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Pollution et pénurie d’eau : la crise écologique ne tarit pas en Mésopotamie

De la Turquie au golfe arabo-persique, les problèmes de pénurie d’eau sont en train de prendre des proportions inquiétantes et pourraient avoir des conséquences catastrophiques sur le long terme, exacerbant les tensions entre les différents pays de la région
Barque abandonnée dans les marais d’Ahwar, un écosystème unique aujourd’hui menacé par l’activité humaine et le changement climatique (MEE/Sylvain Mercadier)
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IRAK

Les fleuves de l’Euphrate et du Tigre prennent leurs sources dans les montagnes du sud-est de la Turquie, région à majorité kurde. D’autres affluents de ce berceau de civilisation viennent d’Iran, s’écoulent jusqu’en Irak et se jettent dans le golfe arabo-persique après avoir traversé les Ahwar, un écosystème unique où vivent les Arabes des marais, qui perpétuent un mode de vie ancestral récemment inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Cet environnement singulier est toutefois de plus en plus menacé par l’activité humaine et le changement climatique. Il subit de plein fouet les conséquences de la surexploitation des ressources hydrauliques ainsi que la mauvaise gestion des eaux usées.

La construction de nombreux barrages sur les deux fleuves, outre leur impact écologique (cloisonnement des eaux, rétention des limons fertiles, etc.) ont déjà amené les quatre pays où ils coulent – Turquie, Syrie, Irak et Iran – à se menacer de guerre par le passé pour en contrôler le débit.

Aujourd’hui, le grand projet de construction du barrage d’Ilısu, dans le sud-est de la Turquie, va également engloutir Hasankeyf, un site historique faisant partie du patrimoine kurde. De nombreux militants tentent de faire avorter ce projet, mais le remplissage du barrage a déjà commencé. Le barrage d’Ilısu impacte aussi les zones en aval.

En Irak, entre les prélèvements massifs et le gaspillage d’eau, le débit ne suffit plus pour permettre le fonctionnement des installations hydro-électriques. Plus en aval encore, la pénurie d’eau accélère notamment la salinisation de la zone des marais, déjà saumâtres, un écosystème désormais aussi menacé par la pollution.

L’inaction des pouvoirs politiques

Dans la région kurde d’Irak, une douzaine de rivières venant d’Iran alimentent les affluents du Tigre. Si ces rivières tributaires comportent moins d’enjeux et de débit, elles provoquent néanmoins des vulnérabilités pour la région en cas de rétention d’eau par la République islamique.

« La pénurie d’eau est certes d’abord un problème climatique, mais elle est aussi le fruit d’une défaillance de gestion de la ressource »

- Un ingénieur hydraulique de Qalad Dize

À Qoratu, près de la frontière iranienne, la rivière Alwand s’assèche régulièrement au moment de l’étiage – la période de l’année où le niveau d’un cours d’eau atteint son point le plus bas – du fait de retenues faites en amont par l’Iran.

« L’armée iranienne fait régulièrement des opérations pour détruire les cultures et intimider les paysans le long de la frontière délimitée par la rivière Alwand sur quelques kilomètres pour assurer un meilleur approvisionnement aux cultures de leur côté de la frontière », déclare à Middle East Eye un journaliste irakien de la région ayant préféré garder l’anonymat.

L’Iran aussi subit la pénurie d’eau, doublée de graves problèmes de corruption. « La région de Khorramshahr par exemple, dans le sud-ouest du pays, est l’une des plus polluées au monde, bien plus qu’en Irak. Ce n’est pas un hasard si des émeutes y apparaissent régulièrement. L’eau y est fréquemment imbuvable et les problèmes de salinité y sont catastrophiques », explique Toon Bijnens, coordinateur de la campagne Save the Tigris.

« Le marais de Hawizeh [l'un des quatre marais formant les marais d’Ahwar], à cheval sur la frontière Iran-Irak, est menacé par les aménagements du côté iranien. Des digues ont étés construites pour faciliter l’exploration pétrolière tout autour de la zone humide », poursuit-il.

La ville d’Ahvaz, à proximité des marais, est classée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’une des plus polluées au monde selon un rapport de 2011.

Le manque d’eau durant les périodes de sécheresse menace aussi directement les activités humaines.

L’été dernier, à Qalad Dize, dans la région autonome kurde d’Irak, la municipalité a été obligée de construire une digue sur la partie inférieure du fleuve Zab pour assurer le fonctionnement de la seule centrale hydro-électrique de la ville, qui alimente également la région en eau potable.

