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Plus ancien monument du monde, Göbekli Tepe se prépare à accueillir des millions de visiteurs

Construit 7 000 ans avant la grande pyramide de Gizeh et au moins 6 000 ans avant Stonehenge, ce site d’Anatolie a bouleversé la chronologie de l’émergence de la civilisation
La découverte de Göbekli Tepe a posé la question suivante : l’agriculture, qui a vu le jour dans la même partie de l’actuelle Turquie, a-t-elle pu être une conséquence de la nécessité de nourrir le grand nombre de personnes qui se rassemblaient sur le site sacré ? (MEE/Nimet Kıraç)
Par
ŞANLIURFA, Turquie

Grâce au tourisme, cette colline du sud-est de la Turquie pourrait bientôt devenir une attraction majeure comme Petra en Jordanie ou les pyramides d’Égypte et s’ajouter à la liste des merveilles du monde ancien visitées par des millions de personnes.

Ce site mégalithique situé à Şanlıurfa est d’ailleurs si ancien qu’il donne à ces merveilles architecturales des allures de constructions modernes.

Les chasseurs-cueilleurs qui ont fondé ce site sacré vieux d’11 000 ans ont bien choisi leur emplacement. Göbekli Tepe, la « colline en forme de ventre », se trouve à 15 kilomètres du centre-ville d’Urfa, au sommet d’une colline stratégique dominant la plaine d’Harran, qui fait face à la Syrie au sud.

Elle s’étend sur neuf hectares de terres fertiles de ce qu’on appelait autrefois la Mésopotamie, où la population locale cultiva du blé et du coton durant des siècles.

Mahmut Yıldız, agriculteur, a découvert les premières pierres en labourant son champ en 1984 (MEE/Nimet Kirac)
Mahmut Yıldız, agriculteur, a découvert les premières pierres en labourant son champ en 1984 (MEE/Nimet Kirac)

C’est un agriculteur local qui a découvert le site qui allait bouleverser quelques années plus tard la compréhension de la Préhistoire humaine dans le monde. Mahmut Yıldız fut assez surpris de découvrir les premières pierres alors qu’il labourait son champ « un jour comme les autres » en 1984.

« Je savais que j’avais découvert quelque chose de sacré », déclare-t-il, se remémorant le jour où il a découvert les pierres avec son frère. Ils les ont emmenées au musée de la ville de Şanlıurfa, sans réellement se douter que leurs trouvailles allaient révolutionner le rapport à l’Histoire de l’humanité.

« Je savais que j’avais découvert quelque chose de sacré »

– Mahmut Yıldız, agriculteur

Au début, le musée n’a pas accordé beaucoup d’importance aux pierres. Mais par la suite, Klaus Schmidt, un archéologue allemand qui travaillait sur un site archéologique voisin, a tenu à rencontrer l’homme qui avait trouvé les pierres.

Avec son collègue, le professeur Harald Hauptmann, ils ont tout de suite reconnu les motifs gravés sur les pierres grâce à leur travail dans la colonie néolithique voisine de Nevalı Çori.

 « Puis les Allemands sont venus », ajoute humblement Yıldız, désormais gardien du site, avant de se dire « très fier d’avoir trouvé quelque chose d’aussi précieux pour le monde entier ».

L’Institut archéologique allemand (DAI) et le musée de Şanlıurfa ont commencé les fouilles au milieu des années 1990 ; celles-ci ont révélé un vaste site constitué de sculptures étonnantes, dont certaines pèsent jusqu’à 60 tonnes et culminent à 5 mètres de hauteur.

Une Préhistoire à réécrire

Cette découverte a été un choc spectaculaire pour le monde universitaire, avec sa chronologie bien établie et sa compréhension largement ancrée de l’émergence de la civilisation. Grâce à l’engagement de Klaus Schmidt et de son équipe à démystifier l’énigme entourant Göbekli Tepe, l’idée que les chasseurs-cueilleurs ne se contentaient pas de chasser et de cueillir a été illustrée pour la première fois.

Avant cette découverte, on supposait que l’agriculture et la sédentarisation à plus grande échelle étaient venues en premier, avant l’architecture monumentale. Göbekli Tepe a inversé cet ordre et posé la question suivante : l’agriculture, qui a vu le jour dans la même partie de l’actuelle Turquie, a-t-elle pu être une conséquence de la nécessité de nourrir le grand nombre de personnes qui se rassemblaient sur le site sacré ?

