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Manifestations étudiantes de 1999 : l’été qui a secoué Téhéran

En juillet 1999, un soulèvement étudiant à l’Université de Téhéran a paralysé la capitale pendant cinq jours. Vingt ans plus tard, comment se rappelle-t-on des événements connus comme le Tian’anmen iranien ?
Les événements du 8 juillet 1999 et les affrontements sanglants qui ont suivi ont fait au moins quatre morts parmi les étudiants, selon les bilans officiels (photomontage de MEE avec des archives AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

L’odeur âcre des gaz lacrymogènes et de la fumée flottait dans l’air tandis que mes parents me conduisaient dans les dortoirs du campus de l’Université de Téhéran dans la soirée du 12 juillet 1999.

Nous sommes passés à côté d’une longue caravane de véhicules antiémeutes et de membres armés du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), habillés en civil et se dirigeant sur leurs grosses motos dans la même direction que nous.

Plus tôt ce jour-là, après des nuits à dormir sur les pelouses du campus de l’université ou dans l’une des salles de prière du dortoir de l’université, j’avais appelé mes parents depuis une cabine téléphonique pour leur faire savoir que je n’étais ni mort ni en détention.

Alors étudiant en première année à l’université, âgé de 20 ans, je faisais partie des milliers de jeunes Iraniens qui, au cours de l’été 1999, se sont soulevés pour protester contre les dirigeants conservateurs du pays et leur répression de la liberté d’expression.

Mon père voulait me parler de la situation parce qu’il croyait que nous serions de nouveau attaqués cette nuit-là par des forces infiltrées ou par la milice Basij, liée au CGRI. Cependant, il ne voulait pas évoquer ce sujet sensible au téléphone – personne en Iran n’a jamais fait confiance à une ligne téléphonique.

La dernière chose que m’a dite mon père, c’est : « Ne te fais pas tuer pour rien »

Toutes les rues et ruelles menant au dortoir principal de l’Université de Téhéran étaient bloquées par la police antiémeute et des milices armées.

En sortant de la voiture de mes parents pour continuer mon chemin à pied et me faufiler dans le complexe, la dernière chose que m’a dite mon père, c’est : « Ne te fais pas tuer pour rien ».

En 1999, en l’absence de partis d’opposition, les étudiants et les médias pro-réformistes étaient devenus soldats, en première ligne d’une lutte pour la liberté. Les conservateurs – dirigés par le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei – toléraient depuis deux ans les petites manifestations étudiantes et les critiques des journaux depuis l’élection du président réformateur Mohammed Khatami.

Mais entre le 8 et le 13 juillet 1999, les radicaux ont décidé de réprimer les troubles étudiants – et de rappeler aux réformistes qui avait le dernier mot dans le pays.

Les Iraniens se souviennent de ces cinq jours – connus sous le nom de Fajeh Kuye Daneshgah ou « tragédie du dortoir de l’université » – comme l’équivalent iranien des manifestations de la place Tian’anmen.

Alors que ce chapitre important du mouvement étudiant iranien est peu connu à l’international, ce que les manifestants – y compris moi – ont vu au cours de ces jours fatidiques donnait l’impression d’être dans un film.

Nous avons vu des ordures – et une chaussure – jetées sur un représentant du guide suprême. Nous avons fait tomber l’énorme porte du ministère de l’Intérieur. Nous avons perdu connaissance à cause des gaz lacrymogènes. Nous avons entendu des balles réelles siffler dans nos oreilles.

Les étudiants ont vu des officiers en civil et des forces paramilitaires mettre le feu à des salles, jeter des étudiants du haut des toits, tirer des balles en plastique directement sur les étudiants, et laisser un chaos total dans leur sillage.

Les événements du 8 juillet 1999 et les affrontements sanglants qui ont suivi ont fait au moins quatre morts parmi les étudiants, selon les bilans officiels – mais l’héritage de ces quelques jours résonne encore vingt ans plus tard.

