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Nidaa Tounes : la nostalgie d’un passé imaginaire ?

Formé en 2012, Nidaa Tounes a remporté 85 sièges parlementaires sur 217 lors des élections du 26 octobre 2014
Béji Caïd Essebsi, leader du parti Nidaa Tounes, lors d’un discours tenu le 2 novembre 2014 (AFP).

Tunis – Seul, les mains posées sur un tombeau sculpté en marbre blanc, Béji Caïd Essebsi, président du parti Nidaa Tounes qui a remporté le plus grand nombre de sièges lors des élections législatives tunisiennes, se tourne vers le passé lors du lancement de sa campagne pour les élections présidentielles prévues fin novembre.

Quelques instants plus tôt, le leader du parti Nidaa Tounes, âgé de 87 ans, déclarait devant plusieurs milliers de personnes rassemblées à Monastir, sur la côte est de la Tunisie, qu’il était temps de « restaurer le prestige de l’État et d’unir les Tunisiens ».

« Il faut que l’Etat restaure son prestige, et ceci est notre rôle », annonçait-il après avoir débuté son discours par une prière en hommage à Habib Bourguiba, premier président tunisien après l’indépendance de 1956 qui avait dirigé le pays jusqu’en 1987, date à laquelle il fut renversé par Zine el-Abidine Ben Ali.

Le parti d’Essebsi, Nidaa Tounes, formé en 2012 après les premières élections tunisiennes ayant suivi la chute de Ben Ali en 2011, a remporté 85 sièges parlementaires sur 217 lors des élections du 26 octobre. Le parti islamiste modéré Ennahdha a terminé en deuxième position avec 69 sièges. Aucun parti n’a récolté assez de voix pour constituer une majorité et gouverner seul.

Lieu de naissance et de sépulture de l’ancien président Bourguiba, Monastir occupe une place particulière dans l’imaginaire populaire tunisien. Bourguiba et Ben Ali étaient tous deux originaires de la région, communément appelée « Sahel ». Celle-ci a été économiquement favorisée au détriment des localités de l’intérieur du pays, au sud, marginalisées sur le plan politique et touchées par la pauvreté pendant des années.

Après plusieurs années de relative absence des discours publics officiels sous le règne de Ben Ali, l’image de Bourguiba a été ressuscitée par Essebsi, qui a effectué une visite publique sur la sépulture de l’ancien président sous les projecteurs des médias locaux.

Une « mémoire sélective »

« S’il y a quelque chose qui unifie le parti, c’est le projet social moderniste de Bourguiba », a déclaré Bochra Belhadj Hamida, députée de Nidaa Tounes et membre du bureau exécutif du parti.

Assise à son bureau en face d’un portrait de l’ancien dirigeant tenant un bouquet de fleurs blanches, Hamida a expliqué à Middle East Eye que « ce n’est pas l’idéologie qui unifie le parti ».

Avare en détails mais pleine de conviction, la députée nouvellement élue suit la ligne du parti Nidaa Tounes, qui cherche à projeter une image de compétence technocratique. « Nous soutenons un Etat régi par la loi, les droits des femmes et la liberté », dit-elle.

Enchaînant les cigarettes, Hamida relate à Middle East Eye une histoire qui résume la vision idéologique indéfinie et fluide du nouveau parti. La députée, avocate, ancienne membre du Rassemblement constitutionnel démocratique de Ben Ali (RCD) et ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, raconte ses débuts de ferme opposante de Bourguiba.

Puis un jour, dans les années 1980, au cours d’une réunion d’avocats arabes à Tunis, un collègue tient, à sa grande surprise, des propos désobligeants envers les femmes. « J’ai tout de suite collé une note sur mon portefeuille », a-t-elle expliqué. La note en question : « Vive Bourguiba ». A ce moment précis, elle est convaincue que le président de l’époque est un symbole d’émancipation.

Bourguiba est largement salué pour avoir rédigé le code du statut personnel de la Tunisie, entré en vigueur au terme de la colonisation du pays par la France en 1956, qui stipule l’égalité entre hommes et femmes. Cependant, au fil de son long règne de 31 ans, Bourguiba a remplacé la rhétorique égalitaire radicale de ses débuts par des coalitions locales élitaires et des tendances autoritaires.

