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Les peshmergas kurdes ont aidé des membres de l’EI à fuir Hawija, selon des responsables irakiens

Des centaines de militants de l’État islamique, dont des hauts responsables, se sont frayé un chemin vers la liberté en soudoyant les forces kurdes, affirment des commandants irakiens
Forces kurdes devant un panneau de l’État islamique pendant la bataille d’Hawija (AFP)

Des commandants irakiens impliqués dans la bataille d’Hawija ont affirmé que les peshmergas kurdes avaient aidé des centaines de combattants de l’État islamique (EI) à fuir le dernier bastion du groupe dans le nord de l’Irak. 

« Des combattants de l’État islamique ont fui Hawija via des positions des peshmergas et [avant le début de la bataille d’Hawija], les peshmergas ont reçu 160 dirigeants du groupe », a déclaré Mahdi Taki, commandant de la brigade 52 des Hachd al-Chaabi (forces paramilitaires des Unités de mobilisation populaire, soutenues par l’Iran). 

« Nous recevons cette information directement de nos contacts parmi les peshmergas. Il y a des mauvais peshmergas qui préfèrent l’argent au patriotisme et qui acceptent des pots-de-vin de l’État islamique. » 

Hawija a été désertée le 5 octobre après une bataille de deux jours menée pour libérer la ville.

« Il y a des mauvais peshmergas qui préfèrent l’argent au patriotisme et qui acceptent des pots-de-vin de l’État islamique »

– Mahdi Taki, commandant de la brigade 52 des Hachd al-Chaabi

À l’exception des routes et bâtiments chargés d’EEI, les forces terrestres ont rencontré une résistance réduite à un strict minimum : il ne restait que quelques snipers et combattants pour tenir des positions de mortiers ou perpétrer des attentats-suicides contre les soldats qui avançaient.

Avant que l’armée n’atteigne la ville, des centaines de combattants et de commandants de l’État islamique auraient fui Hawija et seraient parvenus à disparaître.

Dans une zone encerclée par les forces militaires irakiennes associées, la dernière voie d’évacuation pour les membres de l’État islamique était la brousse menant à des positions statiques des peshmergas bordant des frontières contestées alors contrôlées par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). 

Les peshmergas étaient la seule force irakienne à ne pas avoir participé à l’offensive d’Hawija, bien qu’ils aient affirmé que la terre était historiquement kurde.

Un millier de combattants de l’État islamique se seraient rendus aux forces peshmergas, ont rapporté des responsables de la sécurité kurdes, tandis que les forces irakiennes continuaient de libérer Hawija et ses environs.

Le wali (gouverneur) de l’État islamique à Hawija avait sommé les combattants du groupe de se rendre aux peshmergas plutôt que de risquer d’être tués par les forces irakiennes qui avançaient, a déclaré au New York Times un membre de l’État islamique détenu par les peshmergas dans un centre de contrôle de la ville frontalière de Dibis.

Des commandants irakiens qui dirigeaient les lignes de front de Hawija ont toutefois indiqué à MEE que beaucoup d’autres dirigeants et combattants de l’État islamique ainsi que des membres de leur famille avaient soudoyé les peshmergas pour pouvoir pénétrer librement dans le Kurdistan irakien.

« D’après nos sources de renseignement, nous estimons que 3 000 personnes au total, dont des dirigeants, des combattants et leurs familles, ont approché les peshmergas depuis Tall Afar, Hawija et leurs environs », a déclaré un autre commandant des Hachd al-Chaabi sous couvert d’anonymat.

« Les dirigeants et les combattants de l’État islamique se rendent principalement à Erbil et les familles se sont principalement réinstallées à Kirkouk ; tous prétendent être des civils normaux. »

Selon des unités locales des Hachd al-Chaabi stationnées à Kirkouk et aux alentours de la ville qui entretiennent des relations de longue date avec les peshmergas, les tarifs pour les membres de l’EI en fuite commençaient à 1 000 dollars pour un combattant ordinaire et à 2 000 dollars pour une famille, tandis que les dirigeants de haut rang payaient considérablement plus, jusqu’à 10 000 dollars. 

Selon des renseignements reçus par de hauts responsables des Hachd al-Chaabi, une société basée à Kirkouk, connue sous le nom de Khalid’s Office, a mené une activité parallèle pour aider les militants à planifier leur évasion.

« C’est une bonne occasion pour les peshmergas car ils n’ont pas d’argent et ils n’ont que des armes limitées »

– un major de l’armée irakienne

Quelques coups de téléphone à Khalid’s Office suffisaient apparemment à tout membre de l’État islamique en possession de 1 000 dollars, d’une voiture, d’une arme ou même d’un troupeau de moutons pour organiser son évasion vers le Kurdistan irakien.

Une fois arrivé à un poste de contrôle près de Dibis, à 20 kilomètres seulement de la ville riche en pétrole de Kirkouk, il remettait une liasse d’argent ou des objets de valeur et était ensuite autorisé à passer librement pour se rendre à Erbil ou ailleurs dans le territoire du GRK, affirment les sources. Ce poste de contrôle est désormais contrôlé par les forces irakiennes après que ces dernières ont pris le contrôle de la province contestée de Kirkouk en octobre.

« C’est une bonne occasion pour les peshmergas car ils n’ont pas d’argent et ils n’ont que des armes limitées », a indiqué un major de l’armée irakienne.