Le séisme politique des années 1990

Le soir où mes parents sont venus me voir à mi-chemin du mouvement de protestation, ma mère n’a pas dit un mot. Des années après cette nuit de juillet, je lui ai demandé si elle s’était inquiétée.

« Non », m’a-t-elle répondu. « Je croyais en la cause. Seulement, je n’aimais pas l’idée de perdre une personne de plus. »

Pour elle, la situation n’avait rien de nouveau. Sous le règne de Mohammed Reza Shah Pahlavi, elle avait perdu deux frères et de nombreux amis dans la lutte pour la liberté.

Après la révolution de 1979 et l’établissement de la République islamique, l’opposition politique du pays s’est trouvée en sérieux désaccord avec les nouveaux individus au pouvoir. Les monarchistes sont partis en premier, emportant avec eux autant de richesses qu’ils le pouvaient, car beaucoup ont trouvé refuge à l’étranger.

Pour les Iraniens de gauche, la transition a été plus brutale. Les gauchistes avaient un profond désaccord idéologique avec le nouveau gouvernement, une divergence qui a entraîné le massacre de milliers de prisonniers de gauche entre 1981 et 1988 et une emprise totale des islamistes sur le pouvoir.

Cependant, à la suite de cette violente réaction, les dirigeants islamistes ont quelque peu assoupli leur répression de la dissidence, ouvrant la voie à l’émergence de formes d’opposition plus modérées, explique à Middle East Eye Misagh Parsa, professeur de sociologie au Dartmouth College et auteur de Democracy in Iran: Why It Failed and How It Might Succeed.

« Une fois pleinement aux commandes, l’ayatollah Hachemi Rafsandjani et l’ayatollah Ali Khamenei ont décidé de faire avancer la République islamique dans une nouvelle voie et de s’éloigner du radicalisme de la première décennie », indique Parsa, faisant référence au mouvement islamiste de gauche qui sera connu plus tard sous le nom de réformisme. 

« La faction “radicale” s’est réorganisée et présentée à l’élection présidentielle [de 1997] comme les nouveaux réformateurs qui se préoccupaient principalement des droits démocratiques, des libertés civiles et de l’État de droit. Les étudiants ont également insisté sur des questions similaires et exigé des élections équitables lors des élections présidentielles de 1997. »

Le candidat réformateur à la présidentielle Mohammad Khatami salue une foule de partisans devant un bureau de vote le jour du scrutin, le 23 mai 1997 (AFP)

La victoire électorale du religieux réformateur Mohammad Khatami cette année-là a surpris ses partisans et fut un choc pour ceux au pouvoir. À une époque où l’Occident faisait la promotion de la théorie de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », Khatami parlait de « dialogue entre les civilisations.

Lorsque les partisans de Khamenei faisaient pression pour plus de restrictions sociales en Iran, Khatami s’est placé en défenseur des valeurs de la société civile.

« Au cours de son premier mandat, Khatami a essayé d’ouvrir le système politique, de réduire la répression et d’accorder des droits à un grand nombre de nouvelles publications », explique Parsa. « Le déclin de la répression politique a entraîné une plus grande activité politique dans les universités et la montée d’un petit groupe d’étudiants qui favorisaient les changements démocratiques. »

Le printemps des médias

Le revers de fortune de la presse iranienne a été particulièrement frappant sous Khatami.

Les islamistes de gauche avaient été chassés du cercle du pouvoir iranien au début des années 1990. Pour les réformateurs, Salam – un journal créé en 1991 à la suite de la mort du premier guide suprême iranien, l’ayatollah Rouhollah Khomeini deux ans plus tôt – était jusque-là le seul exutoire pour exprimer la moindre critique contre les conservateurs au pouvoir.

Cependant, la situation a fondamentalement changé après l’élection de Khatami – menant à ce qu’Ali Akbar Ghazizadeh (éminent journaliste iranien et professeur de médias et de communications) a qualifié de « printemps des médias » en Iran entre 1997 et 2000. 

« À la sortie de l’école de journalisme, les possibilités d’emploi étaient abondantes et nous étions rapidement embauchés par les médias “réformistes” en plein essor », explique à MEE une journaliste qui a lancé sa carrière à cette époque.