Piliers en forme de T qui, selon les archéologues, représentent la forme humaine (MEE/Nimet Kıraç)
Piliers en forme de T qui, selon les archéologues, représentent la forme humaine (MEE/Nimet Kıraç)

Alors que des milliers de fragments d’os d’animaux sauvages abattus sur le site prouvent que ses bâtisseurs étaient des chasseurs, au cours des 1 000 années qui ont suivi la construction de Göbekli Tepe, la population avait rassemblé des moutons, des bovins et des porcs, explique Klaus Schmidt.

Dans un village préhistorique situé à seulement 30 kilomètres du site, des généticiens ont ensuite découvert les traces des plus anciennes souches de blé domestiquées au monde. Ils sont venus, ils ont construit – puis ils ont cultivé.

La découverte de Yıldız pourrait occuper les archéologues pendant au moins un siècle, selon Müslüm Çoban, président de l’Association des guides touristiques professionnels de Şanlıurfa.

« Où que l’on pose le pied, il y a quelque chose à fouiller »

- Müslüm Çoban, Association des guides touristiques professionnels de Şanlıurfa

« Où que l’on pose le pied, il y a quelque chose à fouiller. C’est comme entrer dans une pièce sombre et toucher de la main des objets sans être vraiment sûr de ce que c’est… Voilà ce qu’est Göbekli Tepe pour l’histoire de l’humanité », décrit-il, laissant entendre qu’il ne s’agit que du début d’un ensemble considérable de découvertes à venir.

On ne sait pas combien de ces structures monumentales sont encore cachées sur le site, précise Çoban, selon qui « c’est également l’une des raisons pour lesquelles il y a tant de mystère autour de ce lieu ».

L’objectif : plus de visiteurs

En 2019, la région attend plus de touristes que jamais auparavant. Couvert d’un toit de protection en acier de 4 000 mètres carrés dont la construction a coûté 6,6 millions d’euros, Göbekli Tepe est une étoile montante qui se prépare à montrer aux visiteurs son précieux message.

Selon Aydın Aslan, directeur provincial en charge de la culture et du tourisme, Göbekli Tepe recevra une attention particulière lors des expositions où la Turquie sera à l’honneur.

On sait très peu de choses sur les chasseurs-cueilleurs qui ont construit des objets tels que cet anneau de pierre en forme de pneu (MEE/Nimet Kıraç)
On sait très peu de choses sur les chasseurs-cueilleurs qui ont construit des objets tels que cet anneau de pierre en forme de pneu (MEE/Nimet Kıraç)

Avant le début de la guerre en Syrie en 2011, de plus en plus de visiteurs en provenance des États-Unis et d’Europe se rendaient sur le site. Puis à la suite du siège de Kobané dans le nord de la Syrie en 2014, le nombre de visiteurs a ralenti, indique Müslüm Çoban. Les chiffres sont repartis à la hausse en 2018 avec environ 4 millions de touristes, dont la plupart en provenance de grandes villes turques telles qu’Istanbul, Ankara et Eskişehir.

Construit 7 000 ans avant la grande pyramide de Gizeh et au moins 6 000 ans avant Stonehenge, Göbekli Tepe a été classé l’an dernier au patrimoine mondial de l’UNESCO.

En décembre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a annoncé que 2019 serait l’« année de Göbekli Tepe », dont le nombre de visiteurs devrait exploser. Lorsque l’année 2018 a été déclarée « année de Troie », le tourisme dans le nord-ouest de la province de Çanakkale a augmenté de 60 %, a indiqué Erdoğan lors de sa déclaration.

« Je pense que nous observerons des performances encore bien meilleures à Şanlıurfa. Cette colonie ancienne prouve l’importance de l’Anatolie dans l’histoire de l’humanité et attirera certainement l’attention du monde entier », a ajouté le président turc.

La chasse à la « boîte noire »

Aucun site de fouille au monde n’a aussi profondément transformé le récit du passage de nos ancêtres de chasseurs-cueilleurs à sédentaires civilisés. Encore considéré comme une « boîte noire » mystérieuse au regard de l’histoire de l’humanité, ce site néolithique précéramique représente la plus ancienne architecture monumentale découverte dans le monde.

« [Göbekli Tepe] n’a pas été construit par de grandes civilisations, mais par des chasseurs-cueilleurs qui étaient encore mobiles dans une certaine mesure », explique Lee Clare, également coordinateur de l’équipe en charge des fouilles sur site.