Le GRK n’a pas reçu de budget de Bagdad depuis plus de trois ans et les combattants peshmergas ne reçoivent actuellement que 75 % de leur salaire, des paiements qui sont régulièrement retardés, selon des responsables kurdes.

Comme le GRK n’est que semi-autonome, les importations officielles d’armes destinées aux peshmergas doivent encore passer par Bagdad, qui a été accusé d’avoir récupéré des approvisionnements militaires destinés au GRK.

Les membres de l’État islamique ont continué de fuir vers le Kurdistan alors même qu’Hawija tombait, poursuivis par les forces irakiennes. Les corps de trois combattants de l’EI, horriblement contorsionnés, pourrissaient dans leur véhicule sur une route en direction du nord menant à Kirkouk, après la destruction de leur Toyota par l’armée irakienne.

Quelques kilomètres plus au nord, dans une localité rurale reculée, gisaient deux membres de l’État islamique tués en essayant de fuir à pied. La police fédérale avait tué trois personnes et procédé à deux arrestations, a indiqué une source locale.

Les demandes répétées de commentaires formulées auprès de responsables peshmergas sont restées sans réponse. 

Une relation de connivence 

Plusieurs commandants irakiens ont affirmé que la relation entre les membres de l’État islamique fuyant Hawija et Tall Afar et les peshmergas n’était pas nouvelle.  

« Lorsque les opérations ont commencé, les membres de l’État islamique ont commencé à courir vers les peshmergas et cela continue encore aujourd’hui », a déclaré Ali al-Heideri, commandant de la brigade 4 des Hachd al-Chaabi.

« Et ce n’est pas la première fois que les peshmergas sont de mèche avec l’État islamique. C’était exactement la même chose avec [la bataille de] Tall Afar. »  

Il a affirmé que les récents incidents n’étaient que le prolongement d’une relation de longue date qui s’est poursuivie au cours des trois années et demie pendant lesquelles l’État islamique a contrôlé des territoires en Irak. 

« Par le passé, la plupart des combattants de l’État islamique en provenance de Syrie et qui se dirigeaient vers Tall Afar payaient les peshmergas pour entrer en Irak via le Kurdistan, mais dans les derniers jours de la bataille, ils étaient libres d’aller et de venir sans payer. » 

Heideri a également affirmé que le GRK accueillait non seulement des membres de l’État islamique, mais également tous les terroristes de la région qui cherchaient refuge, autorisés selon lui à vivre librement dans l’État semi-autonome. Des milliers de Kurdes d’Iran exilés, dont beaucoup sont recherchés par le gouvernement iranien pour des activités subversives, vivent actuellement au Kurdistan irakien.  

« Les peshmergas ont ouvert leurs lignes de front pour accepter les membres de l’État islamique », a déclaré le cheikh Kareem Harkani, commandant des Brigades de l’imam Ali au sein des Hachd al-Chaabi, après la libération d’Hawija.

« Ce sont les peshmergas qui ont donné l’État islamique à l’Irak au départ, la plupart d’entre eux étant venus de Turquie via Dohuk, alors ils repartent de la même manière qu’ils sont entrés. » 

En Irak, on estime généralement que le GRK a conclu des accords avec l’État islamique pour protéger son territoire contre des attaques du groupe terroriste. Pendant trois ans, l’EI a contrôlé de vastes infrastructures pétrolières en Irak et financé ses activités grâce aux bénéfices de ses ventes illégales de pétrole.

Montrant des puits de pétrole en feu à l’horizon, Nurhan Mizhir al-Assi, conseillère locale à Hawija, a déclaré : « C’étaient des camions de pétrole kurdes qui venaient ici sous l’État islamique et qui conduisaient le pétrole en Turquie. Les civils qui sont restés ici nous ont expliqué exactement ce qui se passait. » 

Une future allégeance ?  

Abu Theraham al-Moutour, commandant adjoint de la police fédérale irakienne, a déclaré que les rapports de renseignement confirmaient que 500 membres de l’État islamique avaient fui Hawija pour rejoindre les peshmergas quelques jours seulement avant l’arrivée des forces irakiennes dans la ville.

« Nous savons qu’ils ne sont pas faits prisonniers, alors peut-être qu’ils nous combattront aux côtés des peshmergas à l’avenir », a-t-il indiqué. 

Harkani a déclaré que toute alliance future entre l’État islamique et les peshmergas constituait un problème potentiel qui serait traité facilement et rapidement par les forces irakiennes.  

À LIRE : Comment les Saoudiens ont essayé d’utiliser les Kurdes pour couper les ailes de l’Iran

« L’Irak est désormais devenu si fort et si uni, toutes nos forces militaires travaillent ensemble. Par conséquent, si les peshmergas se servent de Daech pour nous combattre, les Kurdes seront les plus grands perdants, encore plus que Daech », a-t-il assuré.  

Harkani s’est également montré serein quant à l’avenir à long terme d’une quelconque alliance entre l’État islamique et le GRK qui, prédit-il, se retournerait inévitablement contre les Kurdes.

« Ceux de Daech qui sont entrés dans Kirkouk se retourneront sûrement contre les Kurdes à l’avenir », a-t-il affirmé, tout en réitérant que les Kurdes ne pouvaient que ressortir perdants de tout partenariat avec l’EI.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.