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Les autorités israéliennes détruisent les cultures bédouines malgré le coronavirus

Bien que les activités du gouvernement aient ralenti pour empêcher la propagation du virus, les autorités responsables de la région du Néguev ont encore rasé des centaines d’hectares de terres vitales pour les bédouins
Me’eqel al-Hawashla, membre du Conseil des villages non reconnus, étudie les dommages causés par les autorités israéliennes aux terres agricoles de Wadi al-Na’am (MEE/Jack Dodson)
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WADI AL-NA’AM, Israël

La semaine dernière, les autorités israéliennes ont détruit des centaines d’hectares de terres agricoles dans deux communautés bédouines du désert du Néguev, et ce alors que la plupart des autres activités gouvernementales avaient été restreintes pour contenir la propagation du coronavirus.

Tandis que les Israéliens se voyaient signifier l’interdiction de se réunir en groupes de plus de dix personnes et que ceux rentrant de l’étranger étaient mis en quarantaine, les départements supervisant l’utilisation des terres dans le Néguev continuaient à ordonner des expulsions et à défricher des terres – une mesure qui, selon les défenseurs des droits de l’homme, viole l’interdiction gouvernementale contre les grands rassemblements.

Lundi dernier, des officiers de police israéliens et des membres de la Patrouille verte, une force paramilitaire appartenant à l’Autorité foncière israélienne qui se concentre sur les problèmes d’application de la loi dans le Néguev, se sont présentés à la périphérie de Wadi al-Na’am, le matin, avec des tracteurs.

Ils ont ensuite détruit systématiquement une grande partie des cultures, retournant du nord au sud une vaste étendue de terre où se trouvaient des stocks de blé et d’orge, utilisés pour nourrir les moutons et les vaches.

« Pourquoi rasent-ils la terre ? Notre bétail veut manger, vivre », s’insurge Labad Abu Afash, un responsable de Wadi al-Na’am. « Ils veulent rendre les choses encore plus difficiles pour nous, afin d’obtenir ce qu’ils veulent, c’est-à-dire nous expulser de la terre. C’est leur objectif. »

Mercredi dernier, les autorités se sont rendues dans un deuxième village bédouin, Tel Arad, et y ont détruit les cultures. Plusieurs gros tracteurs ont labouré le terrain sous les yeux des habitants, qui ont enregistré la scène avec leur téléphone.

Des tracteurs arrivent à Tel Arad pour raser les récoltes mercredi 18 mars (MEE/Me’eqel Al Hawashla)
Des tracteurs arrivent à Tel Arad pour raser les récoltes mercredi 18 mars (MEE/Me’eqel Al Hawashla)

Un responsable du ministère israélien de l’Agriculture, Yariv Man, a déclaré à MEE par téléphone que toutes les activités du gouvernement, telles que les démolitions, avaient été arrêtées jeudi pour « aider le peuple israélien à combattre le corona ».

La décision, a-t-il précisé, a été prise après ces démolitions dans le Néguev, qui ont depuis cessé. « Avant, ils appliquaient les lois de la construction et de la planification », a affirmé l’officiel israélien.

« Raser la terre à un moment où les gens n’ont rien à faire… C’est incroyable que le gouvernement traite ses citoyens de cette manière »

- Labad Abu Afash, responsable local

Depuis la proclamation de son indépendance en 1948, Israël a passé des décennies à expulser les bédouins des villages du désert du Néguev, affirmant qu’ils vivaient illégalement sur des terres domaniales dans des communautés « non reconnues », telles que Wadi al-Na’am et Tel Arad sont souvent décrites.

Les bédouins, cependant, indiquent qu’ils vivent sur ces terres depuis bien avant la création d’Israël et qu’ils veulent rester dans leurs foyers ancestraux. Et bien que des expulsions et démolitions se produisent régulièrement, ils déclarent que le moment choisi les a choqués.

« Cette année, en particulier parce que cela a coïncidé avec la propagation du coronavirus, nous avons été choqués et surpris par le gouvernement », confie Afash.

« Au lieu de soutenir les gens, il envoie des tracteurs. Raser la terre à un moment où les gens n’ont rien à faire… C’est incroyable que le gouvernement traite ses citoyens de cette manière. »

Des conséquences désastreuses

Au cours de la semaine, le gouvernement israélien a instauré des restrictions de plus en plus strictes sur les rassemblements et les déplacements dans le pays afin de contenir l’épidémie de coronavirus.