« On ne s’attendait absolument pas à ce que les chasseurs-cueilleurs aient pu construire à cette époque de telles structures mégalithiques monumentales. Cela nous a complètement bouleversés et tout a été jeté par la fenêtre. »

« On ne s’attendait pas à ce que les chasseurs-cueilleurs aient pu construire à cette époque de telles structures mégalithiques monumentales. Cela nous a complètement bouleversés et tout a été jeté par la fenêtre »

– Lee Clare, archéologue

L’âge du bronze n’était pas encore arrivé et ces groupes mobiles n’avaient donc pas accès au métal, tout comme ils n’avaient pas inventé la roue, ni les mots écrits, précise Lee Clare. « Nous ne savons pas grand-chose de ces gens, ni de ceux qui sont venus avant eux. »

« La tradition orale et les récits oraux ont été pour la première fois gravés dans des calcaires massifs – une tâche qui nécessite de grandes compétences », précise l’archéologue, soulignant que ces chasseurs-cueilleurs produisaient d’eux-mêmes un récit multifonctionnel leur permettant potentiellement de garder le groupe uni face aux inégalités sociales croissantes.

Selon le spécialiste, ces chiffres indiquent également que les bâtisseurs avaient des liens spéciaux avec leurs ancêtres et les animaux tels que les vautours, les scorpions, les léopards, les sangliers et les lézards.

« Peut-être qu’il y avait des éléments qui s’apparentaient au chamanisme, donc nous pouvons aussi parler d’animisme », ajoute Lee Clare.

Censés représenter la forme humaine, les énormes piliers sculptés en forme de T sont devenus la signature du site. Ils culminent à 5,5 mètres de hauteur et pèsent chacun plusieurs dizaines de tonnes. On pense également que les pierres ont été extraites à environ 300 mètres du site.

Tête d’oiseau sculptée sur une pierre extraite du site et exposée au musée (MEE/Nimet Kıraç)
Tête d’oiseau sculptée sur une pierre extraite du site et exposée au musée (MEE/Nimet Kıraç)

« Sur les pierres, il y a de l’architecture, de la géométrie. Elles racontent une histoire. Ils savaient qui ils étaient et ils savaient qui ils dépeignaient. Nous ne pouvons faire que des suppositions éclairées sur ce que ces figures décrivent, mais il y a un récit », affirme l’archéologie, qui a relevé que les figures gravées sur des piliers de Göbekli Tepe n’étaient pas aussi lisibles que les hiéroglyphes en Égypte, puisque dans ce cas de figure, il n’y a pas d’alphabet identifié.

Bien que le site soit largement présenté comme le plus vieux temple du monde, Lee Clare tient à nuancer cette idée : « C’est un grand lieu de rencontre. C’est un carrefour social où les chasseurs-cueilleurs pouvaient exprimer leurs traditions sociales et leurs croyances. »

Il explique que le site ne peut vraiment être compris que s’il est examiné dans le contexte d’un réseau de sites de fouilles voisins, tels que Nevalı Çori et Harbetsuvan Tepesi, qui sont également des sites prénéolithiques situés à Şanlıurfa.

« Les premières phases de Göbekli Tepe sont plus anciennes que Nevalı Çori », précise-t-il en référence à l’autre colonie importante située dans la région centrale de l’Euphrate. Il confirme que les deux groupes vivant à l’intérieur des frontières du « Croissant fertile » ont pu se connaître.

« L’architecture et les artefacts [de Göbekli Tepe] ressemblent beaucoup à ce que l’on trouve dans le nord de la Syrie. Les [groupes] auraient eu des contacts dans une vaste région en Mésopotamie. Ils partagent des symboles et des valeurs similaires, mais présentent des différences régionales », ajoute l’archéologue.

Plus de visiteurs, plus de risques

Lee Clare tient à souligner que si des sites d’art plus anciens ont été identifiés, tels que les peintures rupestres en France et en Espagne, qui auraient entre 15 000 et 17 000 ans, Göbekli Tepe demeure cependant une découverte plus passionnante car le site abrite également les plus anciennes structures mégalithiques fabriquées par l’homme.

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Bien qu’il se soit félicité de la décision d’encourager le tourisme et de faire de 2019 l’année de Göbekli Tepe, l’archéologue concède que la campagne comportait certains risques. Pour cette raison, explique-t-il, l’équipe archéologique travaille activement sur des mécanismes de protection visant à préserver le site face à l’augmentation du nombre de visiteurs.

Étant donné que celui-ci n’est accessible qu’en navette et que des caméras de sécurité sont installées, l’équipe est déjà relativement en mesure de contrôler le nombre de personnes pouvant être autorisées à s’approcher des fouilles.

« Nous sommes parfaitement conscients des défis et nous ne laisserons pas la valeur du site être piétinée par une hausse du nombre de touristes. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.