Aller au contenu principal

Les Syriens du « paradis » du Golan, coincés entre l’occupation et la guerre

Au 51e anniversaire de la Naksa de 1967, les habitants du plateau du Golan syrien affirment que les décennies d’occupation israélienne ont fait d’eux des apatrides
L’artillerie israélienne en état d’alerte dans le Golan occupé, en 2014 (AFP)
Par
MAJDAL SHAMS, Golan occupé

Sur la route qui mène au plateau du Golan syrien, à un peu plus de deux heures au nord-est de Tel Aviv, le changement de décor signale l’entrée dans le territoire occupé par Israël depuis 1967.

La température baisse à mesure que les routes zigzaguent dans des chaînes de montagnes, alors que le paysage verdoyant est sublimé par les cerisaies et les pommeraies qui font la renommée de la région.

Pendant la guerre qui a fait rage du 5 au 10 juin 1967, connue sous le nom de « guerre des Six Jours », environ 130 000 Syriens du plateau du Golan se sont enfuis vers la Syrie alors que 340 villages et fermes étaient démolis par les forces israéliennes.

« Nous appartenons à la Syrie, nous n’avons pas été effrayés par les soldats [israéliens] »

– Naseba Keesh Smara, habitante de Mas’ade

Chaque année, le 5 juin, les Syriens commémorent leur départ du Golan à l’occasion de Yom al-Naksa, expression arabe signifiant « Jour du revers ». Les Palestiniens commémorent aussi cet anniversaire en souvenir de leur expulsion forcée de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est au cours de cette même guerre.

Aujourd’hui, il ne reste qu’une ville et quatre villages syriens dans le Golan occupé – Majdal Shams, Buq’ata, Mas’ade, Ein Kenya et al-Gager –, où vivent environ 25 000 habitants.

En 1981, Israël a suscité la controverse en tentant de contraindre les habitants du Golan à prendre la citoyenneté israélienne, alors que le gouvernement israélien tentait d’annexer le territoire occupé au mépris du droit international et des critiques.

Les travailleurs syriens en Israël se sont mis en grève. Beaucoup de ceux qui ont accepté la citoyenneté israélienne ont ensuite été rejetés par leur communauté.

Les tensions ont atteint leur paroxysme en 1983, lorsque 15 000 soldats israéliens ont pris d’assaut les villages du Golan et y ont imposé un siège de 43 jours.

Naseba Keesh Smara, originaire du plateau du Golan syrien occupé, a refusé la carte d’identité qui lui avait été imposée par Israël après son annexion de la zone en 1981 (MEE/Tessa Fox)

Dans le village de Mas’ade, après avoir festoyé autour de mets traditionnels arabes tels que des courgettes farcies ou des feuilles de vigne roulées, Naseba Keesh Smara s’est remémorée l’époque où l’armée a tenté de forcer sa famille à prendre la nationalité israélienne.

« Le village était rempli de policiers israéliens armés. Ils ont frappé à toutes les portes, ils savaient où chacun vivait, ils ont jeté les passeports à l’intérieur puis refermé la porte », a-t-elle raconté à Middle East Eye.

« Nous avons rassemblé [les passeports israéliens] par groupes de deux ou trois maisons et nous sommes allés sur la place principale de Majdal Shams pour les jeter au visage des soldats, puis nous sommes rentrés chez nous en courant. Il y en a d’autres qui les ont brûlés. » 

Même si elle avait dix ans à l’époque, son rejet de l’identité israélienne demeure à ce jour une décision consciente. 

Syrie-Iran-Israël : le Golan occupé, théâtre d’une nouvelle guerre
Lire

« Nous appartenons à la Syrie, nous n’avons pas été effrayés par les soldats, a affirmé Naseba. Nous pensions que nous retournerions en Syrie, c’est à ce pays que nous appartenons, pas à Israël. »

Naseba Keesh Smara a vécu toute sa vie dans l’espoir que le plateau du Golan soit rendu à la Syrie.

« Je n’ai jamais pu me rendre en Syrie. C’est comme une passion et un rêve pour moi. J’ai beaucoup de proches là-bas à qui je voudrais rendre visite. J’ai l’impression que mon corps appartient à cette terre. »

Majdal Shams, la plus grande ville syrienne restante sur le plateau du Golan occupé, surplombe les cerisaies et les pommeraies (MEE/Tessa Fox)

Jusqu’à la guerre en Syrie, cet espoir animait la majorité de la population syrienne vivant encore sur le plateau du Golan.

Avant 2011, année lors de laquelle la guerre a éclaté, les jeunes syriens du territoire occupé pouvaient étudier dans les universités de Damas, ce qui contribuait à renforcer leur identification au pays.