« Dans ces salles de rédaction dynamiques, il se disait parfois que les novices comme nous étions gavés à la liberté par les journalistes chevronnés », se rappelle-t-elle à propos de ses premières expériences professionnelles. « Ce qu’ils voulaient dire, c’est que nous devions encore apprendre les nuances de cette période de liberté relative.

« Nous avons dû franchir les limites, mais les limites étaient floues et nous étions surexcités à l’idée de les repousser plus loin », ajoute-t-elle. « Au début [de cette époque], nous étions si joyeux. […] En tant que journalistes, nous n’étions même pas subtils dans notre engagement en politique, et même aujourd’hui, je ne sais toujours pas si nous ferons les choses différemment. »

La presse réformiste a joué un rôle essentiel dans l’éducation des Iraniens sur des notions telles que la société civile, la liberté d’expression, les luttes démocratiques pour le changement et les réformes pacifiques. Elle est également devenue une source fiable d’informations pour les étudiants lorsque leur mouvement a atteint son apogée en 1999.

Toutefois, cette explosion de la liberté de la presse a été de courte durée. Khatami était peut-être président, mais au bout du compte, il répondait à Khamenei, qui en tant que guide suprême continue de détenir l’autorité politique et religieuse ultime en tant que chef de l’État de la République islamique.

« Les conservateurs au pouvoir se sont opposés à une grande partie des politiques réformatrices de Khatami et ont tenté de faire dérailler ces changements, ce qui a entraîné [la] fermeture d’un certain nombre de publications », rapporte Parsa.

C’est la fermeture de Salam, le journal qui avait été un pilier du mouvement réformateur, qui a finalement déclenché les protestations de juillet 1999 – offrant aux conservateurs, selon Parsa, une « occasion de mener à bien leurs mesures répressives ». 

Une manifestation ordinaire

Le jeudi 8 juillet 1999, une manifestation pacifique organisée par des étudiants de l’université condamnant la fermeture de Salam – une manifestation comme des centaines d’autres qui avaient eu lieu presque chaque semaine à Téhéran depuis l’élection de Khatami.

Ce soir-là, une petite foule d’étudiants – pas plus de 300, selon la plupart des témoignages – s’est réunie à l’extérieur du dortoir, scandant des slogans hostiles aux conservateurs tandis que les forces en civil se tenaient à proximité. 

À l’époque, nous, les étudiants, profitions pleinement d’un règlement vieux de 46 ans qui interdisait aux forces armées de mettre les pieds sur le campus universitaire. Depuis 1953, la police et les forces militaires avaient l’interdiction d’entrer sur les campus ou dortoirs universitaires après que l’armée du shah eut abattu trois étudiants et en eut blessé 30 autres à l’intérieur de la faculté d’ingénierie de l’Université de Téhéran cette année-là.

Toutefois, l’interdiction n’incluait pas les forces paramilitaires ou les milices. Et ce sont eux qui ont été déployés pour attaquer le dortoir de l’Université de Téhéran après minuit le 9 juillet. 

Des membres infiltrés du CGRI et du groupe paramilitaire Basij avaient été déployés depuis longtemps pour procéder à des arrestations arbitraires, tuer des militants politiques et des intellectuels et intervenir chaque fois que les forces armées officielles ne voulaient pas être vues comme commettant des actes douteux.

Vers 1 heure du matin, alors que la plupart des étudiants qui avaient manifesté plus tôt dans la soirée dormaient profondément, des membres de Basij se sont infiltrés dans le bâtiment tandis que les forces en uniforme montaient la garde à l’extérieur.

L’attaque, rapide et impitoyable, ressemblait à une blitzkrieg. Les chambres ont été incendiées et plusieurs étudiants ont été grièvement blessés après avoir été jetés du toit. Un étudiant a été tué cette nuit-là.

