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Le paradis perdu : au Maroc, le site naturel d’Akchour est victime de son succès

Les paysages exceptionnels d’Akchour en ont fait une destination populaire auprès des touristes locaux et internationaux – au détriment de l’environnement de ce lieu idyllique désormais envahi par les déchets
L’attraction la plus populaire d’Akchour est une cascade d’une centaine de mètres de haut que l’on peut atteindre au terme d’une randonnée de deux heures (MEE/Matthew Greene)

TALAMBOTE, Maroc – Les touristes se rassemblent au pied de la cascade rugissante de 110 mètres de haut, souriants, les bras tendus, se prenant tour à tour en photos.

À côté d’eux, au sommet d’un rocher moussu, un autre groupe attend avant de plonger dans la piscine d’émeraude située en-dessous.

Le paysage naturel d’Akchour est un attrait majeur pour les visiteurs, en particulier pendant les mois d’été où beaucoup viennent nager dans les deux rivières du site (MEE/Matthew Greene)

Au fond de la vallée de Talambote, dans le nord du pays, les cascades d’Akchour sont éloignées de la foule et de l’agitation de la ville et ont gagné en popularité auprès des visiteurs étrangers et locaux.

Les touristes casent cette excursion dans leurs itinéraires, tandis que les visiteurs marocains affluent ici pour de courtes excursions d’une journée. Pendant les weekends, les visiteurs recherchent un lieu d’évasion tranquille où ils peuvent profiter du temps et des paysages de l’été.

Les détritus constituent un motif de plainte fréquent parmi les admirateurs de longue date d’Akchour et ceux qui visitent le site pour la première fois (MEE/Matthew Greene)

Cependant, certains estiment que le tourisme en plein essor nuit au charme d’Akchour. Les principaux sentiers de randonnée sont souvent parsemés de bouteilles en plastique, de canettes de soda et d’emballages en papier. Les visiteurs estiment que les détritus sont un fléau pour les paysages pittoresques d’Akchour. 

« Ce qui se passe à cause des détritus est un réel danger pour Akchour », explique Abdeslam Mouden, militant écologiste.

Les visiteurs nationaux et internationaux viennent camper, nager et apprécier le patrimoine naturel de la région (MEE/Matthew Greene)

Intérêt croissant

« Akchour est un endroit très beau et calme pour se détendre pendant quelques jours », explique Youssef El Ouali, un habitant de Casablanca qui s’y rend régulièrement. « Je ne ressens aucun stress quand je suis ici. »

Moustapha Habte, un guide de montagne local, a commencé à organiser des randonnées dans la région il y a quinze ans, avant que la popularité d’Akchour ne monte en flèche.

« Je traînais dans le parking et attendais que les visiteurs arrivent, mais maintenant, les gens me trouvent sur Facebook ou m’appellent sur Whatsapp », explique-t-il à Middle East Eye.

La route vers le pont de Dieu implique une traversée difficile de la rivière Farda (MEE/Matthew Greene)

Connu pour sa série de cascades et le pont de Dieu, un arc de roche naturel, Akchour attire environ 120 000 visiteurs par an.

À la fin des années 2000, la rumeur d’un lieu idyllique inconnu s’est répandue lorsque les opérateurs touristiques de Chefchaouen, à 30 km de là, ont commencé à promouvoir les randonnées dans le Rif environnant. Au programme : découverte des grottes, des gorges et des sommets des montagnes dans la région.

« À mesure que davantage de touristes sont venus à Chefchaouen, davantage de gens ont découvert Akchour », a indiqué Habte. « Je pense que ça continuera ainsi. »

La chaleur de l’été fait ressortir la couleur des arbres et des fleurs de la région (MEE/Matthew Greene)

Carly et Sara Lewis, touristes canadiens, ont fait le voyage de Chefchaouen pour passer la journée en plein air et loin de la ville.

« Nous sentions que nous avions besoin d’un changement et avons décidé de sortir et de faire l’expérience de la nature », observe le couple.

Le boom du tourisme a encouragé les entreprises locales à se développer (MEE/Matthew Greene)

L’arrivée des routards européens a été suivie par une vague de touristes nationaux. Les gens viennent camper, nager et apprécier le patrimoine naturel de la région.

Ce sont la faune et la flore d’Akchour qui attirent les touristes dans la région, explique Mariam Rhattas, doctorante en biodiversité et ressources naturelles à l’Université Ibn Tofail.

