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Mondial : Marocains et Tunisiens prêts à tous les sacrifices pour partir en Russie

Ils ont renoncé à leurs vacances d’été, rassemblé toutes leurs économies et même envisagé d’émigrer en Finlande : les supporters des Lions de l’Atlas et des Aigles de Carthage ne reculent devant rien pour assister au Mondial
Une supportrice de l'équipe nationale du Maroc (AFP)

RABAT et TUNIS – « Vingt ans que ce n'était pas arrivé ! Les Lions de l'Atlas à la Coupe du monde ! Je ne pouvais rater ça… »

Alors, à l'instar des 42 000 supporters Marocains,Tahar Ghannam, 21 ans, étudiant en médecine de Rabat, a pris la route, avec la valise « préparée par [sa] mère » et ses économies d'une année en poche ». Direction : la Russie, où l’équipe nationale marocaine devrait disputer son premier match vendredi contre l’Iran.

Son voyage, Tahar tient à en faire le récit de bout en bout. « À l'aéroport de Casablanca, j’ai été heureux de voir un groupe de quinze casquettes rouges et vertes. J’ai fait la connaissance de certains supporters, dont Abdelali, un jeune Marocain. Il portait deux valises : la sienne et celle de son père, El Hadj, un vieil homme de 75 ans qui, pour tuer le temps, a pris du plaisir à me faire le récit des beaux jours du football marocain : l'élégance de Timoumi, les dribbles de Bouderbala [deux footballeurs marocains mythiques] », raconte Tahar, enthousiaste, à Middle East Eye

À Marrakech, les Marocains célèbrent la qualification des Lions de l’Atlas à la Coupe du monde, le 11 novembre 2017 (AFP)

« En attendant que mes amis me rejoignent, j’ai choisi une auberge de jeunesse à Saint-Pétersbourg à 74 dirhams [7 euros] la nuitée, soit le prix d'un thé dans certains cafés de Rabat. »

Si Tahar se réjouit des rencontres faites en Russie et du climat régnant au sein des groupes de supporters, il explique aussi avoir rencontré trois Marocains qui souhaitaient traverser clandestinement vers la Finlande. « Et je me pose une question : sur les 42 000 supporters marocains attendus en Russie, combien ne rentreront pas au Maroc ? »

« J’ai choisi une auberge de jeunesse à Saint-Pétersbourg à 7 euros la nuitée, soit le prix d'un thé dans certains cafés de Rabat »

Tahar Ghannam, 21 ans, étudiant en médecine 

Généralement organisés en groupes, mutualisant ainsi les coûts du voyage et du logement, les supporters Marocains ont construit un réseau sur place et partagent conseils et informations sur des groupes Facebook dédiés au Mondial. Les plus connus d'entre eux partagent avec leurs followers des nouvelles de Russie.

Un des twittos marocains influents, Marouane, raconte que « l'idée de partir en Russie a commencé à germer dès que nous avons commencé à croire que l’équipe nationale avait des chances de se qualifier aux phases finales de la Coupe du monde. Après vingt ans d'absence, une qualification devient nécessairement un moment historique auquel j'ai souhaité prendre part », confie-t-il à MEE

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Avec « une petite vingtaine d'amis », ils ont décidé de « prendre part à l'aventure ». « Les aspects logistiques sont gérés collectivement, par nous tous, grâce aux plateformes disponibles [notamment d’économie collaborative pour le logement ou le transport] ».

Il ne s'agit pas de son premier voyage en Russie et il souhaite saisir cette occasion pour « visiter en couple des plus beaux pays du monde. En dehors des horaires de matchs, nous avons prévu de faire plusieurs visites culturelles et d’assister à des spectacles artistiques pour profiter de l'héritage culturel fantastique de ce grand pays qu'est la Russie ».