Le 9 mars, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a imposé une quarantaine obligatoire de deux semaines à toute personne atterrissant en Israël depuis l’étranger. Le 15 mars, la veille de l’arrivée des autorités à Wadi Na’am, le gouvernement a interdit les rassemblements de plus de dix personnes.

Puis, le 16 mars, Netanyahou a présenté un plan controversé visant à permettre aux responsables du renseignement israélien de suivre les données de localisation des téléphones portables des personnes atteintes de coronavirus pour voir où elles se trouvaient. Ces informations seraient ensuite utilisées pour alerter d’autres Israéliens.

Cependant, le sort de ce plan a été remis en question après que le plus haut tribunal du pays, la Cour suprême, a rendu jeudi une injonction exigeant que le Parlement israélien exerce un droit de regard sur les activités du gouvernement.

« J’étais sûre, lorsque ce coronavirus a commencé, qu’au moins les bédouins pourraient avoir une bouffée d’air frais »

- Yeela Raanan, Sapir Academic College

Pendant ce temps, les services publics de base ont été réduits dans toute la région, les fonctionnaires exécutant des opérations rudimentaires et limitant considérablement leur travail.

Pourtant, les départements qui supervisent l’utilisation des terres dans le désert du Néguev ont continué à opérer, ce qui a surpris Yeela Raanan, professeure de politique publique au Sapir Academic College, à Ashkelon.

« J’étais sûre, lorsque ce coronavirus a commencé, qu’au moins les bédouins pourraient avoir une bouffée d’air frais », déclare-t-elle. « Qu’au moins pendant cette période, notre gouvernement ne s’organiserait pas pour détruire leurs maisons et récoltes. »

Selon elle, l’action du gouvernement pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les bédouins, qui ont besoin des récoltes pour nourrir leurs bêtes.

« Nous vivons dans le désert, ce qui signifie que les récoltes sont toujours très petites », observe-t-elle. « Et voilà que le gouvernement vient avec ses tracteurs juste au moment de récolter pour retourner la terre, détruisant totalement les cultures. »

Faire monter la pression

Les villes bédouines dispersées à travers le Néguev manquent toutes de services essentiels tels que des routes, un accès à l’eau et des adresses fonctionnelles.

Depuis des dizaines d’années, le gouvernement tente de « régulariser » le statut de ces communautés en les déplaçant, des activités qui ont augmenté sous le gouvernement d’extrême droite israélien au cours des cinq dernières années, note Yeela Raanan.

« Nous cherchons à protéger notre mode de vie, qui est celui de nos ancêtres » – Me’eqel a-Hawashla (MEE/Jack Dodson)
« Nous cherchons à protéger notre mode de vie, qui est celui de nos ancêtres » – Me’eqel a-Hawashla (MEE/Jack Dodson)

Selon une publication du ministère des Affaires étrangères visant à expliquer Israël aux touristes, le but est d’aider les bédouins à améliorer leur statut socio-économique.

Mais pour les bédouins, qui ont vu l’État détruire leurs moyens de subsistance à maintes reprises, cette affirmation sonne faux.

« Nous sommes des agriculteurs et nous voulons continuer à cultiver », déclare Me’eqel al-Hawashla, membre du Conseil des villages non reconnus, qui s’est rendu dans les deux communautés affectées la semaine dernière. Le Conseil des villages non reconnus est un organisme non gouvernemental car l’État israélien ne reconnaît pas ses revendications sur la terre ou son rôle de représentant de la communauté.

« L’État essaie de faire pression sur nous », dénonce Hawashla. « Il veut avoir la plus grande population possible sur le terrain le plus petit possible. Et c’est impossible. Nous cherchons à protéger notre mode de vie, qui est celui de nos ancêtres. »

« Nous resterons sur nos terres jusqu’à obtenir la totalité de nos droits de la part de cette institution oppressive »

- Me’eqel al-Hawashla, Conseil des villages non reconnus

« Nous resterons sur nos terres jusqu’à obtenir la totalité de nos droits de la part de cette institution oppressive. »

Les représentants du gouvernement ont promu des plans, ces dernières années, visant à transférer les résidents de ces communautés vers les grandes villes, où ils seront placés dans des logements temporaires. Les bédouins des régions non reconnues résistent néanmoins à ces efforts, arguant que ces déplacements détruiraient leur mode de vie et les plongeraient encore plus dans la pauvreté.

« Toutes ces pressions visent à faire partir les gens, mais nous ne partirons pas », insiste Labad Abu Afash. « Nous demandons à ce qu’ils reconnaissent Wadi Na’am. »

Traduit de l’anglais (original)