Un commerce de pommes

Israël ouvrait également la frontière deux ou trois fois par an pour les fêtes religieuses afin de permettre les pèlerinages.

Les échanges commerciaux permettaient également de maintenir le lien entre le Golan et la Syrie – Damas était ainsi le plus grand importateur de pommes du Golan.

Ces communications faciles ont toutefois été coupées après le soulèvement syrien.

Carte

Assis parmi les cerisaies et les pommeraies qui bordent la vallée de Majdal Shams, Naji Abu Saleh, 25 ans, a confié à MEE que l’opportunité d’étudier à Damas l’avait aidé à comprendre son identité.

« C’était comme si j’étais chez moi, a-t-il confié. On ressent de l’excitation, c’est ce que j’ai éprouvé. On découvre une patrie, une nouvelle terre, une terre interdite. »

« C’était comme si j’étais chez moi […] On découvre une patrie, une nouvelle terre, une terre interdite »

– Naji Abu Saleh, au sujet de sa première visite en Syrie

Naji a étudié dans la capitale syrienne pendant huit mois en 2010.

« Partir d’ici pour aller en Syrie, c’est la plus grande proposition que quiconque puisse jamais avoir », a-t-il affirmé, avant d’ajouter que ceux qui avaient cette chance pouvaient rencontrer des personnes partageant la même culture.

Wael Tarapieh, un artiste et activiste travaillant avec le Centre arabe pour les droits de l’homme al-Marsad dans le plateau du Golan, a expliqué à MEE qu’après le soulèvement de 2011, beaucoup espéraient un changement en Syrie.

Ils pensaient qu’ils allaient pouvoir « retourner en Syrie et vivre dans un pays normal », a-t-il affirmé, assis dans son bureau situé dans les montagnes de Majdal Shams.

D’après lui, les jeunes du Golan ont été très actifs au cours des protestations au début de la révolution syrienne, avant que l’enthousiasme ne soit retombé à mesure que cette révolution « se transformait en une guerre horrible ».

Les jeunes se sont mis à perdre espoir vis-à-vis de la Syrie, a-t-il expliqué. « Ils ont commencé à se demander : “Comment puis-je rendre ma vie meilleure ?” »

Selon l’activiste, les jeunes du Golan se sont alors mis à réfléchir aux avantages de la citoyenneté israélienne, tels que la facilité de voyager.

Base militaire utilisée par Israël contre les forces syriennes (MEE/Tessa Fox)

Les Syriens du plateau du Golan obtiennent la citoyenneté de différentes manières : 69 % d’entre eux l’obtiennent de naissance, suite à un mariage ou après un changement de résidence.

Tarapieh a expliqué que lorsque le soulèvement syrien s’est transformé en la guerre destructrice à laquelle nous assistons aujourd’hui, le nombre de personnes demandant personnellement la citoyenneté israélienne a augmenté.

Selon le centre al-Marsad, entre 1982 et 2014, il y avait en moyenne 27 demandes par an. En revanche, 105 demandes ont été déposées en 2015, puis 181 l’année suivante.

Même après cette hausse, seuls 5 518 Syriens sont détenteurs de la citoyenneté israélienne à ce jour, contre 21 276 résidents permanents. Ceux qui n’ont que le statut de résident peuvent accéder aux avantages sociaux proposés par Israël mais ne disposent, pour se rendre à l’étranger, que d’un laissez-passer – un document de voyage accordé en général aux apatrides.

« C’est notre terre » : le transfert de l’ambassade américaine scandalise les réfugiés de Jérusalem
Lire

Naji Abu Saleh a demandé la citoyenneté israélienne il y a un an, « juste pour vivre normalement, comme n’importe quel autre citoyen en Israël ».

Il a expliqué que la facilité de voyager était sa motivation principale. « Pour voyager, il suffit de prendre le vol et de partir, il ne faut plus attendre pour aller à l’ambassade », a-t-il expliqué.

Toutefois, il ne veut pas que son père découvre qu’il a pris la nationalité israélienne.

« Parce qu’il me regardera comme ça… », a-t-il ajouté en mimant un visage empli de déception.

« Mon père n’aimerait pas cela parce qu’il n’aime pas le gouvernement d’Israël. Je ne pense pas que je devrais y voir quelque chose de personnel. »

Le jeune homme a soutenu que le fait de détenir la citoyenneté israélienne ne changerait pas son identité.

« Quand je pense à mes origines, je sais que je viens du Golan, de Majdal Shams, puis je me souviens que mon père et mes grands-pères sont syriens. »

Villages syriens vus depuis le Golan occupé, derrière la barrière « frontalière » construite par les Israéliens (MEE/Tessa Fox)

Fady, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille, est enseignant dans le plateau du Golan et a hérité de la citoyenneté israélienne de sa mère.