Sacrifices financiers

Pour cela, Marouane a prévu un budget important, « plus conséquent que celui que j'aurais pu prévoir pour de simples congés annuels », précise-t-il. « Mais il faut dire aussi que j'ai fait le choix de visiter quelques pays limitrophes : Finlande, Lituanie, Allemagne. Donc, oui, je vais être ruiné à mon retour, mais on ne se qualifie pas tous les jours à une Coupe du monde ! »

Hicham Khattabi, architecte marocain, explique que l'idée d'aller en Russie lui est passée par l'esprit « au moment où Benatia [capitaine des Lions de l’Atlas, il évolue à la Juventus de Turin] a marqué le deuxième but contre la Côte d'Ivoire, le 11 novembre 2017 ».

L’équipe nationale du Maroc célèbre un but lors du match de qualification contre la Côte d’Ivoire à Abidjan, le 11 novembre 2017 (AFP)

L’architecte a donc décidé d’aller encourager l’équipe nationale en Russie. « Je n'ai pas pris de cours de langue, vu que le russe n'est quand même pas une langue facile. Mais je suis un mordu d'architecture et d'histoire, et la Russie est un vrai eldorado pour cela ! ». 

Pour lui aussi, un tel voyage est synonyme de sacrifices financiers. « Passer quinze jours en Russie, ce n’est pas donné, encore plus durant la Coupe du monde. Mais c’est un rêve unique qui ne réalisera peut-être pas une autre fois dans ma vie. »

« Nous sommes dans le groupe le plus difficile de cette Coupe du monde. Certains diront qu’une qualification au deuxième tour relèverait presque du miracle. De toutes les manières nous n’avons pas le choix, il faut y croire ! »

- Ashraf Grioute, supporter des Lions de l’Atlas

S'il se rend tout seul en Russie, Hicham compte retrouver son père et ses cousins lors du match contre le Portugal. « Une qualification en huitième de finale serait déjà une vraie réussite, surtout que le Maroc fait partie d'un groupe de la mort [avec notamment le Portugal et l'Espagne]. »

Il se dit « grand fan de foot » et à ce titre-là, Ashraf Grioute ne s’est pas posé beaucoup de questions une fois le Maroc qualifié. 

« La qualification du Maroc à une phase finale de Coupe du monde est un événement majeur que je ne me vois pas rater, surtout après une absence de vingt ans », souligne-t-il à MEE.

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Avec un groupe d'amis, Ashraf a décidé de s'organiser pour se rendre en Russie. « Et il faut dire que le choix du pays y est pour quelque chose. Cette Coupe du monde est justement l’opportunité de découvrir un pays "pas comme les autres" », témoigne-t-il sans nourrir toutefois trop d’espoirs sur les performances du Maroc. 

« Sur le papier l’équation s’avère être particulièrement difficile. Nous sommes dans le groupe le plus difficile de cette Coupe du monde, avec un ancien champion du monde, le champion d’Europe et le champion d’Asie. Certains diront qu’une qualification au deuxième tour relèverait presque du miracle. Mais je ne suis pas de nature défaitiste, je préfère croire en nos chances, aussi minces soient-elles ! », estime Ashraf. « De toutes les manières nous n’avons pas le choix, il faut y croire ! »

Cinquième participation pour la Tunisie

Après avoir raté la Coupe du monde de 2010 et de 2014, la Tunisie, elle, participe au Mondial 2018 pour la cinquième fois de son histoire, où elle évoluera dans le groupe G avec l'Angleterre, la Belgique et le Panama.

Jeudi 7 juin, la sélection tunisienne s'est envolée vers la Russie, et plus précisément à Krasnodar pour jouer son dernier match amical, contre l'Espagne (qui s’est soldé sur le score de 1 à 0 en faveur de la Roja).

La sélection tunisienne arrive à Moscou le 11 juin 2018 (AFP)

« C’est un rêve qui se réalise », s’enthousiasme Rafik Dridi, qui, en décembre dernier, fut parmi les premiers dans la file devant la fédération tunisienne de football pour réserver ses billets. 