Une chambre incendiée dans un dortoir de l’Université de Téhéran, le 10 juillet 1999 (AFP)

Le lendemain, les unes des journaux réformistes étaient toutes couvertes d’images d’étudiants aux plaies ouvertes, de portes brisées des chambres d’étudiants et d’escaliers tachés de sang. 

« C’était vers la fin de ma deuxième année à l’université », se souvient Shervin Amini*, un professeur d’université basé aux États-Unis.

« Juste après avoir passé mon examen de psychologie sociale, j’ai entendu dire que la milice [Basij] avait attaqué le dortoir des étudiants et que les forces de l’ordre les avaient soutenus. Sans le dire à personne, j’ai pris mon sac à dos et je me suis dirigé vers l’Université de Téhéran. »

Comme lui, des milliers d’étudiants d’universités de toute la capitale se sont précipités à l’Université de Téhéran le 10 juillet, attirés comme par un aimant par les images choquantes et la couverture détaillée des événements. Alors que les manifestations ont atteint une ampleur critique ce jour-là, un sit-in devant l’entrée principale de l’Université de Téhéran a complètement fermé le centre-ville.

Des manifestations de solidarité ont également vu le jour dans des villes comme Tabriz, dans le nord-ouest de l’Iran, bien que les étudiants y aient été eux aussi soumis à une répression violente.

« Nous savions que c’était la milice, et personne ne pouvait jeter le doute sur le fait qu’ils n’avaient rien à voir avec des étrangers »

- Un professeur d’université basé aux États-Unis

« Il y a eu une certaine agitation, mais rien de violent à ce moment-là », rapporte Amini à propos de ce jour-là. « La rage et la colère ont éclaté lorsqu’un représentant du guide suprême, après avoir apaisé les étudiants, a tenu un mégaphone pour annoncer que tout cela est le fruit d’agents étrangers et de leurs mercenaires rémunérés. »

Les étudiants l’ont hué et lui ont jeté des ordures. Ses allégations étaient de trop pour ces jeunes Iraniens, qui avaient été attaqués par des milices et des forces en civil à presque toutes les manifestations ou protestations qui avaient eu lieu depuis les élections de 1997. 

« Nous savions que c’était la milice, et personne ne pouvait jeter le doute sur le fait qu’ils n’avaient rien à voir avec des étrangers », raconte Amini à MEE. « Ce sont les fidèles pions du guide suprême et les gardiens de la composante islamique de la vie politique et sociale en Iran. »

« Cette déclaration a été prononcée, une chaussure a été jetée sur l’orateur. C’est à ce moment-là que la violence a commencé. »

Cette même nuit, Amini raconte que les étudiants ont organisé une veillée aux chandelles. Il ne se souvient pas quand exactement il s’est endormi sur l’asphalte, tenant toujours une bougie dans sa main, mais le réveil a été brutal.

« J’ai été réveillé par un coup de pied au visage. Un jet de sang coulait sur mon visage, mes lunettes étaient cassées. La milice avait attaqué », témoigne-t-il.

« Nous avons couru à l’intérieur de la porte du dortoir, nous avons cassé des chaises, des bancs et des tables pour nous défendre au cas où ils entreraient. Ils ne l’ont pas fait. »

La cocotte explose

Pendant cinq jours et nuits de troubles, nous étions les rois du campus. Nous avons gouverné et gardé les dortoirs et les bâtiments de l’Université de Téhéran, alors que la police antiémeute, les forces Basij et des agents en civil encerclaient le complexe. Nous avons allumé des feux pour leur obscurcir la vue et jeté des pierres sur la milice. À plusieurs reprises, des affrontements ont éclaté au cours desquels des étudiants et des membres de Basij ont échangé des coups.

Le centre de Téhéran avait sombré dans le chaos total. L’indignation d’une génération avait éclaté – celle de jeunes Iraniens connus par l’establishment politique comme les « enfants de la révolution », nés après 1979 et qui n’avaient jamais connu la vie autrement que sous la République islamique. Il ne s’agissait plus seulement du sort d’un journal. Il était désormais impossible de contenir notre rage.