La digue de Qalad Dize, construite pour assurer l’approvisionnement de la région en eau potable (MEE/Sylvain Mercadier)

« L’Iran a sa part de responsabilité dans cette situation, mais les autorités locales sont aussi à blâmer. Le Gouvernement régional du Kurdistan pourrait construire de nombreuses retenues de taille modeste sur le parcours de la rivière, pour un coût et un impact limités, ce qui accroîtrait les réserves en eau de la région, mais rien n’est fait », observe un ingénieur hydraulique rencontré à Qalad Dize qui a souhaité garder l’anonymat.

« La pénurie d’eau est certes d’abord un problème climatique, mais elle est aussi le fruit d’une défaillance de gestion de la ressource », ajoute-t-il.

Le gouvernement iranien est en train de détruire l’environnement à Ahvaz
Yasser Assadi
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Un rapport d’un centre de recherche de l’Université américaine de Souleimaniye, au nord-est de l’Irak, fait d’ailleurs un constat alarmant de l’état des nappes phréatiques de la région kurde, qui ont baissé de quarante mètres en dix ans – un rythme insoutenable sur le long terme.

La pénurie est accentuée par les sécheresses récurrentes dans la région et l’absence d’infrastructures optimales pour pallier les problèmes.

« La région kurde d’Irak, qui bénéficie des pluies les plus généreuses du pays, ne parvient cependant pas à gérer la crise de l’eau dans la région, et cela est le résultat d’un manque de réactivité des dirigeants qui n’ont pas mis en place des projets sérieux de développement dans les provinces kurdes », analyse l’ingénieur de Qalad Dize.

Une pollution inquiétante

Tout au long du parcours des deux grands fleuves mésopotamiens, le constat est le même : l’inertie politique entraîne des conséquences désastreuses pour la santé et l’environnement. Les eaux usées de centaines de villes et villages sont déversées sans traitement, une pollution inquiétante que les autorités peinent à appréhender.

« Les hôpitaux, par exemple, rejettent tous leurs déchets dans le Tigre. Les industries de la ville font de même et tout cela coule vers le sud »

- Toon Bijnens, coordinateur de la campagne Save the Tigris

« Même à Bagdad, où on pourrait imaginer que les infrastructures sont plus nombreuses, il n’y a pas de traitement de l’eau. Les hôpitaux par exemple, comme le complexe du Medical city, le plus grand d’Irak, rejettent tous leurs déchets dans le Tigre. Les industries de la ville font de même et tout cela coule vers le sud », souligne Toon Bijnens.

Les rejets de produits polluants engendrent des empoisonnements massifs, comme en novembre dernier, quand des milliers de carpes ont étés retrouvées mortes sur l’Euphrate par des pêcheurs. Poursuivant son chemin, l’eau contaminée finit immanquablement dans les marais d’Ahwar, au sud de l’Irak.

Dans le pays, le problème est aussi constitutionnel : les compétences entre les ministères du gouvernement central et les ministères des gouvernorats sont mal définies. Ainsi, il n’y a aucune centralisation ni attribution claire des compétences concernant les questions cruciales de gestion de l’eau.

Les rejets de produits polluants en Irak ont empoisonné des milliers de carpes sur l’Euphrate en novembre 2018 (Reuters)

« Sur tout le parcours des fleuves, la coordination entre les différents ministères (agriculture, industrie, etc.) est défaillante, plusieurs départements se superposent et compliquent énormément la gestion des ressources en eau », commente Toon Bijnens.

La question juridique est primordiale en matière de gestion des problèmes d’eau en Irak. La Constitution du pays, bien que fédérale, entérine le centralisme sur de nombreuses questions.

« Tout passe par le Parlement, or faire passer une loi est un processus long et difficile. Alors qu’il y a urgence, les tractations sur les différents points des lois environnementales peinent à porter leurs fruits », continue Toon Bijnens.

Il y a toutefois une lueur d’espoir : l’été dernier, le gouvernement irakien a établi un super-comité chargé des problèmes des marais d’Ahwar et regroupant les différents ministères concernés. « C’est un pas dans le bon sens, mais il y a urgence », note Toon Bijnens.

Bassorah et les marais sacrifiés

« L’eau manque, et elle est trop polluée. Les buffles ne veulent pas la boire et meurent de soif ou d’empoisonnement. […] D’ici une année, nous aurons abandonné la zone si rien n’est fait » 

- Un éleveur des marais d’Ahwar

En attendant, dans l’immense plaine des marais d’Ahwar, un mode de vie ancestral et une biodiversité endémique se meurent.