Selon lui, l’identification à quelque chose comme un pays n’est pas une décision que l’on prend. « C’est un sentiment », a-t-il précisé.

Pourtant, Fady semble ne s’identifier à aucun pays. Il a plutôt la sensation d’être « victime » des « jeux » de différentes nations.

« Je ne me sens pas syrien, je n’ai pas grandi là-bas […] Je ne me sens pas israélien. C’est une autre culture »

– Fady, citoyen israélien vivant dans le Golan

« Je ne me sens pas syrien, je n’ai pas grandi là-bas, j’ai seulement entendu parler de ce pays et j’ai entendu beaucoup d’histoires sur la façon dont le gouvernement syrien traitait les gens avant la révolution », a-t-il déclaré à MEE.

« En revanche, je ne me sens pas israélien. C’est une autre culture. »

« C’est le paradis »

Wael Tarapieh, du centre al-Marsad, comprend le sentiment de Fady.

« Ils [les Golanais] sont victimes de grandes manœuvres entre pays, et d’illusions. On ne leur dit rien au sujet de l’histoire de cet endroit, si ce n’est au sein leur propre foyer », a-t-il affirmé.

Fady dit se sentir dans une position de survie et d’épuisement suscitée par les conflits qui sévissent dans la région, dont les escalades récentes entre Israël et l’Iran.

Lorsque des explosions le réveillent la nuit, comme récemment, le 10 mai, lors d’une recrudescence des tensions marquée par des échanges de tirs entre Israël et la Syrie, il se répète qu’il a de la chance de ne pas être du côté syrien de la frontière, a-t-il confié.

« Je suis né dans cette situation. Pour trouver une patrie, la première chose est d’être en sécurité. Je serais absolument plus en sécurité en Israël qu’en Syrie », a-t-il affirmé.

« Je ne vous dis pas que la politique d’Israël est bonne, mais il y a moins de danger. »

Wael Tarapieh s’est également exprimé en ce sens : « Quand tout brûle autour d’eux, [Israël,] c’est le paradis. »

Récemment, Israël a commencé à faire pression sur les États-Unis pour qu’ils reconnaissent sa souveraineté sur le plateau du Golan.

Tarapieh y voit de la « propagande politique » semblable à celle qui a entouré le transfert par les États-Unis de leur ambassade à Jérusalem.

Villages syriens vus depuis le Golan occupé, derrière la barrière « frontalière » construite par les Israéliens (MEE/Tessa Fox)

« Après la destruction et la guerre en Syrie, ils pensent qu’il est temps de prendre cette mesure et de se servir de la politique de Trump pour reconnaître que c’est Israël », a-t-il précisé.

« Il faudra des années à la Syrie pour se rétablir. Tant qu’il n’y aura pas de gouvernement démocratique, il n’y aura aucune chance de récupérer le Golan. »

« Il faudra des années à la Syrie pour se rétablir. Tant qu’il n’y aura pas de gouvernement démocratique, il n’y aura aucune chance de récupérer le Golan »

– Wael Tarapieh, Centre arabe pour les droits de l’homme al-Marsad 

Si les États-Unis en viennent à soutenir les revendications israéliennes de souveraineté sur le plateau du Golan, Wael Tarapieh estime que cela ne causera pas un grand tumulte dans les cinq villages syriens restants.

« Lorsqu’il est question de l’espace public, il y a eu un changement spectaculaire au cours des six ou sept dernières années. Il y a dix ans, on pouvait assister à des célébrations de l’indépendance de la Syrie – aujourd’hui, plus rien », a-t-il constaté.

« Il y a de la confusion parce que tout le monde pense à soi et à son avenir, mais pas à la société […] C’est le problème des petites sociétés comme la nôtre, qui n’ont pas de société civile, ni d’universités, ni de partis politiques, choses qui permettent le débat. »

Naseba Keesh Smara, quant à elle, estime que son combat et son sentiment d’appartenance sont toujours fortement présents.

« La plupart des gens ici, dont moi, rejetteraient [la revendication de souveraineté israélienne]. Nous y sommes viscéralement opposés », a-t-elle soutenu.

Naji Abu Saleh a cependant concédé que la donne était différente pour les jeunes générations.

Selon lui, il n’y a aucun espoir de combattre les revendications de souveraineté israéliennes.

« Les terres sont désormais au gouvernement israélien. J’espère qu’un jour ou l’autre, même si nous restons du côté israélien, je pourrai y aller, même avec un permis, pour y passer des vacances ou pour travailler », a-t-il confié, en faisant référence aux villages syriens que l’on aperçoit de l’autre côté de la barrière frontalière, à proximité de Majdal Shams.  

« Je souhaite vraiment vivre en paix. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.