« Cela a fait du parc une destination attrayante pour les visiteurs nationaux et internationaux. »

Selon un sondage réalisé en 2016 par des chercheurs de l’Université Ibn Tofail, la majorité des visiteurs du parc national de Talassemtane ont exprimé une préférence pour les sites de tourisme naturels (MEE/Matthew Greene)

Akchour est situé dans le parc national de Talassemtane, un site de 580 km² créé en 2004 pour protéger les dernières forêts de sapins du Maroc contre la déforestation et le changement climatique.

Deux ans plus tard, l’UNESCO a désigné ce parc comme faisant partie de la réserve de biosphère intercontinentale de la Méditerranée, en reconnaissance de sa riche biodiversité.

Plus de gens, plus de plastique

« Quand j’ai visité Akchour pour la première fois en 2011, c’était un vrai paradis. C’était propre et seules quelques personnes étaient là parce que la région était encore inconnue », explique Ismail Outmouhine, un bénévole de l’association Sauvons Akchour.

L’installation de poubelles par une association de développement local a contribué à atténuer le problème des déchets à Akchour, mais le volume continue à excéder les services de collecte (MEE/Mathew Greene)

Le groupe a éliminé plus de huit tonnes de déchets depuis 2014 dans le cadre d’une campagne visant à nettoyer la zone des détritus et autres déchets laissés par les touristes.

L’empreinte environnementale laissée par les visiteurs soulève des questions sur la capacité d’Akchour à perdurer en tant que destination touristique.

Selon Mouden, plusieurs espèces de truites indigènes ont disparu de la région et les toxines communes aux plastiques seraient parmi les causes ayant contribué à cette disparition, bien qu’aucune étude formelle ne puisse étayer cette affirmation.

Les visiteurs estiment que les détritus sont un fléau pour les paysages pittoresques d’Akchour (MEE/Matthew Greene)

Cependant, les polluants trouvés dans les plastiques et autres détritus sont des sources connues de contamination qui peuvent avoir des impacts mortels sur les écosystèmes. Il faut « entre 500 ans et l’éternité » pour que les sacs en plastique et les récipients en polystyrène se décomposent, et pendant ce temps, ils contaminent le sol et l’eau et provoquent des risques d’ingestion, d’étouffement et d’enchevêtrement pour la faune, selon certaines études.

« C’est une question urgente qui nécessite une protection totale contre les activités humaines », explique Rachid Cheddadi, un défenseur de la forêt, « mais c’est aux politiciens et aux gestionnaires de faire leur travail ».

Les directives du parc de Talassemtane interdisent de jeter des déchets ainsi que leur incinération, mais les responsables forestiers surveillent rarement ce comportement et ne sanctionnent pas les contrevenants. 

Le week-end de l’Aïd al-Fitr au Maroc a été l’occasion pour certaines familles de faire le voyage à Akchour (MEE/Matthew Greene)

« Les lois ne sont pas respectées. Tout le monde fait ce qu’il veut en dépit des règles », explique Cheddadi.

Les services d’information du parc de Talassemtane ont confirmé à MEE qu’ils étaient conscients de la situation à Akchour, mais ils ont refusé de commenter leur implication dans la résolution du problème.

Le tourisme au Maroc a rapporté près de 71,9 milliards de dirhams (6,5 milliards d’euros) en 2017 et les responsables du tourisme sont impatients de promouvoir des destinations rurales comme Akchour dans le but de diversifier le secteur.

Des habitants vendent des souvenirs et des objets artisanaux à Akchour, qui attire environ 120 000 visiteurs par an (MEE/Matthew Greene)

Le ministère du Tourisme est en train de mettre en place un programme d’investissement visant à améliorer l’offre touristique rurale du pays en développant des circuits de randonnée pédestre, en promouvant les produits locaux et en améliorant les services d’hébergement.

Mouden a exhorté les membres des conseils locaux et les autorités du parc national à mettre en œuvre des initiatives susceptibles d’atténuer l’impact du tourisme, telles que restreindre l’accès des visiteurs à des zones délimitées et limiter le nombre de visiteurs par jour.

Des Marocains se baignent près du barrage d’Akchour (MEE/Matthew Greene)

La gestion des déchets est un obstacle environnemental pour le Maroc, où seulement 10 % des cinq millions de tonnes de déchets solides que le pays produit chaque année sont éliminés d’une manière respectueuse de l’environnement.

Le programme national des déchets ménagers du Maroc vise à faire passer le taux actuel de recyclage de 5 à 20 % d’ici 2022.

« Akchour est très fragile et nécessite une attention particulière. L’ensemble de l’écosystème est en danger et nos autorités locales ne semblent pas en saisir l’importance ni en être conscientes », estime Mouden.

Traduit de l’anglais (original).