, il décrit les grèves de la faim comme étant « le moyen le plus efficace de défendre nos droits en tant qu’êtres humains », ajoutant que les décisions israéliennes ne pourraient empêcher les prisonniers palestiniens de continuer à faire usage de cette méthode.

Beaucoup voient les grèves de la faim comme essentielles à la résistance palestinienne en tant que telle, et elles sont souvent planifiées aux alentours du Ramadan ou d’autre dates importantes comme la Journée des prisonniers palestiniens, ou le jour de la Nakba.

Des centaines de personnes se sont jointes à Khader Adnan au cours de ses grèves de la faim, faisant de lui l’un des « symboles les plus puissants du peuple palestinien et de la lutte palestinienne, qui les relie de la manière la plus personnelle au monde extérieur à la prison », soutient Salah Hamouri, ancien gréviste de la faim palestinien, qui avait été accusé d’avoir projeté le meurtre d’un Israélien puis emprisonné en 2011. Réclamant la fin du maintien en cellule d’isolement du dirigeant de son groupe, Salah Hamouri avait été relâché lors de la deuxième série de libération de prisonniers dans le cadre de l’accord Gilad Shalit, mais sa grève de la faim avait continué jusqu’à être finalement couronnée de succès en 2012.

Salah Hamouri s’attendait à ce que la loi sur l’alimentation de force « passe facilement », étant donné qu’elle est, à l’image du gouvernement israélien, une « loi raciste dans tous les sens du terme, qui refuse aux prisonniers des droits fondamentaux », affirme-t-il.

La loi sur l’alimentation de force avait passé l’épreuve d’une lecture « marathon » à la Knesset en mai de l’année dernière, au milieu d’une grève de la faim menée en masse par cent hommes. Cependant, l’examen du projet de loi avait été interrompu lorsque trois adolescents israéliens avaient été enlevés près de la ville cisjordanienne de Naplouse, entraînant l’agression en représailles d’un adolescent palestinien à Jérusalem et, finalement, le début de la guerre à Gaza. L’examen de la loi n’a repris qu’après un long processus d’élections anticipées et de nominations ministérielles au cours du printemps dernier.

Les efforts accrus d’Israël pour isoler les grévistes de la faim de leurs familles et de leurs soutiens ont été plus violents au cours des dernières années car les autorités israéliennes ont fini par comprendre le potentiel de cette pratique, explique Amani Dayef, directrice du Département du service des prisonniers auprès de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme. Alors qu’au cours de la première grève de la faim, l’association avait pu désigner son propre médecin et son propre avocat pour suivre Khader Adnan, l’accès a été restreint au maximum l’an dernier.

Amani Dayef s’attend à ce que la loi sur l’alimentation de force ait des conséquences contraires aux intentions israéliennes, « en suscitant plus de critiques et en attirant davantage l’attention vers les questions principales ».

« C’est exactement ça, le pouvoir de la grève de la faim : mettre en lumière les pratiques et les injustices dont tous les gens ici, et à travers le monde, connaissent l’existence », conclut-elle.

Traduction de l’anglais (original).