Alors que l’exhaustive couverture médiatique des événements par les médias réformistes a certainement attisé la colère des étudiants, et que les organisations étudiantes ont appelé à une mobilisation massive, on pourrait difficilement prétendre que le mouvement était planifié ou contrôlé à mesure que la foule prenait de l’ampleur. 

Cette semaine-là, une voiture de police a été incendiée sur la place Valiasr, sur la principale artère de Téhéran. Des étudiants sont entrés par effraction dans le ministère de l’Intérieur en scandant : « Nous tuerons, nous tuerons ceux qui ont tué nos frères », alors même que d’autres jeunes, craignant des effusions de sang, tentaient d’empêcher la foule de prendre d’assaut le bâtiment. 

Images de la marche sur le ministère de l’Intérieur

Mohammad Esfandiary*, aujourd’hui professeur d’université au Royaume-Uni, a été témoin du soulèvement étudiant. S’adressant à MEE, il a évoqué un incident qui, pour lui, incarnait comment les étudiants étaient impuissants à contrôler leur colère.

Le 11 juillet, Faezeh Hachemi, députée réformatrice, était l’une des nombreuses personnalités politiques qui se sont rendues dans les dortoirs de l’Université de Téhéran pour afficher son soutien aux étudiants.

Cependant, Faezeh était la fille de l’un des fondateurs de la République islamique, Hachemi Rafsandjani, et elle n’y était pas la bienvenue.

« Une douzaine d’étudiants ont encerclé Faezeh et ses gardes du corps. Ils étaient furieux, lui lançant des insultes au visage, comme quelqu’un qui était considéré comme appartenant à l’“establishment” bien qu’en fait, elle n’avait rien à voir avec l’attaque », se souvient Esfandiary. « Elle était une “intouchable”, enfin, jusqu’à ce moment-là. Le lendemain sont apparus les slogans “Mort à Khamenei”. Quelque chose avait changé. »

Solidarité sous forme de fleurs et d’évasions de prison

Alors que la bataille faisait rage entre la jeunesse iranienne et les groupes paramilitaires, des centaines de milliers d’Iraniens apolitiques ont manifesté leur soutien aux étudiants – une réaction sans précédent à un mouvement antigouvernemental.

Juillet 1999 a marqué la première fois depuis 1981 – lorsque les révolutionnaires islamistes ont jeté les libéraux, les nationalistes et les gauchistes en prison ou au-devant des escadrons de la mort – que les citoyens ordinaires soutenaient un soulèvement. Le récent assouplissement des restrictions de la presse a sans aucun doute joué un rôle dans cette nouvelle attitude. 

« Le lendemain sont apparus les slogans “Mort à Khamenei”. Quelque chose avait changé »

- Un professeur d’université au Royaume-Uni

Même s’ils ne se joignaient pas aux manifestations, des habitants du quartier d’Amirabad à Téhéran, où se trouvait le dortoir universitaire, jetaient des fleurs par les fenêtres de leurs appartements en signe de solidarité, les pétales tombant doucement sur nous. Une nuit, alors que je me tenais avec d’autres étudiants qui gardaient l’entrée du dortoir, on nous a donné un grand pot rempli d’œufs durs, de pommes de terre et de tomates fraîches.

Certains voisins prenaient de plus grands risques, laissant les étudiants se cacher chez eux pendant les affrontements.

Pendant ce temps, certains jeunes Iraniens faisant leur service militaire obligatoire au sein du CGRI ont également agi en solidarité avec le mouvement étudiant. L’un de ces soldats était Reza Shahabi*.

« Lorsque les affrontements ont éclaté, le quartier général nous a déployés dans les rues, mais pas là où se déroulaient les principaux affrontements », témoigne Shahabi à MEE.

La police antiémeute iranienne passe près d’une voiture détruite dans le centre de Téhéran, le 12 juillet 1999 (AFP)

Shahabi faisait son service militaire à l’époque, et se souvient que les cadres ne faisaient pas confiance aux soldats comme lui parce qu’ils « avaient été contraints de faire le service militaire ». Lui et la plupart des soldats de son rang n’aimaient pas être utilisés comme un moyen de répression gouvernementale, relève-t-il.