Ayant survécu aux pires moments de la guerre Iran-Irak ainsi qu’à l’assèchement des zones humides par Saddam Hussein pour y déloger les insurgés chiites qui y avaient pris le maquis au début des années 1990, les Arabes des marais se résignent depuis peu à abandonner leur habitat.

Dans différents îlots de vie visités par MEE, les éleveurs de buffles assurent, résignés, que la situation n’est plus viable.

« L’eau manque, et elle est trop polluée. Les buffles ne veulent pas la boire et meurent de soif ou d’empoisonnement. Nous dépensons 25 dollars par jour pour approvisionner nos buffles en eau potable, ce qui n’est pas tenable. D’ici une année, nous aurons abandonné la zone si rien n’est fait », déplore Raad, un éleveur du campement de Yishan Hallab.

Les buffles des marais d’Ahwar, essentiels pour la survie de la population locale, sont menacés par le manque d’eau (MEE/Sylvain Mercadier)

« La corruption n’aide pas. Nous ne recevons aucune aide du gouvernement ou bien elle est vite détournée, comme l’école qui nous a été promise mais pour laquelle l’argent a disparu avant qu’on ne voie le bâtiment construit.

« Nous n’avons pas non plus étés concertés pour la création du site du patrimoine de l’UNESCO, qui n’apportera rien de bien selon nous car la corruption gâte tous les projets de développement ici », ajoute-t-il, amer.

« En Iran, dans la province du Khouzistan, le gouvernement ne se soucie pas de la population des marais issue de la minorité arabe du pays » -

Un activiste travaillant sur les questions d’eau en Mésopotamie

La situation est encore pire du côté iranien où, contrairement à l’Irak, le marais n’a pas fait l’objet de travaux de restauration.

« En Iran, dans la province du Khouzistan, le gouvernement ne se soucie pas de la population des marais issue de la minorité arabe du pays. À Ahvaz, la capitale de la province, la situation n’est pas meilleure : les installations pétrolières sont situées au cœur de la ville. C’est un des endroits les plus chauds de la planète et le drainage des marais par les autorités iraniennes au profit de l’exploration pétrolière a considérablement aggravé la crise environnementale des environs de la ville », déclare un activiste travaillant sur les questions d’eau en Mésopotamie. 

À Kermanshah, ville voisine, des émeutes de l’eau ont vu le jour l’été dernier du fait de la pénurie et de la hausse du prix de l’eau. Ironie du sort : c’est une des régions d’Iran les plus riches en ressources naturelles. Mais l’argent part à Téhéran.

« L’eau du Karoun, qui termine sa course dans le Chatt-el-Arab, est également largement détournée, ce qui pose de sérieux problèmes environnementaux dans cette région marginalisée », explique Toon Bijnens.

Les vannes des canaux de Bassorah, « la Venise du Moyen-Orient », ont été fermées et n’évacuent plus les déchets, provoquant des odeurs nauséabondes (MEE/Sylvain Mercadier)

Sur le Chatt-el-Arab, le fleuve né de la rencontre entre le Tigre et l’Euphrate, la province irakienne de Bassorah concentre tous les maux qui affligent la région.

Sujette à des soulèvements depuis 2015, la province du sud, grande productrice de pétrole, est aussi l’une des plus pauvres et des plus corrompues du pays. L’accès à l’eau potable est régulièrement coupé faute d’approvisionnement. L’été dernier, l’eau sortant des robinets était salée.

La colère des manifestants a déstabilisé la province, où de nombreux bâtiments administratifs et des sièges de partis politiques ont étés pris pour cible. Parallèlement, une douzaine de manifestants sont tombés sous les balles des forces de sécurité en quelques mois.

Comme le Khouzistan iranien, c’est pourtant une région très riche. « Quatre-vingts pour cent des revenus de nos exportations transitent par la ville. Deux millions sept cent mille barils de pétrole sont exportés chaque jours, mais les gens vivent sans la moindre infrastructure décente », regrette Ahmad al-Hajj Rashid, membre et rapporteur de la commission économique du Parlement irakien.

Bassorah, surnommée « la Venise du Moyen-Orient », est désormais défigurée par de gigantesques égouts à ciel ouvert. Les canaux de la ville, dont les vannes ont étés fermées à cause d’un manque de fonds dû à la corruption, n’évacuent plus les déchets qui s’accumulent dans l’eau, dégageant des effluves insupportables dans le cœur historique.  

Le changement climatique ne permet pas d’envisager une amélioration de cette situation préoccupante. Si les responsables politique ne parviennent pas à appréhender le problème de l’eau à sa juste valeur, les troubles sociaux émergeants risquent de se multiplier et de s’ajouter à la déstabilisation du Moyen-Orient.