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L’Égypte a consulté Israël pour le transfert de deux îles de la mer Rouge

Des enregistrements divulgués révèlent que le ministre égyptien des Affaires étrangères et un haut diplomate israélien se sont coordonnés pour le transfert de deux îles de la mer Rouge à l’Arabie saoudite
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (AFP)
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Le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry a discuté avec un haut responsable israélien des détails du transfert controversé de deux îles égyptiennes à l’Arabie saoudite, ont révélé de nouvelles fuites aux médias vendredi soir.

Dans cette conversation téléphonique, on entend Shoukry évoquer la position du camp égyptien quant au transfert controversé de Tiran et Sanafir et demander le soutien d’Israël.

Annoncé en avril 2016, l’accord a provoqué un tollé public et de rares protestations de masse parmi les Égyptiens, qui soutiennent que les îles inhabitées de Tiran et Sanafir sont égyptiennes.

Le gouvernement égyptien affirme quant à lui que les îles ont toujours appartenu à l’Arabie saoudite et que l’Égypte les administre simplement dans le cadre d’un bail datant des années 1950. Les détracteurs accusent cependant le président Abdel Fattah al-Sissi de « vendre » les îles en échange d’investissements saoudiens.

La fuite de la conversation téléphonique, diffusée vendredi soir par la chaîne de télévision d’opposition égyptienne Mekameleen, donne une indication du niveau de dissidence interne au sein du gouvernement égyptien.

L’enregistrement diffusé vendredi, le dernier en date d’une série de fuites provenant du cœur du gouvernement égyptien, est certainement une nouvelle source d’embarras pour Sissi.

Le haut diplomate israélien auquel Shoukry s’adresse est Yitzhak Molcho, ami d’enfance et proche conseiller du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

« Je vais accepter ce que vous proposez : "La RAE [République arabe d’Égypte] n’acceptera aucun amendement à l’accord sans le consentement officiel préalable du GI [gouvernement israélien]." OK ? », explique Shoukry à Molcho.

C’est la première fois que l’implication israélienne dans le différend tumultueux relatif aux îles de la mer Rouge est prouvée.

Poignée de main entre le Premier ministre israélien (à droite) et le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry à la suite d’une déclaration conjointe préalable à leur rencontre au bureau de Jérusalem de Netanyahou, le 10 juillet 2016 (AFP)

Les deux diplomates ont discuté du langage à utiliser pour deux lettres officielles qui seraient échangées entre l’Égypte et Israël concernant les îles de la mer Rouge. Shoukry a alors lu le début d’une lettre : « [...] concernant l’accord sur la limitation des frontières maritimes signé le 8 avril par la RAE et le RAS [Royaume d’Arabie saoudite] sur le projet d’accord concernant les arrangements entre les deux gouvernements relatifs à la mission des forces multilatérales et l’observation du statut de Tiran et de Sanafir. »

Le ministre égyptien des Affaires étrangères a décrit explicitement le but de son appel téléphonique : « Nous cherchons à finaliser les questions que nous pouvons traiter, de sorte que nous puissions être en mesure de passer à la mise en œuvre dès que la procédure judiciaire sera terminée.

« Il y a donc un achèvement du processus du point de vue trilatéral, pour vous [Israël], nous [l’Égypte] et eux [l’Arabie saoudite] ; ensuite, dès que la procédure judiciaire sera terminée, nous nous engagerons à conclure l’accord sur la FMO [Force Multinationale d'Observateurs au Sinaï] et nous le signerons. Puis nous ferons les autres arrangements qui doivent être transmis à la FMO une fois que nous les aurons signés et qu’ils seront entrés en vigueur. »

La conversation divulguée consistait en un aller-retour entre les deux diplomates au sujet de la formulation des deux lettres, mais seule la voix de Shoukry pouvait être entendue.

« Nous sommes d’accord, je vais donc les remettre en ordre et vous les transmettre officiellement. OK ? Pour que nous soyons sûrs que nous avons les deux bonnes lettres, que vous avez la bonne lettre et que j’ai la bonne lettre », a expliqué Shoukry.

Le diplomate israélien semblait avoir le dessus dans les négociations.

« Vous aviez demandé à la quatrième ligne d’inclure le mot "durable", je vais accepter cela. OK ? », a demandé Shoukry à Molcho à un moment donné.

« Permettez-moi de réessayer de vous satisfaire ; vous pouvez, je l’espère, reconnaître que j’essaie », a affirmé le ministre égyptien des Affaires étrangères.

Poignée de main entre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (à droite) et le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry à la suite d’une déclaration conjointe préalable à leur rencontre au bureau de Jérusalem de Netanyahou, le 10

Shoukry semblait parfois frustré par la marge de manœuvre qu’il accordait aux Israéliens.

