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Réactions mitigées à la nouvelle une de Charlie Hebdo

La une de Charlie Hebdo soulève des préoccupations quant à une recrudescence des tensions après l'attentat meurtrier perpétré la semaine dernière dans les bureaux de l'hebdomadaire satirique à Paris
Manifestants turcs s’opposant à la dernière publication de Charlie Hebdo, le 14 janvier à Istanbul (AFP).

Suite à l’assassinat des figures principales de l'hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo la semaine dernière par des hommes armés islamistes, le journal a provoqué des réactions de colère avec une nouvelle couverture représentant le prophète Mahomet.

En signe de défi aux hommes armés qui ont tué douze personnes lors de l'attentat perpétré contre ses bureaux à Paris, la nouvelle édition comporte une caricature de Mahomet, en larmes, affichant le slogan « Je suis Charlie ». Au-dessus du prophète est inscrit le titre ambigu « Tout est pardonné ».

La nouvelle publication de Charlie Hebdo contient également des caricatures se moquant des deux hommes armés islamistes qui ont mené l'attaque. En arrivant au paradis, l'un d'eux s'interroge : « Bah, elles sont où, les 70 vierges ? ».

Vient alors la réponse : « Avec l'équipe de Charlie, tocards ! ».

Les membres restants de Charlie Hebdo qui ont élaboré ce numéro ont déclaré que mettre Mahomet en couverture était un moyen de montrer qu'ils ne « céderaient » pas aux extrémistes qui veulent les réduire au silence.

Jusqu'à trois millions d'exemplaires du « numéro des survivants » de Charlie Hebdo, paru mercredi, ont été tirés, soit bien plus que les 60 000 exemplaires habituellement imprimés avant l'attentat de la semaine dernière. Il s’agit d’un record historique pour une publication française.

Le nouveau numéro a été imprimé en turc, en français et en italien, tandis que sa version numérique est disponible en anglais, en espagnol et en arabe.

L'argent récolté sera reversé aux familles des victimes.

Condamnations de la couverture dans le monde musulman

L'attentat meurtrier perpétré la semaine dernière a été condamné dans le monde entier, y compris par plusieurs institutions islamiques. Toutefois, la nouvelle une a rapidement soulevé des préoccupations quant à une recrudescence des tensions entre les communautés.

Au Caire, l’université al-Azhar, le plus prestigieux centre d'apprentissage de l'islam sunnite, juge que les caricatures de Charlie Hebdo « attisent la haine » et « ne servent pas la coexistence pacifique entre les peuples ».

Dar al-Ifta, l’autorité islamique du pays supportée par les autorités égyptiennes, a dénoncé « une provocation injustifiée envers les sentiments d'un milliard et demi de musulmans ».

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a demandé mardi à ce que soit interdite toute publication étrangère jugée offensive envers la religion, une mesure reprise mercredi au Maroc, où le gouvernement a refusé des autorisations de distribution à des journaux étrangers qui réimprimeraient la caricature moqueuse du prophète. 

Mercredi, les autorités turques ont interdit l’illustration de la couverture. Après que le quotidien d'opposition Cumhuriyet (centre-gauche) a contourné l‘interdiction en publiant la une dans un encart de quatre pages, un tribunal a cherché à bloquer les sites internet représentant l’illustration controversée. 

« La Turquie vit un moment difficile. La laïcité y est attaquée », a indiqué le rédacteur en chef Gérard Biard à l'Agence France Presse pour expliquer pourquoi la version turque était « la plus importante ».

Le magazine a également était interdit au Sénégal.

La dernière condamnation publique est venue du Roi de Jordanie Abdallah II, qui a qualifié d’« irresponsable, imprudente et indélicate » la nouvelle couverture de Charlie Hebdo, affirmant que celle illustration du prophète Mahomet est une insulte et que l’un des principes fondamentaux de la liberté d’expression est « le respect envers les religions et non pas les insultes délibérées ».

Un communiqué du palais royal à Amman a indiqué que « la publication de la caricature insulte les sentiments des musulmans partout dans le monde ».

Le roi, considéré comme l’un descendant de Mahomet, a ajouté qu’à l’heure actuelle « la sagesse, le dialogue et l’ouverture étaient nécessaires [… et qu’il fallait] travailler de manière constructive afin d’encourager le respect, la compassion et les valeurs partagées ».

En France, un représentant de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) a qualifié de « provocation » la décision de caricaturer une nouvelle fois le prophète Mahomet, tout en appelant les musulmans européens au calme et à la vigilance. « La publication d'une nouvelle caricature du prophète Mahomet est un acte provocateur et irresponsable », a indiqué Tohami Perez, responsable de l'UOIF, à l'agence de presse Anadolu.

« Nous condamnons cette décision et exhortons tous les musulmans à ignorer les caricatures ou à les condamner de manière civilisée, parce qu'ils [Charlie Hebdo] nous tendent un piège visant à nous attirer dans un cercle de violence », a-t-il déclaré.

Hammad Hammami, responsable d'une grande mosquée dans l'est du centre de Paris, ne partage pas cet avis. « Nous considérons que ces caricatures sont acceptables. Elles ne sont pas dégradantes pour le prophète », a-t-il déclaré.

Reproduction de la une : les médias divisés

Un grand nombre de journaux, télévisions et sites web internationaux ont relayé l'image de la une, certains en signe de soutien explicite à la liberté de la presse, d'autres pour illustrer la controverse.

Les gouvernements occidentaux ont largement défendu le droit de Charlie Hebdo de publier, même si certains ont affiché leur préoccupation quant à une possible réaction négative de leur propre minorité musulmane ou de groupes dans le monde islamique.

« Quelles que soient les opinions personnelles, et je sais que les esprits s'échauffent fortement à ce sujet, nous apportons notre soutien absolu au droit de Charlie Hebdo de publier des choses comme cela », a déclaré Marie Harf, porte-parole adjointe du département d'Etat américain.

Toutefois, de nombreux médias extra-européens n’ont pas reproduit la première page.

Les principales chaînes d’information arabes, al-Arabiya et al-Jazeera, n'ont pas montré la une dans leurs reportages, au contraire de la plupart des médias français, dont les journaux Le Monde, Libération et Le Figaro.

De même, la une a été largement reproduite à travers toute l'Europe et dans plusieurs publications importantes en Amérique du Nord, bien que parfois partiellement obscurcie.

Cependant, certains médias occidentaux se sont montrés plus prudents. Au Danemark, par exemple, le journal Jyllands-Posten, qui avait provoqué les émeutes de 2006, n'a pas reproduit la une.

En Grande-Bretagne, le journal The Independent est le seul grand quotidien londonien à avoir publié la une dans sa version imprimée. Le site Internet du Daily Telegraph a recadré la caricature pour ne pas afficher Mahomet.

Aux Etats-Unis, le site du New York Times a publié un article sur la une avec Mahomet, en donnant seulement aux lecteurs un lien vers le site du journal français Libération. Le Wall Street Journal, le Washington Post et USA Today ont pour leur part utilisé la caricature, tout comme des tabloïds tels que le New York Daily News.