En 1986, lorsqu’un juge innocenta des membres d’Ennahdha, jugés pour des chefs d’inculpation liés à leur militantisme dans le cadre d’une répression massive et prolongée des mouvements islamistes, Bourguiba, furieux, demanda à ce qu’ils soient à nouveau jugés et condamnés à mort.

Aida Klibi, chargée de communication de Nidaa Tounes, a reconnu les faiblesses de Bourguiba. « Il n’y avait pas de démocratie, a-t-elle expliqué. Toutefois, chaque génération a ses obligations. Pour Bourguiba, elles consistaient à éradiquer les maladies ainsi qu’à développer l’éducation pour tous et les droits des femmes. »

Faisant allusion à une succession de réformateurs tunisiens remontant au XIXe siècle, Klibi trace une ligne directe de succession jusqu’à Nidaa Tounes.

Hend Hassassi, chercheuse et journaliste basée à Tunis, estime toutefois que Nidaa Tounes s’approprie le discours des droits des femmes et de la modernité associé à Bourguiba pour « se vendre en tant que parti ».

Les positions féministes d’Essebsi ont récemment été mises en doute. Début octobre, lors d’un débat télévisé, il a suscité la polémique après avoir repoussé les critiques de la vice-présidente de l’assemblée constituante de la Tunisie en disant : « ce n’est qu’une femme ».

Selon Kmar Bendana, professeur d’histoire contemporaine à l’université de La Manouba, Nidaa Tounes a une mémoire sélective. « Dans les périodes difficiles, on se tourne vers le passé, explique-t-elle. Bourguiba est associé à un passé glorieux. Mais c’est une histoire sélective. Toute mémoire est sélective. »

L’image de héros de l’indépendance attribuée à Bourguiba a été utilisée comme une stratégie psychologique pour s’assurer le vote populaire en exploitant les préoccupations des électeurs. La période de transition a en effet été caractérisée par des épisodes de violence politique et une situation économique difficile.

« Manque de vision politique commune »

Récemment, Nidaa Tounes a tiré cette identification avec Bourguiba vers de nouveaux sommets. Lors d’un meeting du parti à Sousse, ville côtière au sud de la capitale Tunis, les responsables locaux ont projeté le visage de l’ancien président sur un écran géant. Après plusieurs minutes dans le silence le plus complet, la voix d’Essebsi s’est élevée à travers Bourguiba, ramené à la vie par la technologie numérique.

Les critiques soutiennent cependant que l’évocation de Bourguiba par Nidaa Tounes est un écran de fumée visant à détourner les critiques selon lesquelles beaucoup de membres du parti ont été complices de la dictature de Ben Ali, ainsi que les accusations portant sur son manque de cohérence interne.

Les opposants exploitent le fait que Nidaa Tounes est en grande partie né comme une réponse frénétique au succès du parti islamiste modéré Ennahdha aux élections d’octobre 2011.

« Nous considérons Nidaa Tounes comme une simple réaction », a indiqué Hayet Hamdi, membre du comité central du Front populaire (gauche), à Middle East Eye. « Il n’y a rien qui les réunisse au sein du parti en termes d’opinions politiques ou économiques. Mais les capitalistes et les magnats des affaires au sein de Nidaa Tounes ont une voix plus forte. »

La députée de Nidaa Tounes Bochra Belhadj Hamida a rejeté cette accusation. « Tous les partis ont des relations avec des hommes d’affaires », a-t-elle répondu.

Le parti rassemble différents intérêts divergents : des membres du RCD de Ben Ali, des hommes d’affaires liés à l’ancien régime, des syndicalistes et des indépendants de gauche. En octobre 2013, Essebsi avait nommé au poste de conseiller spécial l’ancien secrétaire général du RCD, Mohamed Ghariani.

La chercheuse et journaliste Hend Hassassi explique que pour contrer les critiques pouvant provenir d’une telle démarche, le parti avait essayé de « mettre en valeur » dans les médias ses courants de gauche, qui sont « plus respectés ».