« Nous nous sommes rangés très clairement du côté des étudiants », poursuit-il. « La plupart de mes amis étaient étudiants à l’université et j’avais des amis proches qui étaient dans les dortoirs pour organiser le mouvement. »

Lorsque la manifestation s’est propagée dans le centre de Téhéran, Shahabi a été déployé dans un centre de détention temporaire très proche de l’Université de Téhéran.

« Parfois, les miliciens et les cadres étaient tellement occupés à faire venir de nouveaux captifs qu’ils ne pouvaient pas en tenir un registre », précise-t-il. « C’est à ce moment-là que nous avons laissé certains étudiants s’échapper alors que les cadres et les miliciens n’étaient pas là. »

Un mouvement contrarié

Après trois jours de troubles généralisés à Téhéran, Khamenei a prononcé un rare discours le 12 juillet, devant une foule de partisans. Il a condamné les attaques contre les étudiants et a appelé ses partisans à bien traiter les étudiants – même s’ils avaient déchiré des affiches de sa photo. Néanmoins, a déclaré le guide suprême, les manifestations devaient cesser.

Les étudiants ont écouté le discours en direct sur les haut-parleurs du campus de l’Université de Téhéran, et ils ont pu entendre à quel point les partisans de Khamenei criaient bruyamment lorsqu’il a évoqué sa photo déchirée. Les étudiants éclatèrent de rire en entendant leurs sanglots. 

Les partisans de Khamenei pleurent lorsque le guide suprême mentionne sa photo déchirée par des étudiants qui protestent (capture d’écran/Tamasha)

Pendant ce temps, le modeste soutien de Khatami au mouvement de protestation a été une déception pour les étudiants. Alors qu’il condamnait l’attaque contre le dortoir et que plusieurs de ses ministres et conseillers de haut rang se rendaient à l’Université de Téhéran pendant les événements, l’absence du président sur les lieux a nui à sa réputation auprès des jeunes.

Le 13 juillet, les autorités ont organisé un rassemblement massif de partisans conservateurs devant l’université. Ce jour-là, les commandants du CGRI ont lancé un ultimatum à Khatami : le mouvement étudiant se terminait à sa demande ou alors les forces armées prendraient le contrôle total de la sécurité de la capitale, quel qu’en soit le coût.

Dans la soirée du 12 juillet, nous savions que la scène finale d’un cri de liberté de cinq jours se déroulait sous nos yeux. Cinq jours d’aspirations, de gaz lacrymogènes, d’indignation, de balles, de morts, de rébellion, de triomphe temporaire, de répression et d’agonie avaient passé. Nous savions que nous avions perdu le combat.

Ce fut la nuit la plus triste du mouvement – non pas à cause de la brutalité des milices, mais à cause des disputes furieuses entre les étudiants, dans lesquelles ils se blâmaient mutuellement de l’échec du soulèvement. Avions-nous été trop timides ? Nos actions auraient-elles dû être moins confinées au terrain de l’université et à ses environs ? Avions-nous eu tort de faire confiance aux politiciens réformateurs pour venir nous aider ?

Au total, les groupes pro-manifestation ont estimé que sept étudiants avaient été tués, 200 blessés et 1 400 autres arrêtés. Des gens ont-ils disparu ? Certaines des personnes arrêtées encourraient des peines allant jusqu’à dix ans, et une personne a disparu.

La fin d’une époque

Malgré la condamnation politique officielle du recours à la violence contre les étudiants, dans les faits, le CGRI et les milices affiliées à l’État n’ont subi que des conséquences minimes pour leurs actions. Un seul individu a été condamné par la justice pour son rôle dans le raid sur le dortoir qui a déclenché la crise : un policier qui a été reconnu coupable d’avoir volé des tondeuses dans une chambre. 

Pendant ce temps, le printemps des médias s’est transformé en un hiver froid.

