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Au Liban, la crise du carburant provoque une crise de l’eau potable

La production d’eau en bouteille, principale source d’eau potable du Liban, souffre de la crise prolongée du carburant
Un garçon pousse des bouteilles d’eau dans un chariot de fortune à l’intérieur du camp informel de réfugiés syriens de Fayda à Zahlé, au Liban, le 26 décembre 2015 (Reuters)
Un garçon pousse des bouteilles d’eau dans un chariot de fortune à l’intérieur du camp informel de réfugiés syriens de Fayda à Zahlé, au Liban, le 26 décembre 2015 (Reuters)
Par
BEYROUTH, Liban

Alors qu’une grave crise du carburant continue de faire des ravages dans différents secteurs au Liban, l’eau potable se fait de plus en plus rare, les entreprises réduisant leur production, poussant les gens vers des mécanismes d’adaptation dangereux. 

Avec ses rivières, ses sources et ses lacs abondants, le Liban est l’un des pays les plus riches en eau de la région. Malgré cela, sans eau en bouteille, la plupart de la population n’aurait pas d’eau à boire.

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La dépendance de ce pays méditerranéen à l’égard des bouteilles est telle que, dans les années précédant la crise économique qui ravage actuellement le pays, il s’agissait d’une activité en pleine croissance, les entreprises produisant jusqu’à 800 millions de litres d’eau embouteillée par an.

Aujourd’hui, en plus de l’impact de la pénurie de carburant sur les entreprises de production et de distribution, les résidents sont également aux prises avec une crise financière qui a entraîné une forte augmentation des prix dans tous les domaines. 

Les prix ont quintuplé

Le prix de l’eau en bouteille au Liban a grimpé en flèche en moins de deux ans. Une bouteille d’eau d’un litre coûtait autrefois 1 000 livres libanaises (un peu moins d’un dollar) mais aujourd’hui, les prix ont quintuplé.

La devise locale ayant perdu 90 % de sa valeur, les nouveaux prix sont moins chers uniquement pour la petite frange de la société qui a des dollars américains à revendre. 

Pour la majorité de la population, encore rémunérée dans la devise locale, l’eau potable est devenue un lourd fardeau pour son budget.

Le ministère de la Santé du pays répertorie plus d’une trentaine d’entreprises d’eau embouteillée certifiées sur son site, Tannourine étant parmi les plus importantes de la liste.

Le prix d’un pack de douze bouteilles de 500 ml dans les grands supermarchés a quadruplé. Le responsable des ventes de Tannourine, Ghassan Geagea, affirme que sa société et d’autres grandes entreprises d’eau embouteillée ont eu du mal à travailler avec l’aggravation des crises concernant la devise et le carburant.

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« C’est la crise du carburant, vraiment », assure Ghassan Geagea à MEE. « Certaines entreprises achètent du carburant sur le marché noir, ou d’autres, comme nous, l’achètent directement à 580 dollars la tonne. »

Les prix de l’essence et du diesel signifient que les entreprises d’eau embouteillée ne peuvent pas exploiter leurs camions et leurs usines d’embouteillage.

Le ministère libanais de l’Industrie a récemment autorisé les hommes d’affaires à importer directement du carburant, plutôt que de passer par un distributeur agréé, afin d’atténuer la pénurie.

Canalisations fissurées et rouillées

Même si payer en devise étrangère forte est un coup financier majeur, le carburant importé subventionné a disparu sur le marché noir ou est stocké par les fournisseurs pour être revendu en faisant un meilleur profit plus tard.

Ghassan Geagea explique que Tannourine ne fait aucun profit et fonctionne à perte.

« Écoutez, ne posez pas de questions [sur nos pertes] », dit-il avec un rire tendu. « Je ne vérifie même plus avec la direction. »

Les infrastructures d’eau de l’État sont médiocres. L’eau du robinet n’est pas assez propre pour la consommation et tous les ménages n’y ont pas accès. 

« Les ménages qui ne reçoivent pas d’eau de l’État comptent sur des camions d’eau privés – mais ceux-ci coûtent maintenant une fortune » 

- Elie Mansour, ingénieur principal en planification et infrastructure à l’ONU-Habitat

« Nous appelons cela de l’eau domestique, pas de l’eau potable », indique Elie Mansour, ingénieur principal en planification et infrastructure à l’ONU-Habitat, à MEE. « Les ménages qui ne reçoivent pas d’eau de l’État comptent sur des camions d’eau privés – mais ceux-ci coûtent maintenant une fortune. » 

Les autorités libanaises de l’eau sont à court d’argent et mal gérées, luttant pour réparer les canalisations fissurées et rouillées et traiter correctement l’approvisionnement en eau. Le traitement au chlore et les filtres sont tous importés, pratiquement impossibles lorsque les contrats de l’État sont en livre libanaise, presque sans valeur.

En conséquence, Elie Mansour dit que l’eau peut être contaminée sur son trajet vers les ménages, et une grande partie de celle-ci fuit à travers les tuyaux fissurés. C’est tout simplement imbuvable. 

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« Je ne connais personne qui boit de l’eau tout droit sortie du robinet », assure Elie Mansour. « Soit les gens achètent des filtres pour cuisiner, soit ils ont recours à de l’eau en bouteille. » 

Selon l’ONU, près des trois quarts de la population vit dans la pauvreté et autant pourrait perdre son accès à l’eau. Avec l’inflation qui paralyse le pays, l’achat d’eau ou de filtres est devenu une charge financière importante pour un grand nombre de Libanais.

Elie Mansour s’inquiète de certains des mécanismes d’adaptation dangereux auxquels les gens vulnérables ont recours face à cette crise de l’eau.

« Certaines familles font bouillir de l’eau avant de la boire, ou dans certains cas, la boivent simplement directement du robinet », explique-t-il. « Cela peut engendrer des maladies liées à l’eau, nous avons d’ailleurs documenté des cas de salmonelles et de diarrhées. » 

Risques pour la santé publique

L’ingénieur de l’ONU affirme qu’il existe de nombreuses solutions viables, mais qu’il faut investir dans les infrastructures et élaborer une politique appropriée pour les financer en restructurant les factures d’eau. « La source d’eau peut être la plus propre au monde, une fois qu’elle traverse ces tuyaux, elle est contaminée », déclare Mansour.

Jusqu’à ce que le Liban puisse restaurer son économie malmenée et réparer ses infrastructures d’eau décrépies, les familles n’auront presque pas d’autre choix que de payer pour l’eau potable. À mesure que la paralysie politique et l’inaction politique persistent, les risques d’une crise de santé publique augmentent.

Ghassan Geagea et d’autres représentants de compagnies d’eau en bouteille disent avoir contacté le gouvernement pour trouver une solution, mais avoir été éconduits. 

« Pensez-vous qu’ils s’en soucient ? Ils ne répondent pas – ou nous disent simplement « Que pouvons-nous faire ? » rapporte le responsable. « S’il n’y a pas de carburant, il n’y aura pas d’eau. Personne ne pourra boire. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.