« Petit, je rêvais d’assister aux matches de l’équipe nationale en Coupe du monde. » Le jeune fonctionnaire de 23 ans part en Russie samedi, avec son frère, pour assister aux deux premiers matchs que jouera la Tunisie. « En plus, c’est premier voyage ! Je n’arrive pas encore à croire que je vais assister au Mondial. »

« Au total, entre billet d’avion, tickets de stade et logement, ce voyage me revient environ 4 000 dinars (1 300 euros). Ce n’est pas donné pour un jeune fonctionnaire »

- Rafik Dridi, supporter de l’équipe nationale de Tunisie

« Au total, entre billet d’avion, tickets de stade et logement, ce voyage me revient environ 4 000 dinars (1 300 euros). Ce n’est pas donné pour un jeune fonctionnaire. C’est mon frère aîné qui m’a dépanné. Je vais le rembourser plus tard, comme pour un prêt bancaire mais sans payer d’intérêts ! », ajoute-t-il en plaisantant.

Zied Trabelsi, 28 ans, technicien de chimiothérapie dans un hôpital a commencé à faire des économies depuis janvier, dès que son billet du match contre la Belgique, samedi 23 juin, a été validé par la FIFA. Le voyage lui a couté environ 3 000 dinars (1 000 euros). 

« C’est surtout le voyage et l’ambiance dans le stade qui comptent pour moi. La Coupe du monde est un truc à vivre au moins une fois dans sa vie. C’est quelque chose d’unique, même si l’équipe nationale ne gagne pas, c’est l’expérience qui m’importe le plus. Ce sont les sensations intenses à vivre », confie Zied avec euphorie.

Chechia, derbouka et drapeau national 

À Tunis, à un peu de plus de 3 000 kilomètres à vol d’oiseau de Moscou, où seront logés les joueurs de l’équipe nationale tunisienne, leurs supporters se préparent, chacun à leur manière, pour suivre les matchs. 

Ibrahim, 60 ans, retraité, a choisi de les regarder les matchs depuis son domicile et pour cela, a pris le soin de sélectionner toutes les chaînes télé qui ne seront pas cryptées.

« Il y a beaucoup de chaînes africaines et allemandes qui diffuseront les matchs du Mondial. Ce n’est pas grave si je ne comprends pas la langue, tout ce qui m’intéresse c’est que je ne rate aucun match, et cela sans payer de frais supplémentaires. »

« Il y a beaucoup de chaînes africaines et allemandes qui diffuseront les matchs du Mondial. Ce n’est pas grave si je ne comprends pas la langue, tout ce qui m’intéresse c’est que je ne rate aucun match »

- Ibrahim, 60 ans, resté à Tunis

Le groupe beIN a obtenu l’exclusivité des droits de diffusion dans les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. beIN MENA sera le diffuseur exclusif du Mondial Russie 2018, sur ses chaînes beIN SPORTS dans 24 pays. Alors pour profiter de cette offre, il faut se procurer un abonnement jugé coûteux pour la plupart.

« Je ne vais pas prendre d’abonnement pour les chaînes spécialisées, cela coute environ 600 dinars [près de 200 euros] et 1 200 dinars avec le récepteur [400 euros]. C’est trop cher. J’ai des engagements financiers et une famille à nourrir », souligne Chekib, 36 ans, cadre dans une entreprise. « C’est avec les amis, dans un café, que je vais regarder les rencontres de l’équipe nationale », témoigne-t-il. 

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Pour Chedi, une semaine en Russie va le priver des vacances d’été et de la plage en Tunisie. « C’est le prix à payer pour assister à la Coupe du monde », assume-t-il.

Cet informaticien de 29 ans, qui réside et travaille en France, est en Tunisie pour s’équiper du nécessaire avant de partir à Moscou.

« J’ai profité des vacances à l’occasion de l’Aïd al-Fitr pour rentrer au bled et m’acheter le maillot de l’équipe nationale. Il me faut aussi la chechia (coiffe traditionnelle), la derbouka et le drapeau national ! »

Cinq Coupes du monde et vingt Coupes d’Afrique

Les préparatifs de Chedi ont démarré en décembre, quand il a fait sa demande auprès de la FIFA pour le match Tunisie-Belgique, et a passé des mois à attendre avec impatience l’arrivée de son billet en avril.