Quelques mois seulement après la répression du mouvement étudiant, les médias pro-réformistes ont été pris pour cible par les conservateurs. Au moment de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai 2001, une vingtaine de journaux, hebdomadaires et mensuels avaient été interdits et plusieurs journalistes avaient été arrêtés.

La jeune journaliste qui avait embrassé la nouvelle ouverture de la presse avec enthousiasme comptait parmi les centaines de journalistes qui ont quitté l’Iran lorsque Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir en 2005, alors qu’une nouvelle ère de répression médiatique commençait. 

« J’étais alors reporter pour [le journal réformiste] Shargh, et chaque instruction que nous recevions par fax de la justice de ne pas couvrir tel sujet spécifique m’a fait – à moi, l’une des ‘’gavées’’ à la liberté – prendre conscience de la réalité », explique-t-elle. 

« J’ai réalisé que nous étions dans une autre époque. Un autre moment de liberté de la presse dans notre histoire était passé. »

Le jour même où le soulèvement étudiant a été réprimé, Amini – qui avait été l’un de ceux qui demandaient le changement – a également choisi l’exil.

« C’est à ce moment-là, deux jours après avoir eu ma vision brouillée par les gaz lacrymogènes et mes lunettes brisées, que j’ai décidé de quitter le pays », rapporte-t-il. 

« Ce n’était pas tant par fragilité. C’est le sentiment de solitude d’une population qui a vu une révolution succomber à un nouveau régime autoritaire », souligne-t-il. « Ce n’était pas une faiblesse, mais un réveil. Ce fut l’illumination qui est ressortie de ces jours sombres : nous sommes des pions du pouvoir autant que les milices. Alors je suis parti. »

Pour ceux qui sont restés en Iran, le mouvement étudiant de 1999 a provoqué des fissures dans l’échiquier politique iranien et a exclu l’idée d’une réforme.

Khatami a été réélu pour un second mandat en 2001, mais les élections présidentielles de 2005 ont été remportées par Ahmadinejad – un conservateur qui avait le soutien de Khamenei.

La répression gouvernementale à la suite des événements de 1999 a creusé l’écart entre l’establishment politique et des pans de la société iranienne – en particulier de nombreux Téhéranais religieux de la classe moyenne dont les enfants ont été les plus touchés par la répression. 

Vingt ans après le soulèvement étudiant, aucune cérémonie officielle n’a jamais été organisée pour commémorer ces quelques jours marquants.

Malgré le découragement qui a prévalu après juillet 1999, certains croient que l’espoir qui a germé pendant ces quelques jours d’été a semé des graines pour l’avenir. 

Esfandiary, le professeur basé au Royaume-Uni, estime que l’impact du mouvement étudiant de 1999 sur la société iranienne est devenu visible une décennie plus tard, lors du Mouvement vert de 2009.

Des milliers d’Iraniens participent à un rassemblement sur la place Azadi à Téhéran, le 15 juin 2009 (AFP)

Cette année-là, alors que des centaines de milliers d’Iraniens descendaient dans la rue pour dénoncer la réélection d’Ahmadinejad, des manifestants ont bravé les affrontements avec la police antiémeute et ont défilé dans les dortoirs de l’Université de Téhéran pour marquer le dixième anniversaire du soulèvement étudiant.

« Le mouvement de 1999 a contribué à façonner les citoyens qui, en 2009, réclamaient leurs droits – ce qu’ils croyaient, ils le savaient, être leurs droits », estime-t-il. « Peu de gens ont participé [aux manifestations de 1999]. Mais beaucoup ont pris note : vous pouviez exprimer votre mécontentement, après tout ; vous pouviez riposter, même si cela signifiait se faire frapper encore plus durement en retour.

« C’est 1999 qui les a mis sur la voie – sur le chemin collectif et intellectuel – qui a rendu possible la Marche du million (du 15 juin 2009) », ajoute-t-il.

« Ce changement fondamental d’attitude était un prérequis pour 2009 – tout comme 2009 le sera pour le prochain. »

*Les noms ont été changés pour des raisons de sécurité

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.