« Quand nous étions ensemble, nous avions discuté de la fin de ce paragraphe, a-t-il expliqué à Molcho. Vous étiez censé revenir vers moi et accepter cette formulation à laquelle nous étions parvenus ensemble [...] Mais vous avez ajouté trois lignes supplémentaires dont nous n’avions pas parlé au cours de notre rencontre et que vous n’aviez pas proposées. »

À un autre moment de la conversation, il a mis le diplomate israélien en attente et demandé à ses collègues, en arabe : « Qu’en pensez-vous, les gars ? Je pense que je devrais revenir à la copie originale, c’est plus définitif [...] C’est un jargon juridique plus acceptable. »

Vers la fin de la conversation, l’exaspération de Shoukry a toutefois pris le dessus : « J’ai beaucoup de questions à traiter pour être honnête avec vous, mais il est tard ce jeudi soir et je pense que nous méritons tous deux un peu de repos. »

Des manifestants égyptiens escaladent le bâtiment de l’ambassade d’Israël au Caire et jettent le drapeau israélien de son sommet, le 9 septembre 2011 (AFP)

Cette dernière fuite en date survient seulement deux semaines après que des discussions –dont les voix ont été attribuées à Shoukry et Sissi en personne – ont été rendues publiques.

Ces fuites se sont produites dix-huit mois après que des enregistrements antérieurs –également rendus publics par Mekameleen – ont révélé une « ingérence » émiratie de grande envergure en Égypte ainsi que l’étendue de l’emprise de Sissi sur les médias nationaux.

Les fuites de 2015 étaient le résultat d’une opération d’écoute téléphonique visant le chef d’état-major de Sissi, Abbas Kamel.

Une enquête menée sur les fuites antérieures par des experts judiciaires indépendants au Royaume-Uni a révélé une probabilité « modérément élevée » que les conversations enregistrées soient authentiques.

Les nouvelles fuites n’ont pas pu être vérifiées dans l’immédiat.

Diplomatie de l’ombre

Il est clair que la personne à l’autre bout du fil est Yitzhak Molcho, nom que mentionne Shoukry un certain nombre de fois.

« Bonjour Yitzhak », dit-il clairement au début de l’enregistrement.

Plus tard, il déclare : « Désolé, ça a coupé Molcho, répétez », puis « Merci pour votre patience, Molcho. »

À la fin, il conclut : « C’est un plaisir, Yitzhak, de faire affaire avec vous, merci beaucoup. »

Shoukry s’est rendu en Israël le 10 juillet 2016 – la première visite d’un responsable égyptien de ce niveau en près d’une décennie – et Molcho s’en était vu attribuer le mérite.

« Avant de monter, a déclaré Netanyahou lors de la conférence de presse avec Shoukry, je tiens à remercier mon conseiller spécial et envoyé personnel Molcho pour tout ce qu’il fait pour renforcer les relations israélo-égyptiennes et pour son travail dans la préparation de l’importante réunion d’aujourd’hui. »

Molcho (72 ans) connaît Netanyahou depuis l’âge de 16 ans, les deux ayant grandi dans le même quartier, et il est « sans doute le conseiller le plus proche et le plus fiable de Netanyahou », selon  JPost. Officiellement, il est l’envoyé spécial de Netanyahou en charge de la diplomatie avec les Palestiniens.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’avance pour accueillir le ministre égyptien des Affaires étrangères avant leur réunion dans son bureau de Jérusalem, le 10 juillet 2016 (AFP)

Il a conseillé Netanyahou lorsque ce dernier a pris le pouvoir en 1996, puis lors de son retour au pouvoir en 2009.

Michael Herzog, frère du leader de l’opposition Isaac Herzog, a déclaré au JPost à propos de Molcho : « Il est très secret, il travaille sous les radars. Lorsque vous le rencontrez, vous savez que ce ne sera pas divulgué. Vous savez que si ça l’est, cela ne viendra pas de lui, mais des autres. Les gens savent qu’ils peuvent traiter avec lui sans être exposés, parce qu’il est tellement secret. Il ne parle pas à la presse. Peu importe ce dont vous lui parlez, cela reste privé, ce n’est pas rendu public. »

Shoukry a eu sa part de gaffes depuis sa nomination au poste de ministre des Affaires étrangères le 17 juin 2014.

Lors d’une conférence de presse avec son homologue mexicain, lors de laquelle il a lu une déclaration préparée, Shoukry a également prononcé l’expression « fin du texte » à la fin du document. Le clip est devenu viral en Égypte.

Colère à propos des îles de la mer Rouge

Sissi a été confronté à des appels demandant à ce qu’il soit poursuivi pour trahison après une décision du tribunal contre son gouvernement sur le projet de transfert de Tiran et Sanafir, deux îles de la mer Rouge, à l’Arabie saoudite.

Le hashtag « Tiran et Sanafir sont égyptiennes » s’est hissé au sommet des hashtags tendances en Égypte après le verdict, mais a été rapidement remplacé par « Un million de signatures pour poursuivre Sissi en justice » et « Sissi est un traître selon le verdict de la cour ».

Un haut tribunal égyptien s’est opposé le 16 janvier dernier au projet de transférer ces deux îles inhabitées de la mer Rouge à l’Arabie saoudite.

Le gouvernement avait interjeté appel contre une décision rendue en juin par un tribunal de première instance qui concluait que cet accord controversé sur la délimitation de la frontière était illégal.

La salle d’audience s’était acclamée à l’énoncé du verdict final, des avocats et des activistes scandant : « Ces îles sont égyptiennes. »

La saga des îles a profondément blessé la fierté nationale en Égypte et a poussé de nombreux Égyptiens à sortir dans la rue dans une manifestation publique de dissidence contre le gouvernement de Sissi.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.