Le reste des matchs, Chedi va les regarder en France. « Plus précisément dans un café connu, qui réunit tous les Tunisiens à Belleville, pour une ambiance 100 % tunisienne ! » 

Il compte surtout sur sa mère pour lui préparer « les bnedeks [boulettes de viande] et la bssissa [dessert à base de farine] », des plats tunisiens qui se conservent bien et donnent la sensation de satiété.

À Tunis, MEE a rencontré le plus grand supporter de l’équipe nationale, le célèbre Ridha Jelassi, alias « Ridha el fil » (Ridha l’éléphant). 

Traduction : « La Fédération internationale du marketing sportif et d’investissement et la Fédération internationale des supporters de football désigne le célèbre supporter tunisien Ridha el fil comme supporter mondial numéro un »

« Ridha el fil » est un fervent supporter de l’équipe nationale : il a assisté à cinq reprises à la Coupe du monde et vingt fois à la Coupe d’Afrique, à chaque fois que l’équipe nationale s’y qualifie. 

« El fil » est connu pour le spectacle qu’il donne dans les gradins pour encourager son pays, tout en peignant le haut de son corps, aux couleurs de l’équipe nationale.

Issu d’un milieu modeste, Ridha el fil a pu s’offrir ce voyage grâce à un sponsor. Selon lui, même l’ancien international Zied Tlemçani aurait contribué au financement de son voyage.

« Nous allons faire la fête là-bas. Tous les yeux seront rivés sur nous. Nous comptons faire connaître notre pays en Russie »

- Ridha Jelassi, alias « Ridha el fil »

Le supporter ne part pas les mains vides, il sera accompagné de son tambour et son bendir (instrument à percussion). « Nous allons faire la fête là-bas. Tous les yeux seront rivés sur nous. Nous comptons faire connaître notre pays en Russie. Nous allons hisser les couleurs de la Tunisie. Nous ne passerons pas inaperçus. » s’emballe-t-il.

« C’est aussi pour promouvoir la destination Tunisie, pour que les touristes viennent découvrir notre pays. » 

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Ridha el fil part samedi en Russie, à bord d’un avion transportant les supporters de l’équipe nationale. Il sera accompagné par un de ses amis qui a fait ses études aux Beaux-arts et dont la mission est de produire les dessins et motifs sur son corps.

« Cette année, je vous garantis qu’il y aura plein des surprises » confie el fil à MEE. « D’ailleurs, les festivités commenceront dès le départ à l’aéroport Tunis-Carthage. »

En Tunisie, les cafés qui veulent voir leur chiffre d’affaire grimper pendant le Mondial doivent se procurer l’abonnement beIN Sport pour diffuser les matches, et faire face à la concurrence.

« Elle permettra aux Tunisiens, quel que soit le milieu social, de profiter de cet évènement et se réunir autour des matches de foot. Car depuis la révolution, face aux conflits politiques et à la hausse du coût de la vie, les Tunisiens ont perdu leur joie de vivre »

- Balkiss Naskai, attaché de presse de l’association Aich Tounsi

Khaled, un gérant d’un café à l’Aouina, un quartier résidentiel en banlieue-nord, où les cafés longent la rue principale, a, quant à lui, multiplié les écrans télé dans son café. Il compte même installer un écran géant pour satisfaire sa clientèle.

L’association « Aich Tounsi » (Vivez tunisien) s’est engagée dans une initiative « Mademek Tounsi » (tant que tu es Tunisien), qui permettra aux Tunisiens de se réunir autour des matchs dans différentes régions du pays, dont un à l’amphithéâtre d'El Jem.

Balkiss Naskai, attaché de presse de l’association, explique à MEE que cette initiative est ouverte à tous et gratuite. « Elle permettra aux Tunisiens, quel que soit le milieu social, de profiter de cet évènement et se réunir autour des matches de foot. Car depuis la révolution, face aux conflits politiques et à la hausse du coût de la vie, les Tunisiens ont perdu leur joie de vivre. »