Cependant, en coulisses, des fissures sont apparues dans la coalition disparate de Nidaa Tounes. Le congrès général du parti, initialement prévu en juin 2014, a été annulé. Au lieu de discuter de sujets controversés comme l’éventualité d’une coalition avec Ennahdha, les sources de financement du parti et les élections aux organes de gouvernance de Nidaa Tounes, les dirigeants du parti ont choisi de reporter un meeting qui aurait sans doute exacerbé les tensions au lieu de les résoudre.

En août, le fils d’Essebsi, Hafedh, a retiré sa candidature en tant que tête de liste de Nidaa Tounes à Tunis 1, l’une des circonscriptions les plus importantes du pays, suite à des accusations de népotisme émises par des membres du parti.

« Personne n’était d’accord sur cette nomination », a déclaré Faouzi Elloumi, président de la commission électorale du parti et riche homme d’affaires. « C’est son père, président du parti et l’homme qui tient les rênes, qui a voulu que son fils soit en tête de cette liste », a-t-il indiqué lors d’un débat télévisé.

La députée Bochra Belhadj Hamida affirme que « le clivage [de son parti] entre le RCD et la gauche commence à disparaître », mais d’autres ne sont pas du même avis.

Nawel Bizid, analyste politique basée à Tunis et ancienne coordinatrice politique du Congrès pour la République, estime que Nidaa Tounes « pourrait probablement former trois ou quatre partis politiques différents, étant donné le manque de vision politique commune en son sein ».

Préserver l’unité entre ces groupes conflictuels « ne constitue pas un modèle tenable à long terme, et il est presque certain que des crises internes apparaîtront », a-t-elle ajouté. Nidaa Tounes, qui regroupe des figures politiques issues de l’ensemble du paysage politique, de gauche à droite, n’a pas de vision claire pour la Tunisie, si ce n’est celle de limiter le rôle d’Ennahdha.

« Nidaa Tounes doit vraiment sa victoire à Ennahdha, a ajouté Nawel Bizid. En plus d’être né pour s’opposer [à Ennahdha], son succès est jusqu’ici uniquement dû aux erreurs d’Ennahdha. »

« Nous ne sommes pas élus »

Bien que vivement critiqué pour sa mauvaise gestion économique de la Tunisie après la révolution, période de mécontentement accru et de détérioration de la sécurité aux frontières du pays, le parti islamiste s’était toutefois illustré pour avoir maintenu une certaine vivacité démocratique dans le pays.

Les représentants de Nidaa Tounes soutiennent que les mécanismes internes du parti sont en train de devenir plus démocratiques et plus représentatifs. « Nous voulons tous être honnêtes à ce sujet », a déclaré la députée Bochra Belhadj Hamida. « Nous ne sommes pas élus », a-t-elle précisé en faisant référence à son poste au comité exécutif du parti, composé d’environ quatre-vingt membres.

Dans la hiérarchie de Nidaa Tounes, juste au-dessus se situe le comité constitutif, composé de douze membres, qui formule les grandes décisions du parti. Pour tenter de justifier l’absence de structures démocratiques au sein de Nidaa Tounes, Hamida souligne que le parti est encore jeune et que les décisions concernant son avenir seront prises lors d’un congrès du parti à venir.

En l’état, les mécanismes internes de Nidaa Tounes restent opaques, sauf dans les rares cas où des crises ont été rendues publiques. « [Nidaa Tounes] ressemble à une boîte noire dont il est encore impossible de voir le contenu », a déclaré l’analyste Nawel Bizid. En août 2014, le parti avait été secoué par une vague de démissions des membres des bureaux régionaux en désaccord avec les listes électorales du parti.

« C’est difficile à dire, mais tous ces exemples laissent à penser que les processus internes de Nidaa Tounes sont imposés d’en haut et sont peu démocratiques, suggère Nawel Bizid. Il y a beaucoup de changements en interne, mais ceux-ci semblent se produire uniquement sur ordre d’Essebsi, qui reste toujours le même, le leader. »

Traduction de l'anglais (original).